« Red or Dead ! » - Développer la lutte des classes dans le stade

Par Olivier Starquit et Julien Dohet

Pour Gramsci, le football était «le royaume de la loyauté exercée en plein air». Puis, le capitalisme est venu dénaturer cet esprit sportif en condamnant ce qui est inutile, et en décrétant «inutile ce qui n’est pas rentable» pour reprendre Eduardo Galeano. Et si cette définition gramscienne correspondait plus aujourd’hui aux ultras qui supportent leur équipe qu’aux joueurs? Ce sont sans doute eux les vrais clubmen, soutenant corps et âme leur club, tout en n’étant pas dupes des mutations du football professionnel et des joueurs (passés, eux, de clubmen à mercenaires). L’exemple des actions et des motivations des «Ultras Inferno», groupe ultra soutenant le club du Standard de Liège, nous éclaire sur leur rôle politique - souvent négligé -  et la lutte des classes qui se déroule au sein des stades.

 

Fondés en 1996, les « Ultras Inferno du Standard » (également connus sous le sigle UI96) occupent la tribune trois (T3) du stade de Sclessin, aussi appelée la « tribune Terril »[1]. En plus du fait que la T3 se trouve derrière le goal, cette tribune était anciennement un pourtour populaire. La vue qu’on en a est celle du haut-fourneau d’Ougrée. Mines et sidérurgie sont ainsi liées au football liégeois et représentent ensemble un symbole pour la région. D’ailleurs, une radioscopie des classes sociales en T3 devrait confirmer la prédominance des classes populaires en son sein.

Pour l’historien Sébastien Louis, les ultras se comportent souvent en « syndicalistes des stades ». De fait, si nous revenons brièvement sur la période 2011-2015 au cours de laquelle Roland Duchatelet a été président du club du Standard de Liège avec comme seule optique de juteux bénéfices, les Ultras Inferno ont emprunté le répertoire d’action des syndicats plus souvent qu’à leur tour (manifs, grève des chants, arrivée en retard volontaire lors des matchs).

 

LES ULTRAS ET LES LUTTES POLITIQUES

En Espagne, le Rayo Vallecano, club madrilène ouvrier chérissant une tradition de gauche antifasciste a vu ses ultras faire pression en 2017 pour empêcher le transfert d’un joueur ukrainien aux accointances néonazies. Cette dimension politique est très présente chez les Ultras Inferno qui font partie du réseau antifasciste Alerta, un réseau qui rassemble une constellation d’Ultras clairement antifascistes (une minorité en Europe) comme le célèbre Sankt Pauli. Et de fait, il n’est pas rare de voir en T3 surgir des drapeaux et des portraits de Che Guevara, des croix gammée barrées, ainsi que des tifos contre le racisme. Cette conscientisation antifasciste ne se limite pas à l’enceinte du stade.

Le fan coaching[2] et les groupes d’animation[3] au sein des Ultras ne sont pas étrangers à cette conscientisation antifasciste qui ne se limite d’ailleurs pas à l’enceinte du stade. Des membres des Ultras Inferno sont en effet présents dans les manifestations contre la présence en rue de groupes d’extrême droite ou contre l’existence d’un centre fermé sur les hauteurs de Liège. Mais ils sont également là en soutien aux sans-papiers ou encore aux manifestations contre la fermeture des hauts-fourneaux. Enfin, les Ultras Inferno organisent aussi régulièrement des récoltes de vivres pour les Restos du cœur.

ASEPTISER LA FERVEUR

Les Ultras Inferno ont souvent recours à des tifos (spectacles organisés en tribune qui impliquent le déploiement d’une large banderole) qui font parfois l’objet de critiques médiatiques acerbes parce qu’ils sont analysés par des personnes n’en maitrisant pas les code. Ainsi, en janvier 2015, la fameuse banderole « Red or Dead », montrant la décapitation de Steven Defour (joueur qui était passé du Standard au club d’Anderlecht, l’éternel rival) par le personnage principal du film d’horreur Vendredi 13, avait été prise au premier degré par certains analystes. Ils ignoraient en effet la pratique de la surenchère verbale entre rivaux et méconnaissaient la référence à ce slogan humoristique émis par Bill Shankly, entraineur légendaire du Liverpool F.C[4]

Les relations entre la direction et les ultras illustrent la tension existante entre la volonté d’aseptisation du football (en faire un spectacle qu’on consomme) et celle des supporters qui veulent en être acteurs à part entière. En effet, les Ultras et leurs tifos « assurent l’ambiance », attirant des spectateurs et suscitant l’intérêt pour le club. S’ils sont dénoncés officiellement par la direction, cette dernière les voit pourtant d’un bon œil, car ils font parler du Standard. Mais aussi, car lorsque la pacification est poussée à son paroxysme, tout le monde s’ennuie… s’ennuie (comme lors des matchs du PSG, par exemple). Le risque étant même de voir les Ultras devenir des alibis fournisseurs du spectacle pour les classes plus aisées qui viendraient s’esbaudir à peu de frais en Tribune 1 (la tribune officielle comprenant les loges d’entreprises).

Autre élément emblématique du répertoire d’action des Ultras, les fumigènes. Ils font partie intégrante de l’attirail des ultras parmi d’autres outils de leur ferveur comme les drapeaux, les écharpes ou les tambours. Interdits depuis 1998, ils ont valu de nombreuses amendes au club (voire l’obligation de jouer à huis clos en guise de sanction). Or, les fumigènes font partie de la culture populaire et la volonté de les éradiquer participe de cette volonté d’aseptisation et de gentrification du football. D’autant que d’autres pistes sont possibles pour concilier sécurité et tradition populaire comme le montre la Norvège, où les « fumis » sont autorisés en dehors des temps de jeu règlementaires, et en prévenant au préalable les autorités, ainsi que le Danemark qui expérimente des fumigènes à faible chaleur dits fumigènes « froids ».

CONTRE LA GENTRIFICATION ET LE CONTRÔLE

Le stade de Sclessin n’est pas une ile et il n’échappe pas aux mesures liberticides mises en œuvre partout en Europe : billets nominatifs, fragmentation de l’accès, scission stricte entre supporters, déploiement du matériel policier au grand complet (y compris autos-pompes), présence de policiers en civil et de spotters[5].

La fouille préalable à l’accès au stade est cependant encore accomplie par des stewards, supporters du club, et non par une multinationale de la sécurité. Par ailleurs, les activités développées à l’intérieur reflètent également le débat transversal relatif à l’occupation de l’espace public (par exemple avec la piétonnisation des centres-ville) : qu’y tolère-t-on et comment réagir à la pression exercée pour aseptiser les lieux ?

Ainsi en est-il de la question des boissons alcoolisées dont la délivrance est parfois mise en question dans les bars des tribunes… mais jamais dans les loges ! Ces velléités d’aseptisation se croisent avec le processus de gentrification en cours qui est un véritable détournement de la culture populaire par le monde d’en haut comme le résume le documentariste Gilles Perez : « tout le foot est inspiré du capital social et culturel des classes populaires. Sans ça le foot ne veut plus rien dire. La réappropriation des quartiers et de la culture populaire par les bourgeois est une violence sociale non dite. »[6]

Grâce aux différents groupes de supporters, dont les UI96, l’accès au stade de Liège reste abordable, comparé au prix vertigineux des abonnements d’autres clubs européens qui voient leurs enceintes désertées par les classes populaires. Ils empêchent aussi la pratique du « naming » (le fait de remplacer le nom d’un stade par un produit ou une marque qui finance en contrepartie le club). Pas de risque donc que le chaudron de Sclessin devienne un stade « tête de gondole » d’une compagnie d’assurances, d’un entrepreneur ou d’un opérateur téléphonique (« Allianz Arena », « Proximus stadium » ou autre).

En revanche, l’initiative « socios », lancée lorsque Roland Duchatelet et dont l’objectif visait à rendre les supporters du Standard propriétaires de leur club, n’a jamais vraiment décollé et vient de cesser ses activités. Cet échec s’explique notamment par le fait qu’elle avait été initiée par des personnes extérieures aux groupes d’animations que sont les UI96 et le PHK et que les contacts n’ont jamais réellement existé entre ces deux sphères.

ENSEMBLE…

Indépendamment du fait que le football ouvrier existe encore, que le football coopératif se développe, que ces élans minoritaires font partie de la bataille culturelle, ce combat peut également se mener, à la manière d’une lutte syndicale, dans des clubs achetés par le capital, car, comme l’affirme le philosophe Jean-Claude Michéa : « il reste d’innombrables zones d’autonomie populaire à défendre, de zones que le capital n’a pas encore réussi à soumettre entièrement à ses lois destructrices »

Le chant des Ultras inferno « Ensemble, nous sommes invincibles, unis par la même passion » fait en quelque sorte écho au « Ensemble, on est plus forts » de la FGTB. En recourant au répertoire d’actions syndical, les ultras, ceux de Liège comme ceux d’ailleurs qui sont engagés à gauche, semblent d’ailleurs poser au monde militant la question suivante : pourquoi le syndicat ne s’inspirerait-il pas de leurs actions et outils, développés au stade, dans ses propres luttes ?

 

 

Photo : Olivier Starquit

 

Les auteurs : Julien Dohet et Olivier Starquit sont deux supporters du Standard et membres des Ultras Inferno, "nous n’avons pas la prétention de parler en leur nom" précisent-il à l’envoi de cet article.

 

 

 

[1] En 2004 un autre groupe ultra, le PHK (pour Publik HysteriK Kaos) s’est installé dans la tribune qui fait face au UI96. Beaucoup d’éléments ici évoqués au sujet des Ultras Inferno valent également pour le PHK.

[2] Le fan coaching est un service de la ville de Liège qui accompagne préventivement tous les matchs à domicile du Standard depuis la loi football de 1998 notamment pour juguler l’expression raciste dans les stades. Ces animateurs-trices réalisent aussi en amont tout un travail d’éducation permanente avec les groupes d’animation Ultras.

[3] Les groupes d’animation sont la frange d’un groupe Ultras qui prépare les tifos et assurent l’animation pendant le match.

[4] Voir le livre de David Peace, Read or dead, Faber and Faber, Londres, 2013. « Red or dead » est autant un détournement du slogan maccarthyste anticommuniste « better dead than red » qu’une référence à la couleur rouge de ce club ouvrier. Shankly est également célèbre pour cette autre phrase humoristique : « Le football n'est pas une question de vie ou de mort, c'est beaucoup plus que ça. ». Les deux slogans exprimant l’importance vitale du supportérisme pour les Ultras.

[5] Policiers spécialisés dont la tâche oscille entre prévention des débordements supposés et répression des supporters.

[6] Gilles Perez, Entretien avec Christophe Guilluy, in Nous sommes foot. Pour un football populaire, Desports/MuCEM, 2017 p.131

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