La littérature de gare, ça n’existe pas

Par Denis Dargent

Photo : Nathalie Caccialupi

On désigne par l’expression « lit­té­ra­ture de gare », une lit­té­ra­ture pour gens pres­sés. De petits romans essen­tiel­le­ment, des­ti­nés à être consom­més sur un quai de gare, dans un hall d’aéroport, entre deux des­ti­na­tions. Vite lus, vite digé­rés, vite oubliés. Il s’agit d’une lit­té­ra­ture peu culti­vée mais dis­trayante, super­fi­cielle mais dotée d’un ima­gi­naire cer­tain, bien que sus­pect aux yeux de la bour­geoi­sie ou de l’institution lit­té­raire, ce qui revient au même.

His­to­ri­que­ment, c’est-à-dire, en gros, jusqu’aux années 70 (avec quelques notables excep­tions – cf. les col­lec­tions trash du Fleuve noir des eigh­ties), les romans de gare se recon­nais­saient à leurs embal­lages criards, fruits des délires gra­phiques de quelques illus­tra­teurs per­vers et des titres savam­ment raco­leurs usi­nés par des roman­ciers sta­kha­no­vistes. On com­prend ain­si pour­quoi ces romans deve­nus livres-objets font le ravis­se­ment des col­lec­tion­neurs d’art modeste et consti­tuent un dépar­te­ment fort pri­sé du Musée inter­na­tio­nal des sous-cultures qui n’existe pour l’instant que dans le crâne des ama­teurs.

La lit­té­ra­ture de gare se confond par­fois avec la lit­té­ra­ture dite « de genre », façon dédai­gneuse de qua­li­fier la science-fic­tion, le fan­tas­tique, le polar, le roman noir, le roman d’espionnage, le thril­ler, etc. On uti­lise aus­si, pour nom­mer l’innommable, le mot le plus con jamais inven­té : para­lit­té­ra­ture.

De tout cela, il res­sort qu’il existe, a contra­rio, une lit­té­ra­ture pure­ment lit­té­raire, offi­cielle, rétive à toute forme d’imagination et pré­sen­tée dans des édi­tions ori­gi­nales gra­phi­que­ment neutres afin de ne pas rebu­ter le lec­teur. Ajou­tons que cette lit­té­ra­ture inter­dite de gare par manque d’entrain peut s’avérer tout à tour ver­beuse, pré­ten­tieuse, chiante à mou­rir, com­plè­te­ment niaise ou joli­ment vide…

Dès lors, plu­tôt que pré­tendre ins­tau­rer la lutte des classes en lit­té­ra­ture, nous pré­fé­rons recou­rir à une dis­tinc­tion des genres plus per­ti­nente. Selon laquelle il n’existe que deux formes de lit­té­ra­ture : la bonne et la mau­vaise.

Dans la pre­mière caté­go­rie, on trouve cer­tains romans d’André Hélé­na (1919 – 1972), pion­nier mau­dit du roman noir fran­çais, sou­vent réédi­té, tou­jours sno­bé. Dans J’aurai la peau de Sal­va­dor, publié en 1949, Hélé­na écrit : « C’était une nuit plu­vieuse d’automne, quelque part, vers Mont­martre. Une bruine légère hui­lait les trot­toirs gras. De rares pas­sants se hâtaient vers des des­tins pro­vi­soires. »

Ce sont les pre­mières phrases du livre, celles dont le but est de vous prendre par la main et de vous emme­ner ailleurs. Ailleurs mais où ? Vers des plai­sirs pro­vi­soires ? À cha­cun de choi­sir sa des­ti­na­tion. Rien n’est écrit.