À propos de « l’avenir » de l’éducation populaire

Visage de Franck Lepage avec un nez de clown
Le Pavé / Franck Lepage

« Quel ave­nir pour l’éducation popu­laire ? » Cette ques­tion fré­quem­ment posée sup­pose de s’arrêter sur l’ambiguïté du terme : qu’entend-on par « édu­ca­tion popu­laire » au juste ?

1. L’ÉDUCATION POPULAIRE COMME « CONCEPT »

Comme beau­coup de concepts poli­tiques, il y a depuis plus d’un siècle une lutte d’appropriation et de reven­di­ca­tion de pater­ni­té sur ce terme, de la part de forces, de ten­dances ou d’institutions diverses…tant mieux ! Cela prouve qu’il est un vivant ter­rain d’enjeux, et que nul n’arrivera à en impo­ser une défi­ni­tion arrê­tée. L’éducation popu­laire fait par­tie de ces concepts dis­po­nibles constam­ment réin­ven­tés. Qua­si­ment pas­sé de mode (« rin­gar­di­sé ») au milieu des années 80 en France, (les années « déve­lop­pe­ment local »), il connaît dès 1989, à par­tir des réflexions sur la citoyen­ne­té autour de la com­mé­mo­ra­tion du bicen­te­naire de la révo­lu­tion, un regain d’intérêt, au point que cer­tains intel­lec­tuels – pru­dem­ment – se risquent à le ré-employer. Pavé dans la mare, en 1998, l’arrivée de l’association ATTAC dans le pay­sage mili­tant signe sont retour, ATTAC se défi­nis­sant (mali­cieu­se­ment) comme une « asso­cia­tion d’éducation popu­laire tour­née vers l’action ».

Telle que nous l’entendons au Pavé (coopé­ra­tive d’éducation popu­laire), il s’agit clai­re­ment d’une édu­ca­tion poli­tique, dont les formes pri­vi­lé­gient l’échange d’expérience des résis­tances à la domi­na­tion capi­ta­liste, et la construc­tion d’une ana­lyse patiente sur les moyens d’envisager son dépas­se­ment à terme, sur la lec­ture d’analyses des­cen­dantes. Ce qu’un intel­lec­tuel belge – Luc Car­ton – a appe­lé les « savoirs chauds » par com­plé­ment aux « savoirs froids » (uni­ver­si­taires). Comme deux masses d’air incon­ci­liables, la ren­contre d’un savoir chaud et d’un savoir froid, cela ne donne pas un savoir tiède, mais un orage, comme l’a mon­tré le socio­logue fran­çais Luc Bol­tans­ki : pour qu’il y ait confla­gra­tion comme en 1789 ou en 1968, il faut l’improbable ren­contre entre les intel­lec­tuels et le mou­ve­ment social, entre la « cri­tique artiste » d’un Beau­mar­chais ou d’un Mar­cuse, et la cri­tique sociale de la rue. S’agissant d’éducation popu­laire, nous par­lons donc là d’un concept, et la ques­tion de son ave­nir n’a guère plus de sens que celle de « l’avenir du bon­heur »?, « l’avenir de la liber­té » ou « l’avenir de l’esprit cri­tique… » Toute dif­fé­rente est la ques­tion de l’avenir des méthodes et des ins­ti­tu­tions dans les­quelles le concept d’éducation popu­laire avait fini par s’incarner au cours des décen­nies pas­sées.

2. L’ÉDUCATION POPULAIRE COMME MÉTHODES

Au cours des années 80, l’essentiel de l’invention cri­tique du mou­ve­ment social des années 70 est per­du ! On n’a pas le temps ici d’en faire l’analyse, conten­tons-nous du constat. En quelques années à peine, (qui coïn­cident avec l’accession au pou­voir de par­tis « socia­listes » dans des pays de l’Union Euro­péenne, et d’une accé­lé­ra­tion-moder­ni­sa­tion des formes capi­ta­listes : argent, mar­chan­dise, consom­ma­tion, cré­dit, publi­ci­té, etc…), le tra­vail d’expression cri­tique sur la socié­té cède le pas à une prag­ma­tique du déve­lop­pe­ment, du résul­tat, de la ges­tion. Dans le champ édu­ca­tif strict, la réflexion des années 70 sur l’école, qui avait don­né de remar­quables cri­tiques du sys­tème de sélec­tion-com­pé­ti­tion et maintes nais­sances d’écoles alter­na­tives, se referme sur l’obsession de la per­for­mance et du couple dia­bo­lique école-emploi. En Bel­gique, voir à ce sujet Nico Hirt de l’APED, Appel Pour une École Démo­cra­tique.

Dans le champ de l’éducation per­ma­nente, les ins­ti­tu­tions construites après guerre sur une reven­di­ca­tion d’éducation popu­laire ont viré à l’animation socio­cul­tu­relle dont l’intitulé nou­veau dit assez le chan­ge­ment qui s’est opé­ré. En France, ces ins­ti­tu­tions se détournent du tra­vail cri­tique au pro­fit d’un tra­vail « d’accompagnement des muta­tions » (sic) qui –crise oblige- les font s’engouffrer dans des logiques d’insertion sociale pour les unes, d’action cultu­relle de pres­tige pour les autres, c’est à dire dans tous les cas de com­mu­ni­ca­tion poli­tique au ser­vice des nou­veaux pou­voirs élus. Il faut dire, à leur décharge, que du côté de l’hexagone, la « décen­tra­li­sa­tion » a bri­sé le cadre de contes­ta­tion qu’offrait la sécu­ri­té d’un espace natio­nal, mis tous les ter­ri­toires en concur­rence les uns contre les autres sur le modèle de l’entreprise capi­ta­liste, et sou­mis les asso­cia­tions civiles (Les ASBL) à une logique de finan­ce­ment basée sur la valo­ri­sa­tion du pou­voir local. C’est le « déve­lop­pe­ment » – enten­dons la future privatisation/marchandisation de toutes les poli­tiques publiques dans le nou­veau cadre de l’Union Euro­péenne (qu’il ne faut jamais confondre avec l’Europe) qui se met en place. La cri­tique, la contes­ta­tion, le conflit font mau­vais ménage avec le déve­lop­pe­ment. En cette décen­nie du consen­sus, le conflit (qui est la condi­tion de la démo­cra­tie) est pré­sen­té comme repous­soir de la démo­cra­tie. Le nou­veau mot d’ordre de ces ins­ti­tu­tions est : « PDVMV » (Pas De Vagues, Mon Vieux, Pas De Vagues !!!).

3. L’ÉDUCATION POPULAIRE COMME INSTITUTIONS

Le para­doxe est alors celui-ci : Des ins­ti­tu­tions d’éducation popu­laire seraient deve­nues le prin­ci­pal obs­tacle au déploie­ment de l’éducation popu­laire comme concept et mobi­li­sa­tion de méthodes de cri­tique de la socié­té qui nous est pro­po­sée.

Tous ex-sala­riés de ces ins­ti­tu­tions, nous les avons quit­tées pour pou­voir faire enfin de l’éducation popu­laire. Il s’est agi de se déga­ger des contraintes de finan­ce­ment liées au modèle asso­cia­tif, tota­le­ment alié­né dans la subvention/subsidiation par des pou­voirs ter­ri­to­riaux. La liber­té est venue de là où on ne l’attendait pas : nous avons créé une socié­té !!! Mais pas n’importe quelle socié­té, une socié­té coopé­ra­tive ouvrière de pro­duc­tion (SCOP), modèle héri­té du 19e siècle dans lequel des tra­vailleurs pre­naient leur des­tin et leur outil de tra­vail en main. Asso­cia­tion de sala­riés qui assument plei­ne­ment leur rôle et ne se cachent plus der­rière le faux nez des élus et des béné­voles, cela nous a appor­té une liber­té totale, pour redé­cou­vrir des méthodes de péda­go­gies éman­ci­pa­trices ou cri­tiques, que les autres ins­ti­tu­tions ne pou­vaient plus se per­mettre d’utiliser, sauf à fra­gi­li­ser leur exis­tence finan­cière en se fâchant avec leurs pou­voirs finan­ceurs. Nous avons re-déve­lop­pé des méthodes qui étaient tom­bées en désué­tude ou en dis­grâce. Une par­tie de notre action concerne les méthodes de tra­vail. Nous por­tons une atten­tion par­ti­cu­lière aux méthodes d’animation des groupes. En finir avec le tour de table et la parole libre (la réunion­nite et la dis­cus­sion sté­rile, la soi­rée débat qui ne débouche sur rien, etc… nous pri­vi­lé­gions des approches auto­bio­gra­phiques dans la façon d’aborder une ques­tion poli­tique, et nous pre­nons réso­lu­ment le contre pied du fameux « ne raconte pas ta vie » propre aux réunions mili­tantes ! Nous cher­chons l’exploration des contra­dic­tions, des conflits et des désac­cords. Nous n’évacuons pas la polé­mique. Nous assu­mons une radi­ca­li­té.

L’une de nos méthodes est la confé­rence ges­ti­cu­lée. Nous y invi­tons des per­sonnes à témoi­gner de ce qu’elles ont com­pris poli­ti­que­ment de leur expé­rience dans un domaine. Cela prend la forme d’un spec­tacle, le plus sou­vent drôle, où tout un cha­cun peut en finir avec les cou­leuvres qu’on lui a fait ava­ler. Ima­gi­nez une assis­tante sociale qui aurait 25 ans d’ancienneté et qui vien­drait racon­ter ce qu’elle n’a jamais pu racon­ter de son métier et de la façon dont elle l’a pra­ti­qué ? Cela don­ne­rait une trans­mis­sion ENFIN poli­tique. Com­bien sommes-nous à prendre notre retraite en empor­tant le savoir poli­tique d’une vie de tra­vail ?

Nous avons accom­pa­gné 22 confé­rences ges­ti­cu­lées à ce jour plus les dix qui ont été réa­li­sées par le Pavé. Sur le men­songe de la culture réduite à l’art, ou sur le men­songe de l’école comme fac­teur de réduc­tion des inéga­li­tés, ou sur le sens de la pro­tec­tion sociale et du tra­vail, ou sur la fin du pétrole, ou sur les dégâts du mana­ge­ment et de la démarche qua­li­té, ou sur le sexisme, etc.

Le mot le plus sou­vent enten­du à la sor­tie de nos confé­rences spec­tacles était « mer­ci ». Com­ment com­prendre le sens de ce remer­cie­ment ? Peut être dans un mélange d’humour, de radi­ca­li­té, et de tra­vail intel­lec­tuel rigou­reux ? Ce n’est pas la pen­sée cri­tique qui manque… alors quoi ? Une forme par­ti­cu­lière de trans­mis­sion qui allie­rait l’intellectuel et le sen­sible, la théo­rie et le vécu ?

L’intelligence et l’émotion ? De l’éducation popu­laire en somme ! Parce qu’il fau­dra bien sor­tir du capi­ta­lisme, forme his­to­rique très récente et ô com­bien navrante de stu­pi­di­té, de pré­da­tion légale et d’égoïsme imbé­cile et, dont l’issue est déjà éco­lo­gi­que­ment pro­gram­mée, nous pen­sons que l’éducation popu­laire a un immense ave­nir devant elle, en tant que somme de toutes les nou­velles formes de mobi­li­sa­tion contre la domi­na­tion capi­ta­liste.

Franck Lepage est l'un des membre fondateur de la SCOP Le Pavé, Coopérative d'éducation populaire dont le site est en ligne ici

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