Christian Maurel : L'Education populaire, à la fois grain de sable et goutte d'huile du système

Photo : GSARA

Propos recueillis par Jean-Luc Degée

Plus les crises financières, économiques, sociales, politiques et environnementales se développent, plus la question du « que faire ? » se fait pressante. Ces crises mettent en lumière une certaine prise de conscience de l'urgence de penser et agir autrement mais provoque en même temps un décourageant sentiment d'impuissance individuelle et collective.

A l'image de ce qui s'est construit dans les révolutions arabes et le mouvement des indignés, il est possible de transformer la puissance de soumission en puissance d'action : c'est toute la fonction de l'éducation populaire que défend Christian Maurel. Nous l'avons interrogé au mois de juin dernier, après son intervention lors de la rencontre initiée par le Conseil Supérieur de l'Education Permanente.

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[Interview initialement parue dans AGIR PAR LA CULTURE N°27 / Automne 2011] 


Vous définissez notamment l’éducation populaire comme étant l’éducation du peuple, par le peuple et pour le peuple. Mais comment définir ce qu’est le  « peuple » ?

Partons d'une définition du peuple au sens politique du terme, c'est-à-dire le peuple appelé à s’exprimer sur la direction de ses représentants, sur la définition des lois : le peuple constitutif de la volonté générale, au départ chez Rousseau. Ce peuple est en crise. A tel point que des gens, comme Rosanvallon, parlent d’un « peuple introuvable », ce qui peut même nous amener à ce qu’on appelle une « contre démocratie ». Ça peut avoir un aspect positif, mais ça peut aussi nous amener de l’autre côté. On a des traces en France et peut-être aussi en Belgique d’« impolitique » c'est-à-dire de suppression du politique, « politique » étant entendue dans le sens où les citoyens participent à la volonté générale, s’investissent dans l’espace public, sont citoyens et co-constructeurs du droit, soit d’une manière directe, soit par délégation de pouvoir.

Alors, envisageons le « peuple souffrant », je n’ai pas trouvé de meilleur terme. Au XIXe siècle on sait en gros ce qu’est ce « peuple souffrant » : c’est le peuple qui mène un combat contre la forme de démocratie instituée qui est celle du libéralisme.  Ce peuple essaye de promouvoir effectivement une autre manière de vivre ensemble avec des formes diverses qui vont faire débat tout au long du XIXe siècle : le socialisme utopique de Proudhon, de Bakounine, celui de, Marx, de Jaurès… Le peuple souffrant est porteur d’alternatives. Ces alternatives sont discutables, elles sont contradictoires, elles vont faire conflit, et quelquefois même elles vont prendre des formes dramatiques, comme ce fut le cas pendant la guerre d’Espagne.

Aujourd’hui, malheureusement, le peuple souffrant peut être identifié comme un peuple en creux. Il y a un affaiblissement des organisations de masse.  Particulièrement des organisations politiques porteuses d’alternatives : celles qui sont censées l’emporter d’une manière radicale n’ont pas vraiment d’audience et n’arrivent pas ce structurer, elles ont même tendance à ce replier sur elles-mêmes.

Enfin, il y a ce peuple souterrain, dont on ne parle pas beaucoup qui est le peuple identitaire, au sens anthropologique du terme, celui qui permet à des gens d’établir entre eux un lien social tellement fort qu'ils ont tendance bien évidemment à se couper du peuple au sens universel et politique du terme.

 

N'y a-t-il a pas une tendance de certaines organisations d’éducation populaire à s’intéresser uniquement aux populations les plus pauvres, et à définir la souffrance non pas en terme d’exploitation, d’aliénation, de domination mais  en terme de capital économique ?

Tout à fait. Ça veut dire que si on pense aux plus défavorisés uniquement sous cet angle-là, on aura beaucoup de mal à s’engager dans une démarche d’éducation populaire avec eux. Cette démarche, ce n’est pas de les confiner dans le rapport économique, le capital économique qu’ils n’ont pas. C’est au contraire de prendre en compte d’autres dimensions : des dimensions culturelles, des dimensions d’organisations spécifiques, etc. C’est ce qui va permettre, peut-être, de faire un parcours vers le haut, un parcours ascensionnel. Et c’est ce par quoi cette démarche  se distingue d’une logique purement d’assistanat qui, elle, traite le social par le seul travail social. Sauf qu’en France, je ne sais pas si c’est aussi vrai en Belgique, il est en train de se construire progressivement un travail entre la question sociale, les travailleurs sociaux et la question culturelle, les travailleurs culturels. Ils en arrivent à dire que l’appropriation culturelle et artistique ne peut pas se limiter à de l’offre même avec une forte dose de médiation. Donc, le champ artistique et culturel est, aujourd’hui, positivement percuté par un certain nombre d’expériences. On en arrive à dire qu’on est obligé de faire appel à des pratiques actives d’éducation populaire. Même s’ils n’osent pas trop employer ce terme et parlent plutôt de « l’artiste en résistance» ou d’« l’intervention artistique dans le champ social ».

 

Dans quelle mesure le fait de dépendre d’un pouvoir public ou d’un pilier institutionnalisé (parti, syndicat…) favorise ou freine les démarches d’éducation populaire ?

C’est une question qui apporte une réponse ambivalente et de Normands ! Sans moyens, c’est très difficile de faire de l’éducation populaire, sauf à penser que le militantisme suffit. Et d’autre part, si on va chercher des moyens, alors il faut rendre des comptes. Et ce pourquoi les structures ou les pouvoirs publics vous financent n’est pas forcément ce pour quoi vous défendez un projet d’éducation populaire. Si je vais expliquer à un Maire que je vais faire de l’éducation populaire pour faire de la transformation sociale, déjà ça va le faire un peu frémir. Il va me demander : « Vous voulez transformer quoi ? ». Mais alors, si je dis que je veux « révolutionner les rapports sociaux », alors là, j’ai quand même besoin de m’expliquer longtemps et ça ne va pas être évident !

Donc les structures d’éducation populaire sont prises dans cette ambiguïté, cette contradiction, dans les ambivalences des actions socioculturelles au sens large du terme. C'est-à-dire qu’elles sont à la fois des espaces de transformation des rapports sociaux et des espaces de reproduction des rapports sociaux. Elles sont les deux à la fois.

Je suis devenu jeune directeur de MJC (Maison de jeunes et de la culture) dans les années 1970 on était, en France, dans une démarche très politique, juste après Mai 68. Je me suis alors demandé si les MJC était le grain de sable qui empêcherait le système de fonctionner et l’amènerait à se gripper ou si c’était au contraire la goutte d’huile qu’on met dans les engrenages pour que ça fonctionne ? ». En fait, c’est malheureusement  un peu les deux ! C’est le grain de sable et la goutte d’huile ! On est dans l’ambivalence. C’est pour ça que les acteurs du travail de l’éducation populaire ne sont pas forcément tous les jours très à l’aise avec eux-mêmes par rapport à ces questions-là.

 

Vous donnez une autre définition de l’éducation populaire : « l'éducation populaire, c'est la dimension culturelle du mouvement social ». Comment ce lien se manifeste-t-il aujourd’hui ?

C’est assez évident selon moi, c’est une des filiations des courants de pensées de l’éducation populaire reliée au mouvement ouvrier. Aujourd’hui, je pense que des mouvements sociaux défendant le droit au logement, le refus de la double peine, l’antiracisme, des mouvements sociaux qui apparaissent très spécifiques et centrés sur une question particulière sont en même temps des mouvements d’éducation populaire : ils interpellent les rapports sociaux d’une manière plus globale que l’objet pour lequel ils sont censés s’investir. Par exemple, « Droit Au Logement » mobilise des mal logés ou amène des gens à se mobiliser à Paris pour investir des bâtiments qui ne sont pas occupés depuis des années.

Il y a donc une dimension d’éducation populaire dans ces mouvements -même s’ils ne s'en réclament pas toujours- parce qu’il y a une conscience collective qui se met en route, une association entre l’individu et le collectif. Il y a une prise de conscience, une réflexion et une logique d’action qui interpellent à travers un évènement particulier, qui interroge le rapport entre individu et les droits fondamentaux dans cette société.

 

Est-ce qu'on pourrait dire que l'éducation populaire se distingue de l'éducation permanente par la priorité accordée à la perspective d'émancipation collective sur celle de l'émancipation individuelle ?

Cela dépend de ce qu’on entend par « émancipation individuelle ». L’émancipation individuelle, je vais avoir une définition un peu simpliste, c’est sortir tout seul de la place qui nous a été assignée. Par exemple, dans le discours type : « J’étais chômeur, je n’avais pas de boulot, j’accède à un emploi, je me suis formé, j’ai utilisé les aides, j’ai été accompagné, et à la limite, que l’autre à côté n’ait pas d’emploi, ce n’est pas mon problème, c’est le sien. Moi, ça a été le mien je l’ai réglé et voilà ! ». Ça c’est une forme d’émancipation individuelle. Or, selon moi, il n’y a véritablement d’« éducation populaire » que lorsqu’il y a un travail où se renvoient émancipation collective et individuelle. La dimension collective me parait être un élément essentiel de l’éducation populaire.

D’autre part, même si on travaille sur le manque, même si on travaille sur ce qui nous indigne et nous affecte, il n’y a véritablement d’éducation populaire réussie que lorsque l’individu engagé dans ce processus y trouve à un moment son désir, y trouve un plaisir.

 

Sur le même sujet :

Sur Agirparlaculture.be L'avenir de l'éducation populaire par Franck Lepage

A lire également sur le web :  « Un immense besoin d'éducation populaire »

Christian Maurel, sociologue et militant, est l’auteur de :
Education populaire et puissance d'agir
, Les processus culturels de l'émancipation, L’Harmattan, 2010
Education populaire et travail de la culture
, Eléments d'une théorie de la praxis, L’Harmattan, 2001

 

 

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Photo : capture vidéo d'une interview réalisée par le GSARA

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