Ballon en or et mauvaise passe

CC BY-SA 4.0 - Archiv des Karlsruher Fussballverein e.V.

En géné­ral, je délaisse le bal­lon, le week-end spor­tif, la fièvre des sup­por­ters et la fer­veur avi­née. Mais, tous les quatre ans, je me sur­prends à endos­ser, cres­cen­do durant un mois, le maillot de l’amateur de foot, m’identifiant à telle équipe, amu­sé des rugis­se­ments et des dégui­se­ments des « afi­cio­na­dos », indi­gné par une « faute » d’arbitrage, dis­ser­tant sur les tac­tiques des coachs et tou­jours fas­ci­né par le nombre de dra­peaux aux fenêtres. Puis, l’euphorie de la finale retom­bée, je retourne à mes occu­pa­tions avec, en tête, la for­mule, en soi idiote, de Wins­ton Chur­chill à qui l’on deman­dait le secret de sa bonne san­té : « No sport » avait répon­du le Pre­mier ministre bri­tan­nique.

Cette année-ci, peut-être enfin déci­dé à per­cer le mys­tère de la règle du hors-jeu, la der­nière (1925) des 17 lois immuables de ce sport, ou à ten­ter de com­prendre ma paren­thèse quelque peu irra­tion­nelle de quatre semaines, j’ai déci­dé de pour­suivre la com­pé­ti­tion. Comme tou­jours avec des livres. Pour­quoi un tel engoue­ment pla­né­taire, qua­si-reli­gieux ? Pour­quoi la sélec­tion de Rober­to Mar­ti­nez effa­çait-elle, dans la hié­rar­chie de l’information, toutes les autres pré­oc­cu­pa­tions bien plus essen­tielles, du monde ? Pour­quoi orga­ni­ser, en 2022, une coupe du monde dans les sables sur­chauf­fés d’un émi­rat noyé sous les dol­lars ? Pour­quoi, en fin de compte, l’épopée russe me parais­sait-elle être le stade suprême et gran­diose de la mon­dia­li­sa­tion tout à la fois éco­no­mique, poli­tique et cultu­relle ?

L’écrivain uru­guayen Eduar­do Galea­no, l’auteur du bou­le­ver­sant Les veines ouvertes de l’Amérique latine, s’interroge : « Par quoi le foot­ball res­semble-t-il à Dieu ? Par la dévo­tion qu’ont pour lui de nom­breux croyants et par la méfiance de nom­breux intel­lec­tuels à son égard »[1]. Mal­gré Camus, Paso­li­ni et Gram­sci, un cli­ché gar­dait la peau dure. D’un côté les élites savantes qui mépri­saient le foot vu comme l’apanage des beaufs, de l’autre, les pas­sion­nés du bal­lon rond qui pei­naient à expri­mer la beau­té du jeu et les valeurs popu­laires qu’il trans­met­tait. Cette ligne de frac­ture s’étiole peu à peu et des para­digmes plus nuan­cés et plus com­plexes émergent. Les plai­doyers du phi­lo­sophe Jean-Claude Michéa l’illustrent mer­veilleu­se­ment[2].

UN FAIT SOCIAL TOTAL

Car, comme l’écrit Igna­cio Ramo­net[3], le foot­ball est un fait social total, tant les angles d’approche sont mul­tiples. Il témoigne d’une réus­site uni­ver­selle : c’est un sport simple, tolé­rant, impro­bable, à la struc­ture géné­rale fluide qui per­met impro­vi­sa­tions et sur­prises, et sym­bo­lique, qui figure le bal­lon-soleil comme la course de notre des­tin. « Chaque match est un résu­mé de la condi­tion humaine » écrit Fran­çois Brune[4]. Dans cette dra­ma­tur­gie, tel le théâtre antique, cha­cun peut s’identifier à une équipe ou à un joueur qui « repré­sente de façon subli­mée, ce qu’on fait dans la vie (atta­quer, défendre, ruser, for­cer, se don­ner ou non, souf­frir ou exul­ter, être brillant ou labo­rieux, tri­cher ou com­battre à la loyale, jouer per­son­nel ou col­lec­tif, etc.) ». Les sup­por­ters essen­tia­lisent leurs héros, figures faillibles qui per­mettent au spec­ta­teur de se gran­dir et de s’identifier aux exploits de leurs dieux, fluides et inac­ces­sibles dans le ciel, mais humains, trop humains sur la pelouse.

Les inter­mi­nables débats sur l’arbitrage élec­tro­nique, le fameux VAR, tra­duisent les hési­ta­tions pour confier à la machine les pal­pi­ta­tions de l’existence humaine dont les élans d’espoirs ou les sen­tences du des­tin et de l’injustice ne sau­raient être réduites à de l’impersonnelle élec­tro­nique. Le phi­lo­sophe Pierre-Hen­ri Tavoillot affirme que « le foot témoigne de notre amour secret pour l’injustice. La vidéo pour­rait nor­ma­li­ser la tra­gé­die d’un match, en éva­cuant le « flou », les mal­en­ten­dus et les sor­ties de piste. Il nous faut de la pas­sion, un récit au long cours. On veut du tra­gique pour refaire le match après le coup de sif­flet final ».[5]

DIPLOMATIE PAR LE BALLON

Le foot est un conden­sé de notre moder­ni­té. Il pose le pre­mier des pro­blèmes de la phi­lo­so­phie poli­tique : com­ment vivre ensemble sans s’entre-tuer ? Chants guer­riers et hymnes natio­naux mais réso­lu­tion, le plus sou­vent, paci­fique sur le gazon. Mais sur­tout dans les cou­lisses car il y a une véri­table géo­po­li­tique du foot­ball. Au-delà de l’instrumentalisation par les pou­voirs, dont Vla­di­mir Pou­tine et l’émir du Qatar sont les repré­sen­tants les plus mani­festes, la FIFA en vien­drait presque à sup­plan­ter l’ONU. Cer­taines nations, comme la Pales­tine, sont membres à part entière de l’internationale du foot­ball et un des pre­miers actes poli­tiques d’un nou­vel Etat – et ils sont nom­breux depuis un demi-siècle – consiste à deman­der son adhé­sion à la FIFA, véri­table pré­fi­gu­ra­tion de la repré­sen­ta­tion poli­tique à l’échelle pla­né­taire.

Si le monde était un vil­lage, ses habi­tants les plus connus seraient cer­tai­ne­ment Mes­si, Ronal­do ou Zidane. « Les cri­tères de la puis­sance inter­na­tio­nale, écrit Pas­cal Boni­face, sont en train de connaitre une pro­fonde muta­tion. Les cri­tères clas­siques (ter­ri­toire, forces mili­taires, démo­gra­phie, maî­trise tech­no­lo­gique) font place, sans dis­pa­raître, à de nou­veaux cri­tères : la capa­ci­té d’influer, l’image, etc. Au hard power clas­sique doit s’ajouter désor­mais le soft power. Le foot­ball, incar­na­tion d’un Etat, image sym­bo­lique de la nation, appré­cié presque uni­ver­sel­le­ment, contri­bue pour beau­coup à la répu­ta­tion et à la popu­la­ri­té d’un pays, au même titre désor­mais que les fac­teurs cultu­rels »[6]. Bien­ve­nue en 2022 à Doha.

LA MONDIALISATION CAPITALISTE SUR LE TERRAIN

Plus encore que la diplo­ma­tie paral­lèle du bal­lon, le foot­ball épouse la dyna­mique du capi­ta­lisme. Cela va de la nature même du jeu – non plus « construire pour gagner » mais « détruire pour ne pas perdre » comme le rap­pelle Jean-Claude Michéa – jusqu’à la récu­pé­ra­tion du foot comme une indus­trie « avec tous les ingré­dients habi­tuels de l’économie libé­rale : reve­nus indé­cents, fraude, cor­rup­tion des diri­geants, média­ti­sa­tion à outrance des grands évè­ne­ments, mer­chan­di­sing, etc. ». Une défaite devient un drame éco­no­mique. Place au cal­cul, à la tac­tique et à l’investissement. « L’histoire du foot, écrit Eduar­do Galea­no, est un voyage triste du plai­sir au devoir». Du fair-play et de la beau­té du jeu à la vic­toire ren­table, au pri­mat de la vic­toire et à la stra­té­gie défen­sive.

Nombre d’intellectuels s’insurgent alors contre le foot­ball, cette nou­velle fable du monde où la World Cup trans­forme la pla­nète en un gigan­tesque ludo­drome, gavé d’épanchements bras­si­co-patrio­tiques, d’hystérisation chau­vine des peuples et de satu­ra­tion de l’espace sym­bo­lique. Cette fête de la concur­rence effré­née, entre « féti­chisme du nom des marques » et « peste émo­tion­nelle », capte la lumière et rem­plit de vacui­té le vide démo­cra­tique. Cette mon­tée du confor­misme géné­ra­li­sé, comme l’écrivent Robert Rede­ker[7] ou Jean-Marie Brohm[8], conduit à la déli­ques­cence de l’esprit cri­tique et à une diver­sion sociale et poli­tique. Quoi de plus capi­tal que la che­ville de Ney­mar ? Hor­mis le pou­voir d’achat et la dra­ma­ti­sa­tion de paco­tille, plus aucun sou­ci phi­lo­so­phique ou poli­tique, spi­ri­tuel ou méta­phy­sique. L’Église nou­velle, avec sa litur­gie en toc et sa caste sacer­do­tale des joueurs, d’entraineurs et d’arbitres, fait « croître le désert » comme le pro­phé­ti­sait Frie­drich Nietzsche.

Cette viru­lente pers­pec­tive ne doit pas occul­ter une autre his­toire du foot­ball, pro­fon­dé­ment popu­laire celle-là, comme la raconte remar­qua­ble­ment Mickaël Cor­reia[9]. Loin d’être uni­que­ment un opium du peuple, « au cours de l’histoire, écrit Cor­reia, et aux quatre coins du monde, le foot­ball a été en effet le creu­set de nombre de résis­tances à l’ordre éta­bli, qu’il soit patro­nal, colo­nial, dic­ta­to­rial ou tout cela à la fois. Il a éga­le­ment per­mis de faire émer­ger de nou­velles façons de lut­ter, de se diver­tir, de com­mu­ni­quer, bref d’exister ». De la résis­tance ouvrière à la lutte contre la domi­na­tion mas­cu­line, du « match de la mort » en Ukraine face aux nazis, au cœur de la révo­lu­tion arabe de 2011 en Égypte, des cram­pons pales­ti­niens aux révol­tés d’Istanbul, du foot­ball fémi­nin aux ama­teurs, le long che­mi­ne­ment du foot illustre un ima­gi­naire cultu­rel et poli­tique, bien éloi­gné de « l’industrie foot­ball ». Cette der­nière, rouage essen­tiel du diver­tis­se­ment mon­dia­li­sé vam­pi­rise, selon la logique du capi­ta­lisme, et « recon­fi­gure en fonc­tion de ces seules exi­gences tous les élé­ments des dif­fé­rentes cultures qui lui ont pré­exis­té », comme l’exprime Jean-Claude Michéa.

On peut l’analyser, le foot­ball appa­rait bien comme un fait social total qui oscille entre la psy­cho­lo­gie indi­vi­duelle et col­lec­tive et la haute diplo­ma­tie inter­na­tio­nale, entre la sacra­li­sa­tion sym­bo­lique la plus aigüe et les plus bas inté­rêts mer­can­tiles. Une fas­ci­nante com­mu­nion uni­ver­selle qui trans­cende les pas­sions indi­vi­duelles pour atteindre une dimen­sion qua­si-sur­na­tu­relle et mys­té­rieuse du des­tin dont les humains res­tent assoif­fés. Sin­gu­liè­re­ment après un siècle d’effritement reli­gieux et d’effondrement des gran­dioses espé­rances poli­tiques. On peut se per­mettre de dou­ter que l’évènement-monde de la World Cup, comme l’évoque Fran­çois Brune, balise la grande marche en avant de l’histoire humaine. Si d’autres enjeux, cru­ciaux cette fois, en ce nou­veau régime cli­ma­tique, mobi­li­saient autant de fer­veurs, d’énergies et d’enthousiasmes, j’en rede­vien­drais presque opti­miste. Hélas,…

[1] Eduar­do Galea­no, Le foot­ball, ombre et lumière, Pré­face de Lilian Thu­ram, Lux, 2014.

[2] Jean-Claude Michéa, Le plus beau but était une passe, Écrits sur le foot­ball, Cli­mats, 2018.

[3] Igna­cio Ramo­net, « Un fait social total » in Foot­ball et pas­sions poli­tiques, Manière de voir n° 39, Le Monde diplo­ma­tique, Mai-juin 1998.

[4] Fran­çois Brune, « Un résu­mé de la condi­tion humaine », in Foot­ball et pas­sions poli­tiques, Manière de voir n° 39, Le Monde diplo­ma­tique, Mai-juin 1998.

[5] Pierre-Hen­ri Tavoillot, « Le foot­ball témoigne de notre pas­sion secrète pour l’injustice » in Phi­lo­so­phie Maga­zine, N° 119, Mai 2018

[6] Pas­cal Boni­face, « Géo­po­li­tique du foot­ball » in Foot­ball et pas­sions poli­tiques, Manière de voir n° 39, Le Monde diplo­ma­tique, Mai-juin 1998.

[7] Robert Rede­ker, Peut-on encore aimer le foot­ball ?, Le Rocher, 2018.

[8] Jean-Marie Brohm, Marc Per­el­man, Le foot­ball, une peste émo­tion­nelle, Folio, 2006.

[9] Mickaël Cor­reia, Une his­toire popu­laire du foot­ball, La Décou­verte, 2018.

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