Entretien avec Françoise Baré

« Être plutôt Zola que journal à sensation »

Illustration : Alice Bossut

Fran­çoise Baré est jour­na­liste et exerce son métier depuis 26 ans à la RTBF. Rédac­trice en chef-adjointe au ser­vice socié­té à la RTBF, elle tra­vaille aus­si bien en radio, télé que sur le web. Nous avons ten­té avec elle de voir quel rôle les larmes pou­vaient jouer dans la fabrique de l’information. Les effets qu’elles pou­vaient sus­ci­ter. Et dans quelle mesure l’émotion aidait – ou pas – à l’analyse cri­tique du monde.

Comment, quand on est journaliste, déterminer la frontière entre ce qui pourrait être misérabiliste et ce qui, à travers l’émotion, peut être une première accroche pour porter un discours ? 

Contrai­re­ment à un docu­men­ta­riste qui peut être beau­coup plus dans la dénon­cia­tion, le jour­na­liste ne peut pas défendre un point de vue mais doit don­ner à voir, être neutre. Ça se construit, par la réflexion, en par­lant avec les spé­cia­listes du domaine trai­té, en connais­sant les écueils. Cela per­met de limi­ter l’inconsistance. Il faut arri­ver en ayant en tête que l’émotion peut-être un vec­teur mais que l’émotion peut aus­si faire bas­cu­ler dans le misé­ra­bi­lisme. En fait, il faut être plu­tôt Zola, être plu­tôt natu­ra­liste, que jour­nal à sen­sa­tion.

Mais par exemple, avec l’image, les photos chocs, à quel moment on entre dans le sensationnalisme ? Est-ce qu’il faut par exemple montrer le cadavre d’un enfant échoué sur une plage, ou les migrants qui chutent de leur embarcation pour évoquer des politiques migratoires ?

Et s’il fal­lait sim­ple­ment les mon­trer, parce que ça existe ? Bien sûr qu’il y a une part de recons­truc­tion, qu’il y a tout ce qui se passe en dehors du cadre de la pho­to, ou quand on filme en télé, il y a tout ce qui se passe à l’entour qui n’est pas for­cé­ment trans­mis. Mais ce ne sont pas non plus des mises en scènes. Les choses sont, donc on les montre. L’image devient vec­trice d’une situa­tion beau­coup plus glo­bale. Cela fait par­tie de faits qu’il faut décor­ti­quer, addi­tion­ner, voir, à côté des chiffres. Les larmes peuvent aider à décryp­ter une situa­tion, déblo­quer l’envie de com­prendre, être un vec­teur de connais­sance. Mais aujourd’hui, on ouvre à fond les robi­nets à émo­tion : elle est uti­li­sée par­tout et tout le temps. Dans ce bain de larmes et d’émotions, cela va peut-être être une dose sup­plé­men­taire d’émotions qui va faire la dif­fé­rence. Et c’est peut-être là qu’on com­mence à bas­cu­ler dans l’excès. Dans la sur­en­chère : puisque l’émotion est un médium recon­nu, qu’on sait que ça marche, il en faut de plus en plus. Dans cer­taines rédac­tions, les thèmes des repor­tages comptent par­fois moins dans le choix de faire un repor­tage que la charge émo­tion­nelle qu’il va pos­sé­der.

Mais il n’empêche que les émo­tions doivent être uti­li­sées, d’abord parce que les gens les vivent. La colère, les larmes dans l’interview, on les res­sent. Alors pour­quoi les gom­mer ? Le tout c’est de ne pas pous­ser pour les faire pleu­rer. Et ne rete­nir que ça. Ne pas être putas­sier. Car il y a une façon de faire dans les inter­views, de se confondre, perdre son rôle et se lais­ser sub­mer­ger par le récit en pous­sant les gens dans leur retran­che­ment. D’aller au-delà d’une empa­thie « je rentre dans votre situa­tion et j’essaye de com­prendre » et n’être plus que le récep­tacle du res­sen­ti. D’oublier les faits pour ne gar­der que l’émotion et les pleurs.

Dans les por­traits par­ti­cu­liè­re­ment, la limite est tou­jours ténue, puisqu’on met en évi­dence une seule per­sonne. Mais ce n’est pas parce que l’on ren­contre des gens qu’on va faire corps dans le sujet que l’on fait après, à par­tir de leur situa­tion. Il faut rai­son gar­der, ne pas oublier le pou­voir que l’on a. Car nous recons­trui­sons les dis­cours. Il n’y a pas de mise en scène au sens mys­ti­fi­ca­tion mais y a un cadrage. On recons­truit la réa­li­té puisqu’on condense une situa­tion com­plexe en 1’15 en radio ou en une pho­to. C’est donc dif­fi­cile de faire pas­ser les nuances et la com­plexi­té d’une situa­tion comme par exemple celle de la pau­vre­té dans un repor­tage. C’est aus­si le temps qui fait que l’émotion est un outil plus facile. Quand on n’a pas beau­coup le temps, c’est par l’émotion et la voix émo­tive du témoin que les choses passent. Cela peut aider à mettre en condi­tion les spec­ta­teurs pour rece­voir un mes­sage mais il faut se sou­ve­nir que c’est nous qui recons­trui­sons le dis­cours.

On sait que voir quelqu’un pleurer à l’écran peut susciter l’empathie ou l’effet miroir, est-ce qu’il n’y a pas aussi l’effet inverse, des gens qui se sentiraient manipulés ?

Oui, uti­li­ser cet effet miroir peut jouer comme un effet repous­soir. Par exemple, toutes les souf­frances mon­trées dans les Antilles suite aux oura­gans ont être res­sen­ties comme un trop plein, « on en voit trop » et « tou­jours les même » qui se reflètent dans de nom­breux com­men­taires sur les réseaux sociaux. Les gens ne veulent plus entendre par­ler de ça. On a eu cet effet de matra­quage parce que l’actualité s’entend par le sujet du jour. Sur les situa­tions de dif­fi­cul­tés, pour res­ter per­ti­nent et infor­mant, il ne faut pas « feuille­ton­ner ». Et pas tout le temps faire le sujet sur le même cane­vas. Mais c’est dif­fi­cile de se renou­ve­ler, parce que c’est une gram­maire. C’est d’ailleurs pour­quoi je pense que le jour­na­lisme devrait s’entendre encore plus avec le théâtre, qui traite de plus en plus d’exclusion ou de pau­vre­té et pos­sède un temps de recul sur le fonc­tion­ne­ment de la socié­té. Je trouve ça pas mal que les jour­na­listes se nour­rissent des méthodes d’investigation et de ques­tion­ne­ment de l’artiste pour essayer de mettre du temps lent dans ce qu’on lui demande de faire vite, puisque c’est aus­si une ques­tion de rap­port au temps. Il faut en tout cas ques­tion­ner tout le temps sa pra­tique pour ne pas ren­for­cer les lieux com­muns des spec­ta­teurs ou pré­ser­ver les ségré­ga­tions. Il ne fau­drait pas que l’on en arrive à confor­ter les sté­réo­types dans la tête des gens.

Vous disiez dans une de vos interventions, qu’ « on ne parle pas de la pauvreté dans les médias, on parle des pauvres ». Est-ce que ce principe se décline dans d’autres secteurs, on ne parle pas de la migration, mais de migrants, on ne parle pas de l’occupation israélienne mais de familles palestiniennes ?

Pour­quoi fait-on cela ? Parce que c’est l’humain. Depuis 1945, la figure de la vic­time a pris beau­coup de place. On incarne un sujet par l’expérience de quelqu’un (on emploi même le mot « incar­na­tion »). C’est à la fois réduc­teur et à la fois inté­res­sant. Mais si on donne du corps, si on donne de la chair, le sque­lette doit res­ter intel­lec­tuel. C’est pour­quoi on par­le­ra plus de pauvres que de la pau­vre­té mais tout en connais­sant les méca­nismes sociaux en jeu, en consul­tant spé­cia­listes et études sur la pau­vre­té. On ne doit pas uni­que­ment réa­li­ser une addi­tion d’expériences mais bien essayer de digé­rer les études, les chiffres pour par­ler de la pau­vre­té à par­tir de l’expérience de ceux qui la vivent, presque à la manière d’un socio­logue. Par­ler de leur situa­tion, cela veut dire : voi­là ils sont pauvres, ils sont migrants. C’est vrai qu’on fait sou­vent ça puisque la néces­si­té dans l’écriture est de par­tir de l’expérience des gens, mais ça a quand même chan­gé : on essaye de plus en plus de pré­sen­ter plu­sieurs points de vue, de faire des por­traits de plu­sieurs per­sonnes, que ce soit plus glo­bal.

À côté de ces images bouleversantes, il y aussi d’autres ressorts que l’image d’injustice criante qui peuvent mettre les larmes aux yeux : celles de manifestations de solidarité, de dignité retrouvée…

Oui, c’est la belle his­toire, le hap­py end, l’investissement… Ça aus­si, ça fait sor­tir les larmes. Plu­tôt à par­tir d’un cer­tain âge…

C’est-à-dire, plus la personne est âgée, plus elle serait touchée ?

Le lan­gage de l’émotion est un lan­gage qui marche sur les gens qui ont l’habitude de la télé. Je me demande si ça marche encore sur les jeunes qui la regardent de moins en moins… Ça me rap­pelle un repor­tage que j’avais fait, je sui­vais une école qui allait visi­ter Ausch­witz gui­dée par Paul Sobol qui en est l’un des res­ca­pés. Il uti­li­sait son his­toire, nour­rie d’autres récits de la Shoah, pour témoi­gner de ce qu’il s’est pas­sé. Certes, il arri­vait à tou­cher les étu­diants, en les ame­nant sur les lieux où ça s’était dérou­lé avec lui, un res­ca­pé qui raconte les évè­ne­ments qu’il a lui-même vécus, qu’il incarne. Il le raconte assez froi­de­ment d’ailleurs, c’est cise­lé, c’est natu­ra­liste, ça tire des larmes, parce que ça parle de l’arbitraire, de la solu­tion finale, de l’industrialisation de la mise à mort. Mais là ou cela ne mar­chait pas, c’est le pas­sage aux pré­oc­cu­pa­tions de lutte contre le fas­cisme et les extrêmes droite aujourd’hui. Les larmes étaient par­ta­gées pour ce qu’elles étaient. Les jeunes pleu­raient réel­le­ment sur un moment de l’Histoire mais n’arrivaient pas à s’inscrire dans une per­cep­tion his­to­rique et poli­tique. C’est toute la ques­tion : est-ce que le témoi­gnage aide à faire com­prendre une pro­blé­ma­tique ? Appa­rem­ment, les émo­tions et les larmes n’aident pas à faire de l’Histoire ou à poli­ti­ser.

L’émotion n’aide donc pas forcément l’analyse critique…

On ne peut évi­dem­ment pas com­prendre le monde que par les émo­tions. S’il y a une visée d’analyse cri­tique au bout du compte, il faut qu’il y ait autre chose à côté. Un dis­cours his­to­rique, nuan­cé, une contex­tua­li­sa­tion. Car à force de plon­ger les gens conti­nuel­le­ment dans les larmes, on va finir par abou­tir à la « socié­té gnan gnan » comme disait Claude Javeau : on devient lar­moyant, on s’apitoie et puis, so what ? Les gens pleurent tous en com­mu­nion devant la télé, devant les images mais ça sert à quoi s’il n’y a pas une mobi­li­sa­tion ? Est-ce que ça fait prendre conscience de quelque chose ? Est-ce que ça donne envie d’analyser le monde ou bien est-ce que ça ren­force le « tous pour­ris » ou un sen­ti­ment d’impuissance dans la tête des gens ?

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