Ultras, les autres protagonistes du football

Par Olivier Starquit

Dans son ouvrage fascinant Ultras, les autres protagonistes du football, Sébastien Louis, ancien membre du Commando Ultra à Marseille, s’est penché sur les ultras — la frange la plus passionnée, organisée, investie et jusqu’au-boutiste des supporters d’une équipe de foot qui occupent les tribunes et donnent à voir un spectacle coloré pendant les matchs. S’y intéressant au cours de ses études d’histoire pour ne plus jamais les lâcher par la suite, il nous livre une somme retraçant les évolutions de ce mouvement, notamment ses liens avec l’histoire italienne et celle de la jeunesse occidentale. Ce qui permet de clarifier quelques zones d’ombre et de nuancer quelques idées reçues. Comme par exemple, l’idée selon laquelle les ultras seraient tous des hooligans, c’est-à-dire des voyous sans cause, profitant de matchs pour faire le coup de poing.

 

 

Sébastien Louis retrace l’apparition des ultras en soulignant que c’est dans les années 1960 que les ultras (le "s" permettant de les distinguer des mouvements politiques) vont supplanter les tifosis, le nom donné aux supporters en Italie.[1] Les premiers ultras auraient occupé le virage sud du stade de la Sampdoria de Gênes en 1970.

La culture Ultra, festive, potache et carnavalesque

Les ultras, supporters passionnés, profitant du développement du capitalisme et du partage des richesses, vont investir les stades et plus précisément les virages[2]pour y développer leur répertoire d’action. Le virage devient le territoire des supporters unis par la même passion. Si la Grande-Bretagne se caractérise par le chant choral d’hymnes vantant les mérites de leur équipe, les ultras italiens vont eux développer les chorégraphies de masse et emprunter aux Argentins les papelitos, c’est-à-dire le déploiement de nombreux petits bouts de papiers comme animation. Les autres outils pour manifester leur ferveur vont du couvercle de casserole aux klaxons en passant par les drapeaux, tambours, slogans et grosses caisses. La banderole déployée et accrochée aux grilles sert de point de ralliement. Et le pire affront qu’un groupe d’ultras puisse subir est le vol de cette bannière. L’exposition de l’enseigne volée renversée constituant l’affront suprême.

Les ultras sont un groupement extrêmement coordonné dirigé par un capo et avec des responsables de chant qui tournent le dos au terrain. Pour les Ultras, transgresser les règles est fondamental. Comme au carnaval, le match de football est l’occasion d’une inversion des rôles sociaux et en plus du match sur le terrain, un autre match se déroule dans les tribunes entre groupes ultras rivaux. L’enjeu est de remporter une victoire symbolique pour conquérir l’hégémonie sur la bande adverse, grâce à la qualité des tifos[3], à la force des chants et parfois aussi à la violence. Cette dernière servant souvent d’ascenseur social pour grimper dans la hiérarchie des Ultras. Paradoxalement, cette violence est encouragée par la sécurisation des stades : c’est le « syndrome de la piste cyclable » : se sachant protégé, l’ultra redouble d’ardeur et de violence pour provoquer l’adversaire.

Les rapports avec la direction des clubs sont ambigus : « même si les dirigeants critiquent les cas de violence et réfutent les accusations de collaboration, ils apportent la plupart du temps un soutien de facto à leurs supporters les plus excessifs »[4], notamment en fermant les yeux sur certains débordements et en leur donnant des billets gratuits permettant ainsi le financement des activités.

Le mouvement des ultras va connaitre une expansion européenne. En Belgique ce n’est pas par hasard que des groupes ultras se sont créés d’abord à Liège, puis, à Charleroi, Genk et La Louvière, c’est-à-dire des villes minières où la population d’origine italienne est fort présente.

Les Ultras, tous des fachos ?

Dans les années 1970, l’imaginaire d’extrême gauche est fortement présent. « Les ultras reprennent les codes politiques d’extrême gauche et les mettent au service de leur cause : leur club ! (…) ils se nomment les Eagles, supporters à la Lazio de Rome, les Ultras Fighters de Sienna (…) ou encore Settembre Rossonere pour l’AC Milan (nom inspiré par le conflit appelé Septembre noir opposant la Jordanie et l’Organisation de libération de la Palestine de Yasser Arafat en septembre 1970). » Cela se manifeste donc par la sémantique : dénominations militaires comme la Brigate Rossonere pour l’AC Milan par analogie avec les Brigades rouges mais aussi par le look (béret), les slogans, les techniques d’animation (cortège, tambours).

Avec la chute du mur de Berlin, cette effervescence politique va s’estomper pour donner lieu à une vague plus hédoniste et consumériste et ensuite voir une recrudescence des postures d’extrême droite dans les années 1990 dans la péninsule. Des subterfuges à la croix gammée comme les chiffres « 88 » pour « HH » (c’est-à-dire « Heil Hitler ») ou « 18 » pour AH (Adolf Hitler) vont proliférer et la violence va gangréner les stades.

Puis, suivant en cela l’évolution des sociétés occidentales, une certaine dépolitisation va se manifester dans les rangs ultras.

La répression étatique et policière va faire des stades un laboratoire de la répression et de la mise en œuvre de mesures liberticides : militarisation progressive des stades, grille, fossé ou pose de cages de plexiglas, interdiction de vente de billets par bloc, interdiction de stade (pour cinq ans !), introduction de la vidéosurveillance, escorte des supporters ou, pour le dire autrement, entrave à la liberté de mouvement, prohibition des banderoles (donc atteinte à la liberté d’expression), présence de milliers de forces de l’ordre lors de chaque match, contrôle d’identité et fouille à l’entrée : le supporter devient un délinquant subversif potentiel.

Si nous quittons l’Italie, Mickaël Correia, l’auteur de Une histoire populaire du football fait observer que les ultras « ont été les premiers à contester les interventions du régime, les interventions armées de la police au moment des printemps arabes. Notamment en Égypte où le premier slogan anti-Moubarak va être entendu dans un stade (…) Ils vont apporter leur savoir-faire à l’ensemble du mouvement social égyptien. Lors de l’occupation de la place Tahrir, ce sont eux qui vont la défendre face à l’armée».

La marchandisation et la gentrification pour se débarrasser des Ultras

L’organisation de la Coupe du monde de 1990 en Italie va entrainer la construction de nouveaux stades sous la forme de partenariats public-privé. Un phénomène qui vise aussi à remplacer les supporters par des clients et ainsi à évincer les ultras. Ce phénomène de marchandisation du foot et de gentrification des stades se produit au cours des années 1990 dans toute l’Europe. À titre d’exemple, au sein du Kop de Liverpool, le nombre de places de la tribune réservées aux supporters passe de 28.000 places assises à seulement 12.409 en 1994. Et le prix des abonnements pour les saisons des clubs s’envole partout[5]. Résultat des courses en Italie : classe populaire et petite bourgeoisie[6] ne vont plus se déplacer et les stades se vident.

Un phénomène également amplifié par la surenchère des droits télévisuels et la diffusion de matchs de football pratiquement tous les jours de la semaine (ce que l’on appelle l’échelonnement du calendrier) : avec ces rentrées financières, les spectateurs se muent en un simple public d’ornementation. L’Italie fait très fort en matière de mise en scène et de choix strictement financiers puisque la Supercoupe italienne (la rencontre qui oppose le champion au vainqueur de la coupe de l’édition précédente et qui ouvre généralement la nouvelle saison) s’est déjà délocalisée à Tripoli (pour faire plaisir à Kadhafi dont le fils jouait en Italie…), à New York, à Pékin, Doha ou encore Shanghaï…

Face à cette marchandisation du foot, les ultras italiens, en véritable syndicalistes du foot, vont s’opposer au système des joueurs mercenaires, à l’échelonnement du calendrier et tenter de peser pour un retour à une numérotation classique des joueurs (soit de 1 à 11 en fonction des places occupées sur le terrain). Car depuis le début de son existence, le mouvement des ultras veut prendre fait et cause pour un football authentique, passionné et sincère, et ce mouvement se caractérise par une dimension créatrice, du lien social et un esprit de solidarité. Le livre de Sébastien Louis démontre de manière fouillée que la « culture populaire ultra incarne aujourd’hui encore une contre-société reposant sur une autre logique que l’intérêt économique. » L’ouvrage de Sébastien Louis est passionnant et va à l’encontre de quelques idées reçues en apportant de la nuance et de la profondeur sur un mouvement souvent peu connu et peu compris.

Sébastien Louis, Ultras les autres protagonistes du football, Editions Mare & Martin, 2018

 

Illustration : Sylvie Bello

 


[1] Il est intéressant de noter que ce nom de tifosi est en rapport direct avec la maladie le typhus qui se manifeste par un état cyclique allant de la stupeur à un délire de propos incohérents…

[2] Virages : zones des gradins des stades situées au niveau des virages des pistes de vélo entourant le terrain de football dans les stades mixtes vélodrome-football et donc à proximité des cages. Le terme subsistant même s’il n’y a pas de pistes cyclables dans tous les stades de foot. Traditionnellement, c’est l’emplacement des supporters les plus jeunes et les plus actifs en raison du faible coût des places.

[3] Tifo : animation visuelle organisée par les supporters, souvent avant le début du match.

[4] Sébastien Louis, Ultras les autres protagonistes du football, Editions Mare & Martin, 2018, p. 113

[5] Pour la saison 2017-2018, l’abonnement le moins onéreux s’élevait à 597 euros à Manchester United, 255 euros pour le Real Madrid et 150 euros au Standard de Liège. Source : BBC

[6] Plutôt que le terme de «classes moyennes», un concept fourre-tout à éviter.

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