Les ravages du tropisme élitiste de l’égalité des chances

Illustration: : Vanya Michel

En tro­quant la prio­ri­té des luttes sociales contre celle des ques­tions socié­tales, écrit le phi­lo­sophe Jean-Claude Michéa dans Notre enne­mi le capi­tal, la gauche donne l’impression d’abandonner la « cause du peuple » au pro­fit de la cause des mino­ri­tés. Prin­ci­pa­le­ment aux yeux de ceux qui éprouvent le plus dure­ment les effets de la mise en concur­rence de tous contre tous dans le mar­ché glo­bal. C’est un des effets secon­daires du prin­cipe d’égalité des chances comme nou­veau modèle de la jus­tice sociale.

La grosse vague « MeToo » en réac­tion aux agres­sions sexuelles contre les femmes. Le refus du racisme, tel qu’il s’est expri­mé, par exemple, à l’égard d’une pré­sen­ta­trice de la météo à la peau noire sur la RTBF. Les mobi­li­sa­tions pour les droits des couples homo­sexuels, plus tôt déjà. La pla­te­forme citoyenne bruxel­loise du parc Maxi­mi­lien au ser­vice d’un accueil digne et humain des per­sonnes exi­lées sur le sol belge. Les débats pas­sion­nés entou­rant la « ques­tion musul­mane » éri­gée en pro­blème de socié­té…

Toutes ces mani­fes­ta­tions montrent à quel point les pro­pos ou les actes de dis­cri­mi­na­tion – à for­tio­ri de vio­lence – diri­gés contre des per­sonnes appar­te­nant à des groupes cultu­rel­le­ment mino­ri­taires ou domi­nés sont deve­nus à la fois plus pré­sents et plus dif­fi­ci­le­ment accep­tables. Ces pro­blé­ma­tiques, estime le socio­logue Fran­çois Dubet[1], sont très pré­sentes non seule­ment dans le débat public, mais aus­si, pour cer­taines plus que d’autres, dans le pro­ces­sus en cours de pola­ri­sa­tion de la socié­té.

Conjoin­te­ment, on peut obser­ver un déclas­se­ment sym­bo­lique du conflit oppo­sant Capi­tal et tra­vail, qui a été cen­tral tout au long du 20e siècle. La réa­li­té socio-éco­no­mique contem­po­raine de l’exploitation du tra­vail et de la dis­tri­bu­tion inéqui­table de la richesse pro­duite est sur le recu­loir en termes de capa­ci­té d’indignation morale et poli­tique à son égard, de tolé­rance sociale, de visi­bi­li­té média­tique, de réfé­rence à ce qui est juste et à ce qui ne l’est pas.

L’enjeu d’une plus grande mobilité sociale

Dit autre­ment, les inéga­li­tés sociales semblent désor­mais faire par­tie du pay­sage. Comme si elles étaient nor­males, bana­li­sées ou à tout le moins tolé­rables. Y contri­bue gran­de­ment la recon­fi­gu­ra­tion en cours de la concep­tion des poli­tiques sociales. Un large consen­sus s’est opé­ré autour de la dyna­mique de l’éga­li­té des chances comme nou­veau modèle de la jus­tice sociale. Avec les mino­ri­tés dis­cri­mi­nées au centre des pré­oc­cu­pa­tions. Cela s’est fait, clai­re­ment, au détri­ment de la logique et des poli­tiques plus anciennes de l’État social qui par­ti­cipent, elles, du prin­cipe de l’éga­li­té des posi­tions, peu importe que celles-ci soient occu­pées par des femmes ou des hommes, des membres des mino­ri­tés visibles ou de la majo­ri­té « blanche », des « culti­vés » ou des moins « culti­vés », des jeunes ou des moins jeunes, etc.

Le bas­cu­le­ment s’est tra­duit, un peu par­tout, par la mise en place d’instances et de minis­tères de l’Égalité des chances, par la créa­tion de dis­po­si­tifs divers, l’activation notam­ment, mais sur­tout des mesures comme les quo­tas ou la dis­cri­mi­na­tion posi­tive en faveur des « mino­ri­tés ». Le but ? Mieux garan­tir, à l’échelle de la struc­ture sociale, une repré­sen­ta­tion équi­table des femmes, de la diver­si­té eth­nique et cultu­relle, des « mino­ri­tés visibles » et de tous ceux qui sont ou se sentent dis­cri­mi­nés parce que jeunes, musul­mans ou arabes, homo­sexuels, han­di­ca­pés…

Ce qui est esti­mé juste, par exemple, dans cette optique, c’est que les femmes soient pré­sentes à pari­té à tous les éche­lons de la socié­té, sans que la hié­rar­chie des acti­vi­tés pro­fes­sion­nelles et des reve­nus, pas davan­tage que les écarts entre ceux-ci, ne soient mis en ques­tion, à for­tio­ri trans­for­més. La phi­lo­so­phie de l’égalité des chances, sou­ligne le socio­logue Fran­çois Dubet qui y a consa­cré plu­sieurs ouvrages[2], vise à « lut­ter contre les dis­cri­mi­na­tions qui font obs­tacle à la réa­li­sa­tion du mérite per­met­tant à cha­cun d’accéder à des posi­tions inégales au terme d’une com­pé­ti­tion équi­table dans laquelle des indi­vi­dus égaux s’affrontent pour occu­per des places sociales hié­rar­chi­sées ». Dans cette ambi­tion, la mobi­li­té sociale indi­vi­duelle est encou­ra­gée, sti­mu­lée alors que l’ordre socia­le­ment plus éga­li­taire du modèle social héri­té des « Trente glo­rieuses », c’est une de ses limites, tend à figer les posi­tions des uns et des autres.

Un renversement de priorité surtout symbolique

Un des résul­tats de la dyna­mique nou­velle, c’est que les luttes et les reven­di­ca­tions en faveur des droits des LGBT, du vote des étran­gers, du « mariage pour tous » (en France) ou de l’écriture inclu­sive semblent consti­tuer les mino­ri­tés sexuelles, les mino­ri­tés cultu­relles, les mino­ri­tés raciales ou eth­niques en nou­velle « majo­ri­té idéo­lo­gique »[3] au cœur des poli­tiques d’égalité. Le phi­lo­sophe Michel Onfray évoque à ce sujet des « micro­peuples de sub­sti­tu­tion » ou peuples « des marges », dont la cause parait pri­mer désor­mais sur celle du peuple « old school », comme il le qua­li­fie dans une inter­view de 2015 qui a fait polé­mique en France. « Il fal­lait, il faut et il fau­dra que ces marges cessent de l’être, bien sûr, c’est enten­du, ajou­tait-il, mais pas au détri­ment du centre deve­nu marge ».

Il est bien ques­tion, dans le pro­pos ici, de la dimen­sion avant tout idéo­lo­gique ou sym­bo­lique du ren­ver­se­ment de l’ordre de prio­ri­té poli­tique en matière de jus­tice sociale. L’action publique cen­trée sur l’égalité des chances concourt seule­ment à com­bler les effets péna­li­sants de la dis­cri­mi­na­tion subie, de manière à ce que les par­ti­ci­pants béné­fi­cient d’un trai­te­ment égal dans la course à l’emploi et à de meilleures places dans la hié­rar­chie sociale.

Car c’est bien cela qui figure en toile de fond de l’adoption du para­digme libé­ral de l’égalité des chances : une com­pé­ti­tion entre indi­vi­dus qui sont sup­po­sés y prendre part avec les mêmes chances de gagner. Dans cette modé­li­sa­tion méri­to­cra­tique des rap­ports sociaux, les effets pro­duits par la struc­ture col­lec­tive passent au second plan. Les inéga­li­tés struc­tu­relles, lais­sées intactes, sont rabat­tues sur des enjeux et des res­sorts stric­te­ment indi­vi­duels ou inter­in­di­vi­duels. Les seuls déter­mi­nants pris en consi­dé­ra­tion par les orga­ni­sa­teurs de la course (le mar­ché) et par le jury des com­mis­saires (les gou­ver­ne­ments) sont les capa­ci­tés de cha­cun, la valeur et le mérite per­son­nels.

Dès lors, puisque toutes les places, désor­mais, sont ouvertes au désir de pro­mo­tion de chaque indi­vi­du, les inéga­li­tés socio-éco­no­miques appa­raissent moins graves, quand elles ne semblent pas tout sim­ple­ment « justes » : leur per­sis­tance n’est-elle pas le signe même de l’inaptitude de ceux qui en subissent encore les effets ?

« Qu’est-ce qu’on fait pour moi pendant qu’on aide les autres ? »

C’est bien ce « tro­pisme éli­tiste » de la méca­nique de l’égalité des chances, selon l’expression de Fran­çois Dubet, qui pose sur­tout pro­blème. Car il revient à se concen­trer exclu­si­ve­ment sur la ques­tion de l’accès des plus méri­tants aux meilleures places et à éclip­ser le sort de tous les autres. Le pro­blème, pré­cise Dubet à ce sujet, n’est pas qu’il existe des élites ou des plus méri­tants que d’autres, mais que « les cri­tères de pro­duc­tion des élites s’imposent désor­mais à tous et à toutes les situa­tions ».

Au tra­vers de cette lec­ture, il devient plus clair que la fic­tion d’une com­pé­ti­tion à chances égales pour cha­cun pro­duit sur­tout de la frus­tra­tion et du res­sen­ti­ment chez ceux qui échouent. Car tant que per­siste l’image tron­quée de vain­queurs au mérite per­son­nel supé­rieur, on peut faire croire aux vain­cus qu’ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Com­ment s’étonner alors, sans qu’il faille l’accepter pour autant, que ceux-ci puissent retour­ner l’aigreur de la défaite contre d’autres ? Contre « les autres ». Contre ceux – tra­vailleurs de l’Est, homo­sexuels, migrants… – qu’ils estiment pri­vi­lé­giés, dans la course, par l’attention plus grande que le pou­voir public porte à ceux-ci.

Com­ment s’offusquer, sou­tient Michel Onfray, « qu’un pay­san en faillite, un chô­meur de longue durée, un jeune sur­di­plô­mé sans emploi, une mère seule au foyer, une cais­sière smi­carde, un ancien avec une retraite de misère, un arti­san au bord du dépôt de bilan disent : ’’Et qu’est-ce qu’on fait pour moi pen­dant ce temps-là ?’’ » ? À prio­ri rien d’obscène, ni de xéno­phobe là-dedans à ses yeux. « Juste une souf­france ». Laquelle, pour échap­per à la détes­ta­tion de soi, ne trouve plus à s’exprimer que dans la détes­ta­tion d’autres « mal­heu­reux » ou plus mal­heu­reux que soi.

Ce sont pré­ci­sé­ment le mobile et les res­sorts de cette souf­france, de ce sen­ti­ment d’abandon, pré­sents dans les milieux popu­laires, dans les seg­ments déclas­sés du monde du tra­vail et dans les infra-mondes des nou­velles caté­go­ries du pro­lé­ta­riat, qui échappent aujourd’hui à la gauche… En même temps que leurs votes. Par­tout en Europe, on le sait, les com­po­santes socia­listes de la gauche en paient le prix le plus éle­vé. À l’exception, dans une cer­taine mesure, jusqu’ici, de la Wal­lo­nie et de Bruxelles.

Dans tous les sens du terme, les for­ma­tions de gauche, à quelques rares excep­tions près, ici aus­si, ne « parlent » plus aux exploi­tés, aux domi­nés. Redon­ner la pré­fé­rence au modèle de l’égalité des posi­tions – à adap­ter aux défis du temps, à com­men­cer par l’urgence éco­lo­gique – serait sans doute un moyen de reprendre langue. Parce qu’elle se fonde sur une dyna­mique de devoirs et de droits mutuels, estime Fran­çois Dubet, la vieille ambi­tion sociale-démo­crate de réduc­tion des inéga­li­tés entre les groupes sociaux conduit à mettre en exergue ce que nous avons en com­mun plus que ce qui nous dis­tingue les uns des autres. Ce n’est pas rien.

[1] « Éga­li­té des chances, éga­li­té des places ? », confé­rence don­née à Lou­vain-la-Neuve, le 11 sep­tembre 2018, à l’invitation de la FOPES (UCL) et du Réseau Éga­li­té. En ligne ici

[2] Notam­ment Les places et les chances. Repen­ser la jus­tice sociale, Le Seuil, 2010

[3] Michel Onfray, « L’empire maas­trich­tien. Popu­listes contre popu­li­cides » in  Marianne, 14 au 20 sep­tembre 2018. En ligne, on peut le trou­ver ici

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