Anna

 

 

ANNA
Anna, 33 ans, originaire du sud de la France, est arrivée il y a 10 ans à Bruxelles pour finir ses études artistiques, puis y est restée. Elle mène sa pratique de plasticienne tout en se débrouillant, touchant un chômage de quelques centaines d’euros. À travers son Histoire de voir, elle voulait évoquer la condition d’artiste, précaire à Bruxelles et son rapport au logement – elle habite dans un bâtiment industriel à Anderlecht en bail précaire avec d’autres artistes : « Si tu ne veux pas passer ton temps à bosser pour simplement payer ton loyer, ton option, c’est d’inventer autre chose même si c’est une précarité de plus ». Mais aussi montrer les mutations urbaines dont elle est témoin. Contre la standardisation des modes de vie, d’habiter ou de travailler. Et revendiquer un droit à la débrouille, « que ce soit une manière de vivre possible, reconnue et incluse parmi d’autres ».

Propos recueillis par Aurélien Berthier
Toutes les photos ont été prises par Anna au cours de l’automne 2017.


C’est chez moi. C’est là où je prépare mon petit déj’ et du coup aussi, où je prends un temps. Avec la lumière et les plantes, je me dis que j’ai de la chance de vivre là. Même si la fenêtre est pourrie et qu’on ne voit pas dehors… C’est à Anderlecht. C’est un ancien bâtiment industriel de stockage qui a été réaménagé en logement et atelier de manière autodidacte, bricolé, depuis 4 ans. Ce n’est pas une colocation, on a tous une cuisine, une salle de bain. Nous, on s’est installé, il y a un an sur un plateau vide. Et on a inventé une maison dedans. [C’est un bail précaire ?] Oui, enfin, c’est une sorte de convention passée avec un propriétaire. Le loyer n’est pas trop élevé, mais en contrepartie, on ne vit pas avec le confort auquel on pourrait s’attendre pour un logement. C’est nous qui prenons soin du bâtiment. On se débrouille. Il n’y a pas de chauffage, enfin on a des poêles, on se chauffe au bois. C’est pas isolé, il n’y avait pas de salle de bain au départ, des choses comme ça.


C’est mon bureau un jour par semaine. J’ai plein de petites activités. Je vais bosser une journée par semaine dans ce bureau à Laeken, je suis assistante pour une artiste, c’est chez elle. J’aime beaucoup accompagner le travail de quelqu’un d’autre. Un autre après-midi, je fais des ateliers avec des enfants. Avant je faisais aussi des marchés. Je dessine. J’ai passé mon agrégation, mais me suis vite rendu compte que je n’avais pas envie d’enseigner, d’être dans un rapport prof / élève, où je suis censée détenir le savoir et maitriser une pratique à transmettre à celui qui ne sait pas. Des logiques verticales où il n’y a pas vraiment de place à l’expérience ni pour l’élève, ni pour le prof. Car on se renvoie tous ce truc du contrôle : le pouvoir organisateur, lui-même contrôlé par l’État, va contrôler les préfets, qui vont contrôler les profs, qui vont contrôler les élèves. Et finalement, prendre des risques, faire des erreurs, se rencontrer, se construire, ça a peu de place. Je préfère aller sur de plus petits projets où j’ai un peu plus les mains libres, comme des ateliers.


C’est encore la lumière et les plantes chez moi. Ça montre les moments de contemplation que je peux avoir dans cette vie où je gère mon planning moi-même : si la lumière est belle, peut-être que j’y passerai la matinée. C’est des choses qui me plaisent dans le fait de me dire que je suis artiste. Parce que c’est très multiple : je peux en même temps m’amuser à faire de la cuisine sur le marché, dessiner pendant une journée entière à l’atelier ou réfléchir à des sujets par des biais qui ne sont pas repris dans d’autres domaines. Ça me permet d’avoir plein de casquettes et de jouer. Et en même temps, c’est difficile, parce qu’on ne comprend pas toujours ce que tu fais quand tu es artiste, c’est flou pour beaucoup. Et on te renvoie aussi parfois le fait que quand tu es adulte, tu ne dois plus jouer : « maintenant on est sérieux, on travaille ! »


C’est rentrant à vélo chez moi le soir, c’était un ciel magnifique avec la lune énorme, c’était après une grosse traversée de la ville en rentrant du fin fond de Laeken. Je me disais que j’aurais pu rentrer plus vite en voiture, mais là j’avais juste un spectacle incroyable. Un très un beau ciel nuageux, de nuit, avec la pleine lune très grande et rousse.


Je suis allée bosser en France et du coup j’ai pris le Ouigo [NDLR : train low-cost proposé par la SNCF] parce que c’est moins cher. Quand tu es pauvre, tu es obligé. Mais ça me met toujours en colère… Il y a des gens d’une certaine élite qui te disent : « m’enfin, c’est super ! Il y a des gens qui ne pouvaient pas prendre le train avant ! » Oui, mais pourquoi on pouvait pas ?! À cause de leurs tarifs inabordables ! C’est un droit de se déplacer. Mais rien n’est fait pour que ce droit soit possible, à part devoir prendre un train hyper loin de chez soi, être là une demi-heure à l’avance, faire la file dans un hall de gare pas chauffé, sans infos, avec du personnel qui va sûrement faire des shifts de 3 heures avec des contrats de merde ! C’est juste odieux ! Et puis ces couleurs de merde. Évidemment, comme tu es pauvre, tu as un bleu turquoise ou un rose pourri. Et tout est comme ça, même les lumières : la lumière dans un TGV et dans un Ouigo n’est pas la même. Là, on a l’impression d’être sous un néon. C’est beaucoup moins hospitalier.


C’est l’intérieur du OuiGo. C’est quelque chose qui m’énerve aussi. Ils ont remanié les placements des sièges dans le train sans doute pour rentrer plus des sièges. Résultat : il y a des places qui se retrouvent sans fenêtre. C’est scandaleux. Parce que prendre le train, c’est aussi le paysage, c’est aussi la vue. Sans ça, il manque quelque chose. On reste assis pendant plusieurs heures et on a juste un panneau en plastique. Alors, il y a plein de gens que ça ne dérange pas, parce qu’ils ont leur écran : même s’ils ont une fenêtre, ils vont baisser le rideau… C’est un rapport au cadre de vie, au confort qui se dégrade. Le pire c’est que peut-être qu’ils ne se sont même pas posé cette question de la vue. On ne se pose plus la question : « qu’est-ce qui peut nous faire du bien dans notre quotidien » ?


C’était le train suivant et là, j’avais une pleine fenêtre, c’est le retour. J’avais la vue sur le paysage que le train offre. Alors, il y a des gens qui trouvent que les lignes de TGV dénaturent les territoires. En même temps, elles offrent des points de vue qu’on n’a pas ailleurs. Puisque ce sont justement des zones dans lesquelles on ne va pas puisque le train y passe et qu’on ne peut donc pas passer à pied ou en voiture, du coup on a des vues assez belles effectivement, des petits moments de contemplation et de satisfaction…
Depuis 10 ans, les prix des locations ont explosé à Bruxelles. Ça devient très dur de trouver un logement où on peut se dire « ah ouais, ça peut être chouette d’être là, je peux me sentir bien, je peux me vivre ». À la maison, on chauffe au bois. On fend le bois qu’on achète nous-mêmes. Parfois, on tombe sur des très beaux nœuds dans le bois, c’est aussi des beaux rapports avec la matière, au-delà juste de la nécessité. On ne tourne pas juste le bouton du radiateur même si des fois ça peut faire envie. Mais c’est pas juste du lourd. C’est en fait assez agréable de sentir qu’il faut aller acheter le bois, qu’il faut le fendre ou que sinon on va avoir froid.


C’est à Cureghem, après le Quai des Péniches. Sur le côté, il y a les cuves à pétrole, c’est un bout du port. Je viens d’une ville où il y avait la mer. C’est un petit détour que je fais régulièrement. C’est un endroit que j’aime beaucoup et qui pourrait être mis plus en valeur. Et en même temps, j’aime bien comme ça, vu tout ce qui se projette dans ce quartier. C’est très mêlé entre les vieilles activités un peu industrielles, les habitations, les stockages de camions et cet accès à l’eau. Et c’est justement cet accès à l’eau qui fait que d’un coup les politiques trouvent ça « génial » et une opportunité de plus-value. Ils veulent refaire tout Anderlecht. Et ça, ça va faire partie de la nouvelle marina ! J’ai un peu peur de ce que ça va devenir. Ça va être d’un coup « super », propre, sain, cher, figé, lisse.


Je sais bien qu’on ne peut pas rester figé dans la nostalgie et que les choses bougent. Mais quand ce sont des décisions extérieures, des projets de quelques-uns souvent pour les logiques profits, qui se plaquent sur la ville, ça me gêne. Parce que c’est un lieu de vie dans des zones qui ont été pas mal abandonnées par les pouvoirs publics et où les gens font comme ils peuvent, se débrouillent. Et ils font ça très bien. Ils sont tous très ingénieux pour faire la ville et faire la maison. Et c’est justement ces gens-là qui vont être évacués. Sans être réactionnaire à se dire que rien ne doit pas bouger, comment peut-on arriver à faire que ça ne soit pas un truc qui arrive comme une météorite et qui vire les gens qui étaient là jusque-là ? Parce que c’est chez eux, c’est tout. C’est la propriété par l’usage.


C’est le long du canal, en sortant de la ville. Sur ce quai, il y a plusieurs péniches d’habitations depuis assez longtemps. Et là, il y a une espèce de caravane qui tient depuis au moins deux mois sans être virée. Ça fait un peu plus limite de ville : c’est boisé, c’est des routes pavées. C’est coincé entre des petites industries et du logement neuf en construction, ces nouveaux quartiers d’Anderlecht qui se mettent en place. C’est un espace un peu caché, une sorte de petite bulle où on a l’impression qu’on peut inventer son habitat comme on veut, des manières de vivre différentes. À l’arrière-plan, il y a de l’habitation plus traditionnelle, des immeubles de trois étages classiques etc. Ça reflète bien la diversité possible du logement. Parce qu’on ne peut pas tous vivre dans les mêmes endroits, on n’a pas tous envie de vivre de la même manière. On a besoin d’avoir la place et les moyens pour s’approprier son habitat, c’est comme nos vêtements.


C’est important parce qu’au final on se met tous à ressembler à là où on habite. On avait les trois pièces en enfilades, maintenant dans le neuf, je ne sais pas comment ils formatent les choses, mais voilà avec un voisin au-dessus, un voisin en dessous, une vue sur arrière, une vue sur rue, à peu près les mêmes matériaux et puis les mêmes mobiliers, les mêmes manières de consommer avec les mêmes supermarchés en bas. Il y a un truc très standardisé, qui est plus en plus imposé sans qu’on ne s’en rende compte. On se dit, c’est chouette, il y a toujours une supérette en bas de chez moi, il y a du double vitrage, il suffit juste de sonner pour entrer chez quelqu’un, mais on perd aussi une diversité et une manière d’inventer comment on veut habiter. Habiter ce n’est pas qu’une nécessité, c’est aussi une manière d’être, c’est un rapport au corps, un rapport social, c’est plein de choses, c’est aussi un acte de création.


C’est le long du Boulevard de l’Industrie, qui permet d’aller au ring, de sortir la ville très passante avec de gros magasins de matériaux, le tri postal… Ils sont en train de construire du neuf, tout un nouveau quartier d’habitations standardisées. Avec des logiques de profits, des promoteurs construisent et livrent clé en main.


C’est les arrières maisons de la Chaussée de Mons. C’est typiquement comment les gens interviennent pour se construire leur maison, être un peu architecte, bâtisseur. Ça peut paraitre moche, pas sexy du tout, mais en même temps, j’aime beaucoup. Il y a plein d’exemples tout au long de cette rue où les gens ont pris soin à leur manière, ont construit leur truc. Il y a des rosiers magnifiques, des plantes dans les petits jardins, le choix de certains types de briques ajourées pour faire la clôture, le portillon etc. Ce n’est pas parce qu'ils sont plus pauvres que d’autres, que d’un coup c’est forcément la zone. Tout le monde, à tout niveau a un élan pour prendre soin de son environnement, de ce qui l’entoure. C’est les gens qui font la ville, qui font leurs maisons. Et sans l’aide de personne, sans que les pouvoirs publics interviennent. Et c’est justement eux qui vont disparaitre dans les projets immobiliers actuels.


Notre salle de bain. On ne voit rien du tout, il y a le bac du papyrus qui sert à recueillir la goutte du robinet qu’on n’arrive pas à régler… C’est une manière de pas subir, de pas faire appel à un plombier ou passer des tonnes de temps à ça, ni de racheter une robinetterie neuve. Aujourd’hui, oui, il y a des moments où faut faire du bois pour se chauffer ou monter sur le toit réparer une fuite, où il faut travailler à sa maison. C’est une autre balance. Après, je vais pas dire aux gens « arrêtez de vous plaindre et débrouillez-vous » parce que le chantier, c’est quelque chose que j’aime, que je trouve très fertile, mais c’est personnel. Et du coup, je prends pas ça en le subissant, je profite de l’expérience.


C’est une sorte de patchwork de bois, c’est aussi à la salle de bain. Tous ces espaces sont trop grands à chauffer, donc on a réduit l’espace de vie. On a monté une cloison avec des bois qu’on a trouvés, on faisait du collage, de la compo, on s’amusait à faire ça. On s’est amusé à faire la cabane, même s’il faut construire le mur de ta salle de bain quand tu dois t’installer, en fait, c’est trop chouette ! On est en couple, mais si je me déclare en couple, comme cohabitante, je perds la moitié de mon chômage. Je suis domiciliée ailleurs. Avec le chômage de base, celui de la majorité des gens, on ne peut pas se payer autre chose qu’une coloc, vu les listes d’attentes qu’il y a pour les logements sociaux. Et en même temps si tu te déclares en coloc, tu perds la moitié. Alors que c’est pas à tes colocs de te prendre à leur charge.


Il y avait une cloison avant. Et puis, on a eu marre parce qu’on trouvait que la chambre était trop petite par rapport au reste de l’espace, donc on a pété la cloison. Et en attendant de se faire une cabane, on a juste mis une barre et un rideau. Vivre dans ce type d’endroit procure une certaine liberté. Avec juste 400 balles à deux de loyer par mois, charges comprises, on peut péter les murs et changer notre chambre toutes les saisons… Un peu comme si on jouait aux legos. La liberté, sans devoir être propriétaire. Car tu n’es pas propriétaire de ce que tu veux non plus aujourd’hui, à moins d’être vraiment très riche, on prend le truc minimum, ce qu’on peut rembourser. Après, il y a un risque au bail précaire. On voit déjà que certains montent de véritables boites à bail précaire, qu’ils font du profit là-dessus. Et puis c’est aussi de l’anti squat à plein d’endroits. C’est tout bénef pour le proprio. Ça sert pendant un temps, mais ça ne va jamais répondre au fait que se loger, c’est un droit, que se loger correctement et se loger comme on veut, c’est un droit, et pas juste une lubie ou du luxe.


Un des nombreux logements vides laissés à l’abandon. C’est limite cynique, quand tu vois des gens qui ne savent pas se loger ou qui sont dans des tentes à l’arrière de rond-point, ou dans les parcs, dans la boue… Il y a un truc qui cloche… Il y a des logiques de profit, mais il y a aussi des logiques de non-soin. Je pense qu’on est très nombreux à être énervé par ça. Pourquoi on n’a pas le droit d’ouvrir des squats dans ce genre d’endroits ? Pourquoi c’est laissé dans cet état-là ? Pourquoi les gens qui possèdent déjà 25 immeubles ne sont pas plus taxés quand ils ne rénovent pas ou quand ils ne mettent pas en location ?