Cultures d’interstices : ressorts politiques

Photo : Cinéma Nova Bioscoop

Depuis le milieu des années 90, se déve­loppe, à Bruxelles, une série d’actions cultu­relles ou artis­tiques for­mant un ensemble qui s’articule à un dis­cours d’ordre poli­tique sur la ville. Nous allons ici pré­sen­ter quelques élé­ments per­met­tant de com­prendre le mode de struc­tu­ra­tion en milieu de ces actions ain­si que les menaces aux­quelles elles font face.

« Des tour­ne­sols plan­tés en plein quar­tier euro­péen. Des artistes-chô­meurs éta­blis dans un bureau de poin­tage. Du ciné­ma dans des friches urbaines. Des manifs musi­cales qui déboulent dans les rues. Des com­mu­nau­tés diverses qui font vivre leur propre outil d’expression sur les ondes hert­ziennes. Des usa­gers des trans­ports en com­mun qui pensent faire fonc­tion­ner leur propre bus à l’huile de col­za. En ville, les modes d’intervention dans l’espace public se diver­si­fient. Une émul­sion foi­son­nante de pra­tiques à la limite entre la créa­tion artis­tique et l’engagement poli­tique… »1. Dans cette des­crip­tion qu’une par­tie du milieu fait de lui-même frappe d’abord la grande diver­si­té des modes d’action dont l’éventuelle com­mune mesure tien­drait au fait de se tenir « entre » créa­tion cultu­relle et poli­tique mais qui, toutes, engagent plus ou moins expli­ci­te­ment les lieux, les rues, les espaces publics, la ville.

CULTURE DES LIEUX

Ces actions se déploient alors de manière pri­vi­lé­giée dans des friches urbaines, des lieux aban­don­nés, à moins qu’elles ne s’articulent à des situa­tions hybrides, un ensemble d’espaces aux attri­bu­tions urba­nis­tiques a prio­ri peu claires ou qu’elles ne cherchent à se sai­sir des espaces d’une manière inat­ten­due. Elles s’appuient bel et bien sur des situa­tions que l’on peut qua­li­fier d’interstitielles 2. Qu’il s’agisse de tour­ne­sols ou de hap­pe­nings dans les cou­loirs du métro, l’enjeu est en effet de faire vivre, à par­tir de res­sources pos­sibles d’une situa­tion, des élé­ments inévi­dents, de lui faire prendre un tour par­ti­cu­lier.

Ain­si, par exemple, les séances de ciné­ma iti­né­rantes et en plein air de Plei­nO­PE­Nair orga­ni­sées à Bruxelles l’Été sup­posent un tra­vail scé­no­gra­phique pré­cis à mille lieues de la solu­tion aisée du cha­pi­teau et du plan­cher amo­vible, tra­vail réa­li­sé à par­tir de micro-inter­ven­tions à par­tir des sin­gu­la­ri­tés d’un lieu dont il s’agit de mon­trer qu’il recèle plus de den­si­tés, d’usages ou d’usagers qu’attendus, qu’ils ne sont pas vides contrai­re­ment à ce qu’affirment les dis­cours, le plus sou­vent de pro­mo­tion immo­bi­lière, visant à les rendre dis­po­nibles. Non seule­ment offrent-ils des pers­pec­tives visuelles neuves si la mise en scène du lieu y est atten­tive, consti­tuent-ils des niches pour des usages dis­crets, des res­pi­ra­tions urbaines mais encore sont-ils objets de contro­verses que Plei­nO­PE­Nair contri­bue à faire vivre à pro­pos de leur deve­nir.

Consi­dé­rer l’environnement don­né comme sus­cep­tible de fuites, de pos­si­bi­li­tés de chan­ge­ment, d’intrications de couches à par­tir des­quelles agir consti­tue une pre­mière carac­té­ris­tique d’un régime d’action.

CULTURE DE GROUPES

Nous avons affaire d’abord à des noms de pro­jets autour des­quels des col­lec­tifs s’organisent sans qu’un groupe orga­ni­sa­teur pre­mier n’apparaisse clai­re­ment. Nous avons affaire à une concep­tion poli­tique selon laquelle les alliances, les énon­cés et les modes d’action doivent dépendre des situa­tions et rece­ler de nom­breuses inno­va­tions locales, de la créa­ti­vi­té, du tra­vail scé­no­gra­phique. Si ces actions valo­risent l’invention, elles ne sont pas pour autant pure­ment spon­ta­nées ou infor­melles. Il existe bel et bien des groupes, des lieux qui tentent de pro­duire ces coopé­ra­tions hori­zon­tales selon des moda­li­tés neuves.

De nom­breux groupes plus stables ont émer­gé des actions qu’ils péren­ni­se­ront plus tard, voire sus­citent l’externalisation de nou­veaux groupes autour d’une action réus­sie. L’une des asso­cia­tions à laquelle nous avions affaire, finan­cée par les pou­voirs publics, mul­ti­pliait expli­ci­te­ment les struc­tures asso­cia­tives, visant ain­si à un fonc­tion­ne­ment allé­gé. Une autre orga­ni­sait ses pro­gram­ma­tions en confiant une large auto­no­mie aux col­lec­tifs de membres et d’usagers du lieu qui étaient à l’initiative d’une pro­po­si­tion. Est alors objet d’expérimentation ce que devient le groupe, l’association, l’identité du pro­jet, son nom, etc. Dans chaque cas, l’organisation est au moins par­tiel­le­ment à rené­go­cier en même temps que l’action à mener. C’est à ces condi­tions qu’une culture – au sens actif de « culti­ver » – de groupes a pu ça et là émer­ger, ques­tion­nant les moda­li­tés de déci­sion, les moda­li­tés de paroles, les moda­li­tés de finan­ce­ments3.

Pour conti­nuer à pro­duire des actions inno­vantes, de tels groupes ont besoin de se lais­ser récu­pé­rer par leurs usa­gers conçus comme aptes à pro­po­ser des actions qui affec­te­ront le groupe. Ces usa­gers ne peuvent donc pas être pen­sés comme pures cibles de l’action : « A Public Cible nous pré­fé­rons défi­ni­ti­ve­ment le terme d’usagers. Un terme et son impli­cite, où l’animateur ain­si que le public sont tous deux usa­gers du pro­jet »4. « Public Cible » — le plus sou­vent défi­ni comme « non diplô­mé » par oppo­si­tion à l’animateur « diplô­mé », ce qui consti­tue une impor­tante bar­rière entre les rôles – ne semble par per­mettre les pas­sages néces­saires entre les dif­fé­rents rôles du groupe.

CULTURE D’UNE VILLERUGUEUSE

Ce que sup­posent ces formes d’horizontalité, c’est une ville « rugueuse », une ville offrant le sup­port pos­sible pour des lieux diver­gents. C’est la culture de lieux qui per­met­trait à des exté­rieurs, culti­vant éga­le­ment leurs lieux, de s’associer, en misant sur la richesse de pro­duc­tion de « milieux limi­naires ». En consé­quence, les formes de lis­sages urbains, d’affectations trop strictes et rapides des espaces, bref les effets de la fameuse pres­sion immo­bi­lière consti­tuent une autre menace pour le milieu en ques­tion autant qu’un res­sort poli­tique d’opposition.

Enfin, toutes ces confi­gu­ra­tions n’auraient pas pu, en l’absence d’un véri­table sta­tut d’artiste, se déployer sans l’existence d’allocations de chô­mage. Ce n’est pas un hasard si ces actions cultu­relles, urbaines ont pu/dû déployer une série d’énoncés et d’objets artis­tiques pre­nant les formes d’activation comme objet à dénon­cer5. La vente d’une force de tra­vail dans le cadre d’un mar­ché déjà exis­tant tient son immé­dia­te­té au carac­tère moins inno­vant du tra­vail concer­né.

Pour ter­mi­ner, une der­nière menace peut être envi­sa­gée. Elle porte clas­si­que­ment le nom de « récu­pé­ra­tion uni­la­té­rale » par contraste avec les récu­pé­ra­tions réci­proques fai­sant tenir le milieu décrit. Cette récu­pé­ra­tion – qui signi­fie plus pro­saï­que­ment l’échec de l’ouverture d’un espace de négo­cia­tion ins­ti­tu­tion­nelle – s’apparente, dans les villes contem­po­raines, aux trans­for­ma­tions des cultures de groupes et de lieux au sens don­nés plus haut en un stock de culture qu’une ville pos­sé­de­rait plus ou moins à des­ti­na­tion de nou­veaux publics-cibles. C’est ain­si que cer­taines des actions du milieu décrit peuvent appa­raître comme argu­ments mani­fes­tant le carac­tère sub­stan­tiel­le­ment créa­tif de « Bruxelles ». C’est ain­si éga­le­ment que les inter­ven­tions artis­tiques elles-mêmes peuvent ser­vir d’alibi par­ti­ci­pa­tif à des pro­jets d’aménagements d’espaces publics entrant alors en concur­rence avec les formes de contre-pou­voirs orga­ni­sées par les fédé­ra­tions habi­tantes, au nom pré­ci­sé­ment, contre les plans et les « contraintes nor­ma­tives », de la spé­ci­fi­ci­té de tout lieu et de tout pro­jet. C’est ain­si enfin que le déploie­ment d’événementiels urbains6 des­ti­nés à ren­for­cer l’attractivité de Bruxelles pour des habi­tants plus aisés et des entre­prises à haute valeur ajou­tée peuvent être jus­ti­fiés par l’existence préa­lable du milieu décrit. Mais entre ce der­nier et ces formes de récu­pé­ra­tion uni­la­té­rale, c’est toute l’épaisseur des pro­ces­sus de cultures des groupes, des lieux, des scé­no­gra­phies, des alliances qui fait lit­té­ra­le­ment césure poli­tique.

  1. Voir Bigou­dis, Des tam­bours sur l’oreille d’un sourd. Récits et contre-exper­tises de la réforme du décret sur l’Éducation per­ma­nente 2001 – 2006, Les Édi­tions du Bigou­dis, 2006
  2. Pour des déve­lop­pe­ments sur la notion de « culture des inter­stices », voir I.Stengers et P.Pignarre, La sor­cel­le­rie capi­ta­liste, La Décou­verte, 2007
  3. Voir David Ver­cau­te­ren, Micro­po­li­tiques des groupes. Pour une éco­lo­gie des pra­tiques col­lec­tives, HB édi­tions, 2007 et Sta­rhawk, Femmes, magie et poli­tique, Les Empê­cheurs de Pen­ser en Rond, 2003
  4. Bigou­dis, ibid. : p.154. La plate-forme se pré­sen­te­ra d’ailleurs de la sorte : « Nous sommes un groupe d’usagers de l’éducation per­ma­nente regrou­pés en une plate-forme »
  5. Voir Cho­ming Out, édi­tions D’une Cer­taine Gaie­té ou le film Win for Life de Marie Vel­la.
  6. Voir, pour plus de détails, David Jamar, « Art-Acti­visme : enjeux de la créa­ti­vi­té urbaine à Bruxelles », L’Information Géogra­phique, 2012/3, pp 24 – 35.

David Jamar est anthropologue urbain

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