Bernard De Vos

Commis d’office pour les enfants

Photo : Jurgen Rogiers

Ber­nard De Vos, après un par­cours ori­gi­nal dédié à aider et res­pon­sa­bi­li­ser des jeunes qua­li­fiés de « dif­fi­ciles », est deve­nu, à sa grande sur­prise, Délé­gué géné­ral aux droits de l’enfant. De sa cri­tique de l’école à son sou­tien aux enfants réfu­giés, de son ana­lyse du rôle dévas­ta­teur de la publi­ci­té à son point de vue sur le can­na­bis ou la majo­ri­té sexuelle, por­trait d’un homme de convic­tions, qui allie, ce qui est rare, de légi­times indi­gna­tions et des pro­po­si­tions construc­tives.

Pouvez-vous nous rappeler quel était votre parcours avant d’être Délégué général aux droits de l’enfant ?

Quand j’étais en huma­ni­tés, mes parents auraient bien aimé que je sois méde­cin, archi­tecte ou avo­cat. À par­tir de 20 ans, j’ai com­men­cé à tra­vailler comme édu­ca­teur et le suis res­té jusqu’au moment où je suis deve­nu Délé­gué géné­ral. C’est ce que je vou­lais faire. D’ailleurs, cela me plai­rait bien de ter­mi­ner ma car­rière en retra­vaillant comme édu­ca­teur, his­toire de bou­cler la boucle. J’ai com­men­cé dans le domaine du han­di­cap. J’ai tra­vaillé avec des enfants autistes, des enfants avec de gros troubles du com­por­te­ment. J’ai créé à par­tir de l’institution qui m’avait enga­gée à l’époque, « La Petite Mai­son » à Chastre, un hôpi­tal psy­chia­trique diri­gé par un méde­cin-psy­chiatre, le Doc­teur Ler­mi­niaux, génial mais un peu gou­rou, qui uti­li­sait des tech­niques de la méthode Rib­bers, une tech­nique de régres­sion très impor­tante pour des ado­les­cents en les dro­guant avec des sub­stances médi­ca­men­teuses puis­santes. En 1983 – 84, j’ai dénon­cé les pra­tiques pas très cor­rectes de ce doc­teur qui a été licen­cié et j’ai pris ensuite la res­pon­sa­bi­li­té de tout le dépar­te­ment ado­les­cent.

J’ai créé le pro­jet Baby­lone qui se trou­vait à Etter­beek. C’était un pre­mier essai : offrir l’accès à un pro­jet à des jeunes contre­ve­nants, qui avaient des pro­blèmes « bor­der­line ». Ces ado­les­cents qui posent tou­jours pro­blème aujourd’hui : ni vrai­ment malades men­taux, ni vrai­ment délin­quants, ni vrai­ment han­di­ca­pés. L’idée était de leur offrir un cadre moins contrai­gnant que celui d’une cel­lule ou d’un hôpi­tal psy­chia­trique et de leur per­mettre d’avoir des ter­rains de réus­site et d’insertion à tra­vers une série de pro­jets comme une entre­prise de démé­na­ge­ment, une can­tine popu­laire, une impri­me­rie, une entre­prise de chan­tiers. Baby­lone était implan­té dans un quar­tier popu­laire. C’était en quelque sorte l’ancêtre des Res­tos du cœur.

Puis, j’ai voya­gé pen­dant un an en Afrique. J’ai ensuite tra­vaillé pour Méde­cins sans fron­tières dans le pôle d’urgence pen­dant envi­ron un an. De retour au pays, j’ai recréé un pro­jet appe­lé Samar­cande à Etter­beek. Même si mon ambi­tion était de tra­vailler à Samar­cande, j’ai accep­té la place de direc­tion de SOS Jeunes. Puis nous avons déve­lop­pé d’autres pro­jets comme : Quar­tiers Libres, Soli­da­ri­tés. En même temps, j’ai pris des res­pon­sa­bi­li­tés dans dif­fé­rents organes de concer­ta­tion d’aide à la jeu­nesse, jusqu’à être Vice-pré­sident du Conseil com­mu­nau­taire et Pré­sident du Conseil d’arrondissement. Le der­nier pro­jet que j’ai créé est un ser­vice d’accrochage sco­laire à Etter­beek : Seuil.

À ce moment-là, Claude Lelièvre quit­tait son poste de Délé­gué géné­ral aux Droits de l’enfant. J’ai intro­duit ma can­di­da­ture sans avoir aucun sou­tien poli­tique, pen­sant n’avoir aucune chance. Je suis pour­tant deve­nu le can­di­dat par défaut — je pré­fère dire « pro­vi­den­tiel » pour mon égo et mon image — et depuis, c’est le bon­heur inté­gral !

Que pensez-vous de la proposition de loi concernant l’abaissement de la majorité sexuelle à 14 ans plutôt qu’à 16 ans ?

Sur tous les abais­se­ments de la majo­ri­té, je suis fort en ques­tion­ne­ment. Si on veut être cohé­rent avec l’évolution de la socié­té, je pense que beau­coup de mineurs d’âge n’attendent même pas 14 ans pour être res­pon­sables sexuel­le­ment. Même si par­fois je le regrette. Je ne veux pas faire les pères la ver­tu et la pudeur, je ne suis pas le pré­sident des prudes de Bel­gique mais je ne suis pas sûr non plus que les mes­sages de sexua­li­sa­tion de l’espace public, la sexua­li­té « pré­coce » due au sys­tème publi­ci­taire, au mar­ke­ting et au fait notam­ment de la mar­chan­di­sa­tion des corps, soit une avan­cée.

Je pense que si l’on peut « per­mettre » aux enfants de gran­dir à leur aise, sans devoir se don­ner l’air d’avoir 16 ans quand ils n’en ont que 11 ou 30 ans quand ils n’en ont que 15, cela les aide­ra. Là, j’ai l’impression que l’on pré­ci­pite les choses. Dans le même temps, je consi­dère que l’on ne peut pas à la fois inci­ter des enfants à avoir une matu­ri­té sexuelle plus pré­coce qu’avant et leur inter­dire de l’exercer. Il faut essayer de suivre son époque.

Le plus tra­cas­sant en fait, c’est peut-être ce sys­tème publi­ci­taire et cette mar­chan­di­sa­tion des corps avec en corol­laire, une stan­dar­di­sa­tion des sté­réo­types des genres, un ren­for­ce­ment incroyable : les filles à par­tir de 11 ans doivent être belles et sexys et les gar­çons doivent être forts et cou­ra­geux ! Cela devrait faire rugir toutes les femmes qui se sont bat­tues pour l’égalité des genres.

La majorité pénale est à 18 ans mais il y a possibilité de correctionnalisation à partir de 16 ans, qu’en pensez-vous ?

Je suis peut-être entê­té mais je main­tiens encore aujourd’hui, et tant qu’il existe encore un espace de débats avec la com­mu­nau­ta­ri­sa­tion, que le des­sai­sis­se­ment n’est pas une mesure tolé­rable. Je ne veux même pas qu’elle existe. Tant que l’on n’arrivera pas à me démon­trer que la jus­tice des majeurs réus­sit mieux que la jus­tice des mineurs, je ne vois pas à quel titre on devrait se pré­va­loir sou­dai­ne­ment que parce que les stra­té­gies en cours dans l’Aide à la jeu­nesse n’ont pas abou­ti, la jus­tice des majeurs réus­si­ra mieux. On sait que la jus­tice des majeurs est la plus abjecte, la plus imbé­cile, avec des taux de réci­dives incroyables, aux consé­quences en termes de vie dra­ma­tique. La pri­son ne soigne pas, elle ne gué­rit pas, elle n’améliore jamais ou très rare­ment la tra­jec­toire de ceux qui y sont sou­mis. Au contraire, cela la dété­riore. Donc, la sou­mettre à des enfants de 16 ans sous pré­texte que l’Aide à la jeu­nesse n’y est pas par­ve­nue, j’y suis farou­che­ment oppo­sée. Il faut don­ner une seconde chance à l’Aide à la jeu­nesse.

Est-ce qu’on pourrait imaginer une logique contraire et dire que pour certaines infractions commises par des adultes, il faudrait appliquer cette logique de la protection de l’enfance avec une décorrectionnalisation ?

Bien enten­du. D’où viennent les sanc­tions alter­na­tives ? Ce sont les pres­ta­tions édu­ca­tives et phi­lan­thro­piques qui les ont ins­pi­rées. Le pro­blème est que l’on en perd tou­jours le sens. Sur les nou­velles stra­té­gies res­tau­ra­trices ou répa­ra­trices, j’en suis un ardent défen­seur. Mais je dois consta­ter que l’on est en train d’en faire n’importe quoi. Qu’est-ce qui est impor­tant dans une pres­ta­tion édu­ca­tive phi­lan­thro­pique ? C’est qu’un gamin qui a fait une conne­rie va quelque part répa­rer. L’exemple clas­sique est « tu as tagué un stade de foot, tu va aller pen­dant quelques heures y repeindre les bar­rières ». L’intéressant dans la logique de l’Aide à la jeu­nesse, c’est qu’à un moment, un pro­fes­sion­nel, un édu­ca­teur va venir vrai­ment ou sym­bo­li­que­ment trem­per le pin­ceau dans le pot de pein­ture, et en pei­gnant avec le gamin, il va avoir un débat avec celui-ci sur la res­pon­sa­bi­li­té, sur le par­don, sur la récon­ci­lia­tion et sur la res­tau­ra­tion du bien de la socié­té. Il n’y a rien de pire que de condam­ner pour la pre­mière fois un gamin de 14 ans qui a fait une entorse à deux valeurs essen­tielles de la socié­té : le tra­vail et la soli­da­ri­té. Si tu veux dégoû­ter à tout jamais les gamins du tra­vail et de la soli­da­ri­té, il suf­fit sim­ple­ment de faire la pre­mière expé­rience sous la contrainte. C’est gagné, c’est fini. Il ne vou­dra plus jamais entendre par­ler de soli­da­ri­té, il ne vou­dra plus jamais entendre par­ler de tra­vail.

Quel est votre sentiment à propos des Institutions Publiques de Protection de la Jeunesse (IPPJ) ?

Je ne fais pas l’apologie des IPPJ. Le gros pro­blème dans l’Aide à la jeu­nesse c’est que toutes les mesures répa­ra­trices et res­tau­ra­trices sont très peu uti­li­sées. Alors que la loi réfor­mée de 1965 donne jus­te­ment aux magis­trats la pos­si­bi­li­té de prendre plu­sieurs mesures conjointes afin d’obtenir une mesure géné­rale pro­duc­tive. Ils peuvent dire au gamin : « Pen­dant 3 ou 4 mois, tu vas aller dans les IPPJ et arrê­ter tes fré­quen­ta­tions à droite et à gauche. Tu peux déve­lop­per un pro­jet per­son­nel que tu vas rédi­ger avec un édu­ca­teur. Tu vas t’exprimer sur ce que tu veux faire pour répa­rer tes délits, tes petites délin­quances. » Les magis­trats peuvent tenir ce dis­cours. Il s’agit d’un ensemble de mesures qui fina­le­ment donnent du résul­tat. Il ne faut sur­tout pas lais­ser croire à la socié­té, à mon­sieur et madame Tout-le-monde, que les conne­ries, les agres­sions, les meurtres com­mis par les jeunes vont res­ter lettre morte. C’est ce qui s’est pas­sé par exemple avec Marius, un des coau­teurs du meurtre de Jo Van Hols­beeck. Marius a été enfer­mé, sou­mis à une mesure de garde très étroite à l’IPPJ de Braine-le-Châ­teau, il a béné­fi­cié d’un enca­dre­ment édu­ca­tif très pous­sé.

C’est encore une prison ?

Tout est dans la façon de tra­vailler dans l’IPPJ. C’est très com­por­te­men­ta­liste. On pour­rait réflé­chir sur le tra­vail édu­ca­tif, le main­tien de la sco­la­ri­té en IPPJ. Mais glo­ba­le­ment, c’est net­te­ment mieux. La répa­ra­tion, plus l’indemnisation des vic­times, cela donne quelque chose de sérieux, qui est cer­tai­ne­ment aus­si ren­table, si ce n’est plus, que l’incarcération pure et simple. Je me rends à Saint-Hubert assez régu­liè­re­ment. Je ne verse pas de larmes, mais il ne faut pas me par­ler quand j’en reviens. On leur désap­prend le cours de la vie, de la chro­no­lo­gie natu­relle, les rela­tions sociales. Et on leur faire croire, que lorsqu’ils vont sor­tir, ils iront mieux. Si tu y réflé­chis trois minutes, cela ne tient pas la route. Des études rela­ti­ve­ment longues ont été faites et montrent bien les effets catas­tro­phiques qu’engendre la déten­tion pure et simple. Le poli­tique surfe sur les peurs, les angoisses ou les ana­lyses irra­tion­nelles de la popu­la­tion : peu importe l’avenir des jeunes pour­vu qu’ils soient enfer­més !

Êtes-vous favorable à la dépénalisation du cannabis pour les jeunes ?

Inca­pable de répondre oui ou non. Il y a un tel flou juri­dique qu’il est com­pli­qué de construire un mes­sage péda­go­gique et édu­ca­tif cohé­rent, ce qui est pour­tant essen­tiel. Car fina­le­ment, ce qui est impor­tant avec les ado­les­cents c’est d’être clair, cohé­rent et constant. Ce sont les trois C. Si tu regardes la consom­ma­tion de can­na­bis, inter­dic­tion ou auto­ri­sa­tion, libé­ra­li­sa­tion ou contrainte : on est dans tout sauf cela. Il faut sim­ple­ment faire évo­luer la loi. D’autant qu’il y a de l’hypocrisie entre la consom­ma­tion de can­na­bis, la consom­ma­tion d’alcool, etc. Elle est limi­tée aux mineurs d’âge à l’achat et non à la consom­ma­tion. En tout cas, il est cer­tain que la loi et la pra­tique en matière de répres­sion de la déten­tion de la consom­ma­tion de can­na­bis sont mal adap­tées.

Vous pointez la question des repères indispensables à la construction des adolescents. Vous qui fréquentez à la fois les jeunes mais aussi inévitablement leurs parents, donc les adultes, est-ce que vous n’avez pas le sentiment qu’il y a chez eux autant de perte de repères que pour les jeunes eux-mêmes ?

Si. Mais le pro­blème c’est qu’en gros on a deux ins­ti­tu­tions qui marquent pro­fon­dé­ment les enfants et les jeunes : la famille et l’école. Et ces deux ins­ti­tu­tions ont des vitesses et évo­lu­tions tout à fait dif­fé­rentes.

L’évolution des familles est ful­gu­rante au cours des 10 – 15 der­nières années. De papa et maman avec deux enfants, un chien, un chat, tu es pas­sé à des familles plu­ri­pa­ren­tales, mono­pa­ren­tales, homo­pa­ren­tales, recom­po­sées… tout ce que tu peux ima­gi­ner jusqu’à la manière de faire des enfants.

À côté de cela, tu as une ins­ti­tu­tion sco­laire qui n’a pas évo­lué d’un iota. Tu rentres dans une école aujourd’hui, tu retrou­ve­ras l’école que tu as connue. La dif­fé­rence, c’est peut-être sim­ple­ment qu’ils ont repeint les murs et encore ce n’est même pas sûr. C’est exac­te­ment la même ins­ti­tu­tion. Une ins­ti­tu­tion qui se tourne tou­jours vers le pas­sé, en disant que c’était mieux avant et que si on recom­men­çait comme avant cela irait mieux. Sans même consi­dé­rer que for­cé­ment l’autorité des maitres se voit défor­cée dès lors que tous les conte­nus sco­laires s’affichent en deux coups de clics sur inter­net. Il faut donc réin­ven­ter l’école.

C’est cela le pro­blème, les parents qui sont encore en capa­ci­té d’être en inter­ac­tion avec leurs enfants sont ceux qui ont la capa­ci­té intel­lec­tuelle et cultu­relle de mettre les évo­lu­tions ful­gu­rantes à dis­tance. Mais le parent non sco­la­ri­sé, qui n’a pas les codes, qui n’a pas été inci­té à essayer de com­prendre le monde et qui se retrouve tout à coup face à son fils qui lui dit : « écoute ton auto­ri­té je m’en balance », c’est là que se passe beau­coup de drames fami­liaux. Des dif­fi­cul­tés d’éducation aux enfants. Tous ceux qui ont des enfants disent que cela n’a jamais été aus­si com­pli­qué. Aujourd’hui, il faut les com­pé­tences et les capa­ci­tés pour le faire. Quand à côté de cela, le deuxième milieu édu­ca­tif, l’École, est aus­si lamen­table que ce qu’on en connaît aujourd’hui ! Fina­le­ment, quels sont les enfants qui sont mal à l’école ? Ceux qui vivent dans les milieux les plus pré­caires dont les familles atteignent très rapi­de­ment leurs limites. C’est le dis­cours clas­sique. On connaît beau­coup de pays voi­sins qui connaissent des inéga­li­tés criantes. Mais on connaît aus­si beau­coup de pays qui font en sorte que l’école arrive à gom­mer, à dimi­nuer l’impact de ces inéga­li­tés au sein de l’école. En Bel­gique, non seule­ment on n’y arrive pas mais en plus on rajoute les inéga­li­tés sco­laires aux inéga­li­tés sociales. For­cé­ment, il y a beau­coup d’enfants qui mal­heu­reu­se­ment gran­dissent sans tuteur, sou­tien pour­tant très impor­tant.

D’un autre côté, les familles qui ne s’en sortent pas, il sem­ble­rait que l’on veuille les accom­pa­gner en vue de leur appor­ter de l’aide tout en les cri­mi­na­li­sant de plus en plus.

Comment est-ce que le Délégué général aux droits de l’enfant peut mettre en œuvre des propositions, des mécanismes qui fassent que ces enfants puissent retrouver un peu l’insouciance de l’enfance ?

Avec d’autres acteurs, je sor­ti­rai dans le cou­rant de cette année, un pro­jet d’école sur lequel on tra­vaille depuis main­te­nant trois ans. Nous l’avons déjà pré­sen­té à une série de res­pon­sables à la Fédé­ra­tion Wal­lo­nie-Bruxelles, à l’administrateur géné­ral, au Direc­teur géné­ral qui étaient admi­ra­tifs. Nous l’avons fait car nous avions le sou­tien asso­cia­tif, ain­si que des gens du pri­vé. Il s’agit d’une trans­for­ma­tion radi­cale, un modèle du genre. Nous reven­di­quons un tronc com­mun jusque plus ou moins 15 ans ou 16 ans qui amène à goû­ter à des matières cultu­relles, artis­tiques, tech­niques, pro­fes­sion­nelles et tech­no­lo­giques afin de pou­voir faire le meilleur choix entre une orien­ta­tion plu­tôt intel­lec­tuelle, manuelle ou tech­nique. Il s’agit d’un enjeu actuel majeur.

Dans les grandes villes où il faut créer de nou­velles écoles, il faut veiller dans l’implantation à une meilleure mixi­té des quar­tiers, mul­ti­plier les quar­tiers plus défa­vo­ri­sés en syner­gie avec les quar­tiers des enti­tés plus pri­vi­lé­giées. Don­ner la prio­ri­té à la mixi­té natu­relle.

Il s’agit aus­si de pen­ser intel­li­gem­ment la fonc­tion­na­li­té des nou­veaux locaux. Est-ce que l’on va s’amuser à construire des bâti­ments qui vont rem­plir sim­ple­ment leurs mis­sions d’écoles ou vont-ils être ouverts sur le quar­tier ? Je pense aux fameuses salles de gym qui ne peuvent pas ser­vir d’espace de mini­foot parce qu’elles sont trop petites. En tra­vaillant de concert avec des archi­tectes, on a par exemple ima­gi­né les classes en car­ré ou en L pour favo­ri­ser le tuto­rat des jeunes entre eux. Va-t-on conce­voir des cou­loirs larges ou étroits, large pour la cir­cu­la­tion ou étroit pour favo­ri­ser les ren­contres ? On peut faire en sorte que les locaux puissent être uti­li­sés par les aca­dé­mies de musique le soir. Ou qu’ils puissent être uti­li­sés par le quar­tier en vue d’y déve­lop­per des acti­vi­tés spor­tives et cultu­relles pen­dant les vacances. Tout cela doit être pen­sé. Ain­si dans le groupe fon­da­teur que nous avons consti­tué, je vou­lais que tous les acteurs soient là. Pas seule­ment les acteurs sco­laires mais aus­si ceux de l’extrascolaire, de la culture. Ce col­lec­tif a plan­ché sur ce pro­jet durant trois ans.

Êtes-vous pour l’introduction des nouvelles technologies à l’école ? Une société où tous les enfants dans l’enseignement de la Fédération Wallonie Bruxelles auraient leur tablette et sauraient s’en servir ?

Évi­dem­ment. La ques­tion infor­ma­tique ne se pose même plus. Aujourd’hui, on n’imagine pas qu’il n’y ait pas un cours d’informatique dans les écoles. Il doit être géné­ra­li­sé dès les pri­maires. Tous nos enfants à cinq-six ans, et même à trois ans, uti­lisent des tablettes, les réseaux sociaux sans aucune infor­ma­tion. Ce qui conduit aux dérives, aux har­cè­le­ments. On ne les informe pas suf­fi­sam­ment des dan­gers y affé­rents. On fait bien une petite sen­si­bi­li­sa­tion, mais bien super­fi­cielle. Aujourd’hui selon moi, il vaut mieux uti­li­ser cor­rec­te­ment un pro­gramme de trai­te­ment de texte avec un cor­rec­teur d’orthographe. S’il faut empié­ter un peu sur le cours d’orthographe, on peut ima­gi­ner le faire autre­ment. Cela per­met­tra d’utiliser de nou­veaux outils. Il faut peut-être s’inspirer des modèles asia­tiques qui enre­gistrent de bons résul­tats. Il faut dépas­ser l’ère du bou­lier comp­teur !

Il y a certains États américains en 2014 qui vont rendre l’enseignement de l’écriture manuscrite facultative et l’écriture numérique obligatoire. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Les Amé­ri­cains ont encore d’autres idées qu’ils peuvent tout à fait expé­ri­men­ter et qui peuvent être cohé­rentes. Toute la ques­tion effec­ti­ve­ment est : pour­quoi l’écriture numé­rique plu­tôt que l’écriture manuelle ? On ima­gine bien qu’il s’agit d’être en phase avec l’évolution des tech­no­lo­gies. Glo­ba­le­ment, aux États-Unis et même en France, il existe des expé­riences très inté­res­santes allant même jusque dans la façon de pen­ser l’enseignement. Le prin­cipe de l’autorité du maître basé sur le fait qu’il détient la science est sup­plan­tée par inter­net qu’on le veuille ou non !

Wikipedia est plus fort que la classe des profs, c’est ce que vous voulez dire ?

Bien sûr beau­coup plus fort. L’autorité des maîtres est mise à mal aujourd’hui. Elle doit repo­ser sur de nou­velles com­pé­tences. Aux États-Unis, beau­coup d’écoles fonc­tionnent dif­fé­rem­ment. Chaque enfant a une tablette, cela s’est fort démo­cra­ti­sé. Si bien que l’élève repart avec les conte­nus, la matière de l’école à la mai­son. Il étu­die avec l’outil infor­ma­tique. La jour­née, l’enseignant devient le coach et le répé­ti­teur. Il va exer­cer une sorte de tuto­rat sur les dif­fi­cul­tés ren­con­trées par les uns et les autres. Il est plus dans un cos­tume d’animateur. Cette auto­ri­té-là a sa place et elle existe. Les maîtres sont res­pec­tés. Les adultes sont res­pec­tés. Il y a beau­coup moins de pro­blèmes parce c’est une manière contem­po­raine d’exercer l’autorité.

Face à la complexité de la société, qu’est ce que vous craignez le plus, en tant que parent, pour vos enfants dans le futur ?

La seule chose que je craigne, c’est que mes deux filles de 11 et 12 ans qui bougent en ville comme elles bou­ge­raient à la cam­pagne, ne connaissent pas un sou­ci d’agressivité exces­sive, de vio­lence urbaine.

Pour le reste, ce que je crains le plus, c’est un monde désen­chan­té. Je crains qu’elles ne trouvent pas la pos­si­bi­li­té de s’épanouir comme elles le sou­hai­te­raient tout en ayant des condi­tions de vie excep­tion­nelles. Nous, parents, n’avons pas choi­si pour elles les écoles les plus hup­pées. Nous veillons à ce qu’elles aient des contacts, des acti­vi­tés où elles ren­contrent d’autres « types » de publics, de jeunes. Cette idée qu’elles gran­dissent désen­chan­tées me pré­oc­cupe. Qu’elles se disent qu’elles ne trouvent pas le sens de leur vie.

Ce qui m’effraie, ce qui me fait le plus peur pour elles c’est qu’elles vivent en déca­lage face aux réa­li­tés sociales. C’est pour cela que nous veillons à la mixi­té des milieux qu’elles fré­quentent.

En ce qui concerne l’interdiction du travail des enfants, quel est la région ou le pays qui vous semble le plus problématique ?

Je voyage pas mal, je reviens de Dakar et je vais à Lubum­ba­shi la semaine pro­chaine. Il y a des pays où évi­dem­ment c’est catas­tro­phique. Chez nous, l’interdiction du tra­vail n’est pas tou­jours res­pec­tée non plus. C’est ma pre­mière prio­ri­té. Il y a beau­coup de gamins qui à 13 ou 14 ans sont à l’abattoir, au mar­ché ou trans­ba­hutent des caisses avant d’aller à l’école. Nos socié­tés riches et indus­tria­li­sées devraient pour­tant garan­tir un niveau de vie suf­fi­sant à tous les enfants afin de leur per­mettre de suivre une sco­la­ri­té et ne pas devoir tra­vailler en deçà de l’âge légal avant de se rendre à l’école ou après.

Et en matière de scolarité ?

En matière de sco­la­ri­té, ce sont les phé­no­mènes de relé­ga­tion dans l’enseignement secon­daire, du géné­ral vers le tech­nique, du tech­nique vers le pro­fes­sion­nel, etc. Ain­si, très fré­quem­ment dans les grandes villes, les enfants des classes popu­laires, notam­ment immi­grées, se retrouvent dès la pre­mière pri­maire dans l’enseignement spé­cia­li­sé alors qu’ils n’ont aucun han­di­cap. Ils ne sont ni dys­lexiques, ni dys­praxiques, ni dys­or­tho­gra­phiques, et pour­tant ils se retrouvent dans l’enseignement spé­cia­li­sé. Pour­quoi ? Les centres PMS savent que si ces enfants suivent l’école dite « nor­male », ils seront broyés. Au lieu de dire « chan­geons l’école pour faire en sorte qu’ils par­viennent à suivre », ils les orientent donc rapi­de­ment vers ces écoles. Résul­tat : 40% d’augmentation d’inscription en dix ans dans l’enseignement spé­cia­li­sé. Le fait qu’ils soient dans l’enseignement spé­cia­li­sé n’est pas si grave. Le pro­blème est que très peu d’entre eux obtiennent le CEB. Ce qui donne des car­rières sco­laires déglin­guées dès le début et les obligent à res­ter dans le spé­cia­li­sé.

Durant votre mandat en matière des droits des jeunes, des droits des enfants, quelle a été la mesure qui pour vous a été très positive, une avancée certaine ?

Il n’y en a aucune qui soit vrai­ment très posi­tive. Il y en a une d’ordre plu­tôt sym­bo­lique. C’est la ques­tion des poux : on éjecte moins vite de l’école les enfants à cause des poux.

Et que vous inspirent les enfants détenus dans les centres fermés ?

Là, on a un peu avan­cé. Pour­quoi ? Parce que des gens se sont enchai­nés aux grilles pen­dant des jours, ont fait des grèves de la faim, ont fait signer des péti­tions, ont pro­duit des concerts. Aujourd’hui, la situa­tion des familles migrantes dans les grandes villes fait honte. Ima­gi­nez que dans un pays comme le nôtre, il y a trois familles slo­vaques qui ont dor­mi dehors, à la Porte d’Anderlecht, dans de petits pavillons sans murs pen­dant plus de deux mois, une véri­table honte. Et ce, sim­ple­ment parce que les parents n’avaient pas le bon sta­tut juri­dique admi­nis­tra­tif et alors que nous sommes signa­taires d’une conven­tion inter­na­tio­nale qui dit à l’article 22 et à l’article 3 que, dans toutes les déci­sions, l’intérêt supé­rieur des enfants pré­vaut. L’article 22 dit clai­re­ment que les pays s’engagent à appor­ter l’aide et l’assistance aux enfants qui sont en migra­tion et en situa­tion de deman­der l’asile. Peu importe qu’ils soient en mesure de l’obtenir ou pas. C’est indi­qué clai­re­ment dans la conven­tion.

Quel livre lit Bernard De Vos quand il n’est pas le chevalier blanc de la lutte pour les enfants ?

Il lit Amin Maa­louf : « Les Iden­ti­tés meur­trières ». Pour­quoi Maa­louf ? Parce que j’ai oublié de vous dire que j’ai aus­si sui­vi des études uni­ver­si­taires. Je suis licen­cié spé­cia­li­sé en isla­mo­lo­gie. Ce qui fait que j’ai une appré­cia­tion par­ti­cu­lière pour tout ce qui touche à l’Orient. C’est une manière de pen­ser et de voir le monde autre­ment.

Un artiste, un grand groupe que vous écoutez ?

Hubert-Félix Thié­faine. Un mor­ceau qui m’a par­ti­cu­liè­re­ment mar­qué, c’est Ad Orgas­mum Aeter­num. C’est ce contraste entre le moment d’extrême luci­di­té et de grande folie. C’est excep­tion­nel, écrit avec une telle poé­sie. Sinon, je me laisse assez entrai­ner dans beau­coup d’univers musi­caux plus jeunes ou plus vieux.

Tu vas parfois au concert ? Au cinéma ?

Au ciné­ma, c’est rare. À l’opéra, notam­ment. Parce que l’une de nos deux filles y chante. Ce qui est fou c’est qu’en géné­ral ce sont les parents qui ini­tient les enfants à ce type de musique, chez moi c’est le contraire.

Le grand film qui vous a marqué ?

Incen­dies de Denis Vil­le­neuve. Je ne me rap­pelle jamais des titres des films mais celui-là je m’en sou­vien­drais tout le temps. Le contexte géo­gra­phique et his­to­rique m’a plu. Tout me par­lait et aus­si cette ques­tion de filia­tion. S’il y a bien une ques­tion sur laquelle je tra­vaille beau­coup avec des spé­cia­listes pour le moment, ce sont les ques­tions de filia­tion.

Le gros enjeu en matière des droits de l’enfant pour les années à venir ce sont toutes les ques­tions de filia­tion, autour de l’adoption, de l’accouchement dans la dis­cré­tion, le double nom. Et le pro­blème pour le moment c’est que l’on donne l’accès à un libre ser­vice juri­dique en fonc­tion de l’humeur et de la pro­po­si­tion de loi. Ain­si, on va déci­der sur la ques­tion de l’accouchement dans la dis­cré­tion ou la légis­la­tion pour autrui sur base de deux prin­cipes com­plè­te­ment dif­fé­rents. Un jour, on met­tra en prio­ri­té la situa­tion de la femme, l’autre la situa­tion de l’enfant. Cette ques­tion de filia­tion est très pré­sente dans le film.

Ton rêve pour votre fin de vie ?

Tra­vailler comme édu­ca­teur. Mais après, ce qui me plai­rait vrai­ment c’est avoir du temps pour moi. Je ne me vois pas oisif. Je me vois voya­ger quand mes filles seront plus grandes, recom­men­cer et voya­ger dif­fé­rem­ment qu’aujourd’hui.

Voya­ger cer­tai­ne­ment. Mais avant tout tra­vailler moins. Je garde un très bon sou­ve­nir de ma période avec Méde­cins sans fron­tières. Je pour­rais tra­vailler comme expert sur les ques­tions des droits de l’enfant pour des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales, des ONG, cela me plai­rait beau­coup.

Quel est le pays le plus avancé en matière des droits de l’enfant ?

Je n’en vois pas. On cite tou­jours les pays nor­diques. Certes, ils ont une concep­tion inté­res­sante des droits de l’enfant en Suède, dont on tire d’ailleurs par­fois des cari­ca­tures injus­ti­fiées.

Croyez-vous à la logique en vigueur en Suède par exemple de l’interdiction de l’alcool avant 16 ans ou des tablettes avant l’âge de 12 ans ?

Pas du tout. Mais des inter­dic­tions pour les adultes qui peuvent les entendre oui. Je suis favo­rable à l’interdiction de la fes­sée comme châ­ti­ment cor­po­rel. Mais je ne veux pas le mettre au pénal. C’est facile de dire cela quand vous êtes confor­ta­ble­ment assis chez vous avec une nou­nou qui vient le soir. Je vou­drais sim­ple­ment qu’il y ait une loi au civil qui dirait quelque chose du genre : Les parents et les enfants se doivent res­pect mutuel. Je veux sim­ple­ment que l’on ajoute en consé­quence de quoi ils s’abstiennent de tout com­por­te­ment, vio­lence psy­cho­lo­gique ou phy­sique entre eux. C’est pure­ment sym­bo­lique. Au civil, quelles pour­raient être les consé­quences ? Il fau­drait qu’après 18 ans, ils viennent se plaindre d’avoir été giflés très régu­liè­re­ment, qu’un juge estime alors l’excessivité du geste et condamne les parents à une peine civile. Ce serait sans doute une recon­nais­sance du fait. Cela don­ne­rait un inter­dit clair et on pour­rait faire des cam­pagnes de sen­si­bi­li­sa­tion sur la bien­trai­tance.

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