Adieux au prolétariat : la littérature ouvrière de Gérard Mordillat

Alors qu’on ne cesse d’observer une dés­in­dus­tria­li­sa­tion en Europe, mal­gré la mul­ti­pli­ca­tion des débats autour de la relo­ca­li­sa­tion de l’économie, il est un auteur qui a dépeint de la plus belle manière les mondes du tra­vail. Gérard Mor­dillat est fran­çais et fils de che­mi­not et reste à 63 ans, un artiste radi­ca­le­ment enga­gé et qui s’est tou­jours ins­crit dans le mou­ve­ment social. Roman­cier, poète et réa­li­sa­teur, il a publié plus d’une ving­taine de livres et réa­li­sé tout autant de films et docu­men­taires qui tous, tournent autour de la ques­tion sociale. Réflexions autour de son der­nier roman « Rouge dans la brume ».

Sommes-nous entrés dans la nuit des pro­lé­taires, à l’image du fameux livre de Jacques Ran­cière ? Avec l’extinction de cer­tains fleu­rons de la socié­té indus­trielle, à tout le moins la délo­ca­li­sa­tion de la métal­lur­gie et du tex­tile de l’Europe occi­den­tale, un monde de luttes et d’usines, de cama­ra­de­rie et de vive conscience poli­tique, s’évanouit peu à peu. Après les agri­cul­teurs qui ont fon­du en quelques décen­nies, voi­là les ouvriers comme espèce en voie de dis­pa­ri­tion sous nos lati­tudes ? Un adieu au pro­lé­ta­riat selon la for­mule d’André Gorz. Et une avan­cée vers la troi­sième révo­lu­tion indus­trielle qui, au tra­vers des ana­lyses de Jere­my Rif­kin, nous conduit vers un ave­nir com­bi­nant éner­gies décar­bo­nées et mise en réseau sur la toile ? Une ter­tia­ri­sa­tion géné­ra­li­sée ? Les ser­vices après les récoltes des champs et l’acier des hauts-four­neaux ? L’avènement d’une petite bour­geoi­sie ten­ta­cu­laire, vic­toire des classes moyennes et de la socié­té sala­riale ? Ces méta­mor­phoses sus­citent moult ques­tions et les essais visant à décryp­ter ces muta­tions s’accumulent. Comme le regard de l’artiste.

Gérard Mor­dillat, depuis son film « Vive la sociale ! » et plus encore par ses romans, décrit avec empa­thie la fin d’un monde. Certes ce n’est plus l’heure de la bru­tale exploi­ta­tion des tra­vailleurs, de l’aliénation et des vio­lences phy­siques comme sym­bo­liques dont Marx et Engels ont mis en lumière les fon­de­ments par l’extraction de la plus-value et le triomphe de la pro­prié­té pri­vée des moyens de pro­duc­tion. Ni la souf­france indi­cible qui tra­verse l’œuvre roma­nesque d’Émile Zola, les sculp­tures de Constan­tin Meu­nier ou les toiles d’Eugène Laer­mans. Pour retrou­ver un tel degré d’asservissement, il faut aujourd’hui enjam­ber les océans. Les vic­toires du mou­ve­ment ouvrier, du droit du tra­vail aux régimes de sécu­ri­té sociale, de la concer­ta­tion à la pro­gres­si­vi­té fis­cale, ont consi­dé­ra­ble­ment atté­nué la domi­na­tion, du moins en regard de la misère des siècles qui nous ont pré­cé­dés. Ce qui ne signi­fie en rien que ne per­dure plus, sin­gu­liè­re­ment depuis sep­tembre 2008, la déses­pé­rance du chô­mage et les ravages de la pau­vre­té.

Dans « Rouge dans la brume », après « Les vivants et les morts » et « Notre part des ténèbres », Mor­dillat mobi­lise tout son talent de roman­cier pour nous plon­ger avec une excep­tion­nelle huma­ni­té au cœur d’une usine en grève dont les tra­vailleurs refusent la délo­ca­li­sa­tion en Europe cen­trale. Le lec­teur suit les états d’âme suc­ces­sifs de Car­vin, pro­fon­dé­ment per­tur­bé par ses dif­fi­cul­tés fami­liales comme par son drame pro­fes­sion­nel, vic­time des cal­culs gla­cés de la ren­ta­bi­li­té d’une mul­ti­na­tio­nale où chaque déci­sion se prend à Détroit. Le livre est de plus émaillé de cita­tions réelles de syn­di­ca­listes, de patrons ou de res­pon­sables poli­tiques, ce qui rend par un effet lit­té­raire sai­sis­sant, l’extrême réa­lisme de la nar­ra­tion. Il faut dévo­rer ce texte comme le sym­bole esthé­tique de la digni­té ouvrière, minée par les petites tra­hi­sons et les jeux d’intérêts, mais gran­die par le souffle col­lec­tif de la fra­ter­ni­té dans l’usine occu­pée. Le signe aus­si d’un monde qui se meurt et qui aban­donne peu à peu tout aux dési­rs immé­diats et à un indi­vi­dua­lisme sans limites. Car­vin comme poing levé qui dou­ce­ment s’enfonce dans « les eaux gla­cées de cal­cul égoïste ». Le roman des frères en per­di­tion.

Éloge de la décence ordi­naire des gens modestes, chère à Georges Orwell, où l’entraide et la coopé­ra­tion au quo­ti­dien sont les valeurs de soli­da­ri­té qui dis­pa­raissent len­te­ment dans la gri­saille de notre époque écla­tée. Les égos après les égaux. Avant la renais­sance. Si d’aventure, votre flamme de la fra­ter­ni­té se doit d’être revi­go­rée, lisez ce beau « roman vrai ».

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