Dans l’exil, l’un est l’autre

Parc Maximilien, le 22 septembre 2015 - Photo : Hélène Fraigneux 

Depuis l’été, la « marée des migrants » monte, dans la per­cep­tion com­mune, à la vitesse d’un che­val au galop. On parle de « choc » ou de « crise » migra­toire. Et si plu­tôt que notre capa­ci­té d’accueil rame­née à un ratio des béné­fices sur les coûts, c’était notre huma­ni­té com­mune qui était mise à l’épreuve ? Et s’il fal­lait s’interroger davan­tage sur la part d’étranger qui entre en nous, plu­tôt que sur la part des étran­gers à « accep­ter » et à faire entrer « chez » nous ?

S’inspirant d’un poète de Sara­je­vo, l’écrivain Erri De Luca le résume dans un très beau texte : les exi­lés d’outre-Méditerranée, qui cherchent à se sau­ver de leurs pays qui brûlent, voient l’Europe comme le mar­teau rouge qui, dans les trans­ports publics, sert à bri­ser la vitre en cas d’incendie ; tan­dis que l’Europe, elle, aspire à être la vitre incas­sable de l’autobus en flammes… sur lequel elle a jeté elle-même des bombes incen­diaires, ou, c’est selon, qu’elle a lais­sé par­tir en fumée.

L’allégorie du mar­teau, de la vitre et de l’autobus en flammes est symp­to­ma­tique de la com­plexi­té des ques­tions et des fac­teurs qui tissent la tra­gé­die des exodes syriens, libyens, ira­kiens, afghans, éry­thréens dans un monde glo­ba­li­sé : un « tout » dont les par­ties sont inter­dé­pen­dantes. Le pro­blème auquel nous avons à faire face à ce stade, indique le pen­seur de la com­plexi­té Edgar Morin, est que les liens – ceux entre le tout et les par­ties, mais aus­si entre les par­ties elles-mêmes – sont encore lar­ge­ment impen­sés[1]. En cause, selon lui : une approche qui dis­so­cie, plus qu’elle ne met en rap­port, les dés­équi­libres d’une éco­no­mie mon­diale trop peu régu­lée, la myo­pie d’une géo­po­li­tique des inté­rêts par­ti­cu­liers, la tyran­nie de régimes auto­ri­taires post­co­lo­niaux aux traits mafieux, tri­baux ou cla­niques, les bou­le­ver­se­ments internes des socié­tés, des cultures et des appar­te­nances, là et ici, expo­sées aux vents de la mon­dia­li­sa­tion mar­chande et consu­mé­riste, le déchaî­ne­ment, en retour, des fana­tismes iden­ti­taires et reli­gieux.

De ce côté-ci de la vitre, l’Europe, pour­tant née, après la Seconde Guerre mon­diale, pour empê­cher de nou­velles guerres, contre les fas­cismes et les racismes, n’est aujourd’hui qu’une « expres­sion éco­no­mique », assène Erri De Luca. Peut-être, jus­te­ment, parce que vouée à son édi­fi­ca­tion paci­fique interne, l’Union a choi­si de tour­ner le dos au pas­sé, c’est-à-dire aux conflits dans son voi­si­nage proche. Face aux guerres de la Médi­ter­ra­née, elle ne décide rien : « Elle attend que le pire gagne pour conclure de nou­velles affaires. Le dépla­ce­ment de masses humaines en exode for­cé est l’effet col­la­té­ral de cet oppor­tu­nisme inerte. » Et cet exode, « sor­tie » en grec, pour­suit De Luca, les pou­voirs natio­naux euro­péens ne veulent pas en (re)connaître publi­que­ment la cause. Ils ne se pro­noncent, avec angoisse, que sur l’effet « entrée », ali­men­tant peurs, pré­ju­gés et rejets domes­tiques.

EXIL FORCÉ ET FORCE DE L’EXIL

À cet ins­tant, il importe de rap­pe­ler, comme le fait un autre auteur, Laurent Gau­dé, qui a publié le magni­fique poème « Regar­dez-les » dans l’hebdomadaire fran­çais Le Un, que les mots, avec leur culture, leur his­toire et leur ima­gi­naire, ont un réel pou­voir. S’ils ne sont pas une issue, ils peuvent en indi­quer la voie…

Ain­si, le mot exil. Au départ, c’était une peine juri­dique consis­tant en un ban­nis­se­ment ou un éloi­gne­ment de ceux qui étaient consi­dé­rés, d’une manière ou d’une autre, comme des élé­ments de désordre… ou de résis­tance illé­gi­time à l’ordre éta­bli. Le mot s’est appli­qué, au fil du temps, à qui­conque est contraint de vivre hors de sa patrie, hors de là où il appar­tient, hors de soi, donc, non plus par une déci­sion juri­dique, mais par la force des choses.

Ce non-choix de l’exil est ce que vivent les réfu­giés d’aujourd’hui : « Ces popu­la­tions déra­ci­nées de force, argu­mente le socio­logue des migra­tions Smaïn Laa­cher, fuient des socié­tés tel­le­ment déstruc­tu­rées qu’elles y étaient étran­gères chez elles avant de le deve­nir chez nous. »

Le tra­gique de ce des­tin ne sau­rait tou­te­fois réduire les exi­lés à cette condi­tion « étran­gère », soit, lit­té­ra­le­ment, qui n’appartient pas ou qui serait vouée à n’appartenir à aucun groupe. Qui n’est pas propre ou natu­rel à… « notre » culture, par exemple. Qui n’a pas de part à… la vie d’ici et qui n’aurait pas à s’en mêler. Ils seraient alors condam­nés à demeu­rer des « corps étran­gers », où qu’ils aillent. On peut pré­fé­rer une lec­ture enri­chie, inclu­sive, du terme, et consi­dé­rer leur « étran­ge­té » comme une sin­gu­la­ri­té forte plu­tôt que sous les traits défor­més d’une ano­ma­lie à éli­mi­ner. Car l’expérience de l’exil aug­mente pro­ba­ble­ment plus qu’elle ne mutile ceux qui la vivent.

On s’en remet­tra, une fois encore, pour s’en convaincre à la démons­tra­tion par les mots. Être en exil, c’est être aus­si, d’une cer­taine manière, « hors de soi », ce qui signi­fie, aus­si, en fran­çais, être en colère. Ce qui fait affluer, en soi cette fois, l’adrénaline de la révolte, de la résis­tance, et de l’énergie créa­trice qui l’accompagne. Des témoins de la vie dans les camps de réfu­giés syriens en Jor­da­nie ou au Liban le disent : les femmes et les hommes qu’ils ont ren­con­trés mettent en œuvre une éner­gie insoup­çon­nable pour assu­mer leur « peine » (dans tous les sens du terme), pour trans­for­mer une sombre fata­li­té en une res­pon­sa­bi­li­té éclai­rante. Tant pour eux, qui sont en route vers une autre vie, que pour ceux, aux points d’arrivée, dont le cadre de vie en sera inévi­ta­ble­ment modi­fié, peu ou prou.

En ce sens, notre rap­port social et poli­tique aux « gens de l’exil » ne sau­rait être celui de leur dépen­dance « vic­ti­maire » à l’égard du secours que leur porte l’admirable mobi­li­sa­tion citoyenne, un peu par­tout en Europe. Pas davan­tage qu’il ne peut se réduire à la ques­tion du bon vou­loir ou des « efforts » de nos gou­ver­ne­ments à se répar­tir le « far­deau » au mieux, c’est-à-dire, pour beau­coup d’entre eux, au « moins ». Ceux que l’on accueille et que l’on aide ne sont ni nos invi­tés, ni nos obli­gés.

Parc Maxi­mi­lien, le 22 sep­tembre 2015 — Pho­to : Hélène Frai­gneux

RÉALITÉ À DURÉE INDÉTERMINÉE

Comme en miroir, les socié­tés euro­péennes sont confron­tées, elles aus­si, à la réa­li­té for­cée de la venue sur leur sol de ces exi­lés. Celle-ci, pour elles, n’est pas non plus un choix, encore moins une chance ou une mal­chance : « Dire que l’immigration est une chance, note à ce pro­pos l’historien Patrick Weil, c’est seule­ment faire l’inverse de ceux qui expliquent que c’est une mal­chance. »[2] Ni charge, ni chance, les exi­lés qui viennent cher­cher refuge sont une réa­li­té, à la fois déjà ancienne, pré­sente, et en deve­nir. Et les argu­ments uti­li­taires mis en avant pour la décrire ou la faire accep­ter manquent leur cible. Car l’exil de ces popu­la­tions cor­res­pond avant tout à une dyna­mique des droits, rap­pelle le démo­graphe fran­çais Fran­çois Héran : « Les immi­grants ne viennent pas pour com­bler les trous de la pyra­mide des âges ou pour exer­cer tel ou tel métier en ten­sion, ils viennent parce qu’ils en ont le droit. »[3] Qu’ils se soient mis en route pour échap­per aux per­sé­cu­tions inhé­rentes à la guerre, ou que celle-ci ait détruit le tis­su éco­no­mique et social de leur vie (mai­sons, écoles, emplois…). Com­ment dis­tin­guer ?

Et cette réa­li­té-là est appe­lée à s’inscrire dans une durée indé­ter­mi­née, dès lors que plus des deux tiers des crises graves et des conflits obser­vables en 2015, pointe le géo­graphe Michel Fou­cher, se situent à moins de 6 heures de vol de Bruxelles. Espé­rer mettre un terme – ou un gou­lot d’étranglement – à ces exodes col­lec­tifs, pour ain­si dire struc­tu­rels, est une illu­sion. En ce sens, les exi­lés et l’exil ne sont pas des « fugi­tifs » : un phé­no­mène qui passe, dis­pa­raît et s’éloigne rapi­de­ment. Il appelle, au contraire, l’établissement d’un nou­veau contrat social, à durée indé­ter­mi­née, lui aus­si. Pacte qui devra se négo­cier dans un espace de ten­sion poli­ti­co-juri­dique et éthique déjà ancien, comme l’a mon­tré le phi­lo­sophe Jacques Der­ri­da dans son ouvrage De l’hospitalité (1997) : ten­sion entre, d’une part, la loi de l’hospitalité abso­lue, de tra­di­tion mil­lé­naire, qui exige d’accueillir l’autre sans condi­tion, et, d’autre part, les lois poli­tiques de l’hospitalité, qui limitent et condi­tionnent cet accueil. En en tant que telles, elles tra­duisent un pou­voir sur autrui : pou­voir d’accepter ou de refu­ser, de fil­trer, de sélec­tion­ner. Mais, en même temps, si limi­ta­tives soient-elles, ces lois sou­ve­raines tirent leur pou­voir du prin­cipe incon­di­tion­nel et du droit fon­da­men­tal, pre­miers, de l’accueil.

LA CONFLICTUALITÉ, SIGNE D’INTÉGRATION

Anti­ci­pons les dif­fi­cul­tés d’une telle négo­cia­tion, au prin­cipe même du débat d’actualité en cours, par un nou­veau retour au sens des mots. Et ten­tons de com­prendre ce qui, dans notre époque connec­tée sur l’immédiat et l’immédiatement utile, amène la per­cep­tion com­mune des choses à fon­der « l’étrangeté » des exi­lés en corps étran­ger, plus sou­vent qu’en « étran­ger intime », selon la belle for­mule du phi­lo­sophe Daniel Ben­saïd.

Pré­cieux outil, le Dic­tion­naire cultu­rel en langue fran­çaise nous rap­pelle ceci : « Lorsque l’étranger se carac­té­rise par le défaut d’appartenance à un groupe ou de rési­dence dans un lieu, c’est par rap­port au milieu fer­mé que consti­tue ce lieu (vil­lage ou empire). Une situa­tion inverse se carac­té­ri­se­rait par l’appartenance de tous à un état où l’ensemble des êtres humains se ver­raient confé­rer même droits et mêmes devoirs. La situa­tion de l’« étran­ger » est entre les deux (…) Ce rap­port demande une déci­sion d’accueil ou de rejet de la part des uns à l’égard de l’autre. » Cette défi­ni­tion range assu­ré­ment la notion d’étranger dans le poli­tique et le juri­dique. Dans l’arbitrage d’une ten­sion, donc, d’un conflit ou d’une conflic­tua­li­té.

Par ailleurs, l’exil est en soi, lui aus­si, une ten­sion : un conflit entre l’amour ou l’habitude d’un lieu et les incon­forts ou les dan­gers qui en émanent. C’est la recon­nais­sance de cette conflic­tua­li­té inté­rieure en mou­ve­ment qui a per­mis, dans l’histoire, de dis­so­cier les deux notions d’« enne­mi » et d’« étran­ger », confon­dues dans leur racine latine hos­tis. Exil, en ancien fran­çais, a eu éga­le­ment les sens de « détresse, mal­heur, tour­ment », ain­si que de « ruine, des­truc­tion »… Il est remar­quable de consta­ter, ici aus­si, enfouie au plus pro­fond de la langue, l’existence d’une logique d’interdépendance conflic­tuelle : la « détresse » en marche des uns vient s’entrechoquer avec les « tour­ments » des autres ; la « ruine » des vies d’origine des pre­miers passe pour un fac­teur poten­tiel de « des­truc­tion » des socié­tés des seconds.

Il y a de la conflic­tua­li­té, donc. Et c’est une bonne nou­velle ! Car cela per­met de ran­ger la notion d’étranger, non dans la caté­go­rie bel­li­ciste et excluante d’ennemi ou d’adversaire, mais dans celle, incluante, du poli­tique et du juri­dique, qui sont les ins­tances d’arbitrage des ten­sions de la socié­té, de ses conflits ou de la conflic­tua­li­té. Pour le dire autre­ment, être en conflit – l’histoire poli­tique et sociale de l’Europe démo­cra­tique nous l’enseigne –, c’est le pre­mier pas d’une rela­tion ou le signe de l’intégration en marche.

Là, en revanche, où la conflic­tua­li­té n’est même pas recon­nue et où l’exilé est trai­té en enne­mi ou en menace pour l’existence du lieu (alors que c’est son exis­tence qui est mena­cée), seule la vio­lence peut adve­nir : celle des bar­be­lés et des matraques, celle d’un croc-en-jambe natio­na­liste révé­la­teur, celle des com­men­taires hai­neux et racistes sur les forums numé­riques, celle des expé­di­tions puni­tives, demain comme hier.

Parc Maxi­mi­lien, le 22 sep­tembre 2015 — Pho­to : Hélène Frai­gneux

RETROUVER LE SENS ET LA FORCE DU « NOUS »

Se pré­oc­cu­per de la conflic­tua­li­té, plu­tôt que réoc­cu­per les postes-fron­tières, c’est tout le pro­pos du tis­sage dif­fi­cile à opé­rer des droits (d’asile) et des devoirs (d’accueil), des pou­voirs légis­la­tifs et des pos­sibles exis­ten­tiels. C’est, ce doit être, le pro­pos de la poli­tique. Pour que l’émoi actuel ne dégé­nère pas en pure opé­ra­tion de cha­ri­té ou en oppor­tu­nisme sécu­ri­taire, il importe de repo­li­ti­ser, sur toute sa lon­gueur, cette pro­blé­ma­tique que l’historien des idées Fran­çois Cus­set, par­mi d’autres, estime vitale pour l’avenir poli­tique de l’Europe. Le mou­ve­ment doit venir non pas du seul monde poli­tique, mais du monde social, cultu­rel, média­tique… dans son ensemble. Car, ain­si que l’écrivait Paul Valé­ry qu’aimait à citer Daniel Ben­saïd, « c’est en quelque sorte l’avenir du pas­sé qui est en ques­tion ».

Se don­ner cette res­pon­sa­bi­li­té revient à se deman­der com­ment se forme et se reforme un col­lec­tif, à quelles condi­tions le ciment « prend », mais aus­si pour­quoi il y a des com­mu­nau­tés, pour­quoi il y a de la nation… et de l’adhésion aux unes ou à l’autre. Bref, il s’agit de réflé­chir à com­ment relier ce qui est sépa­ré, com­ment « retrou­ver, au royaume mor­ce­lé du moi-je, le sens et la force du nous ». Non en tant que chi­mère de fusion ou d’harmonie, mais comme anti­dote à l’écroulement du poli­tique, d’une parole poli­tique et d’un pou­voir poli­tique qui est l’instance d’arbitrage his­to­rique et légi­time, en démo­cra­tie, entre tous les inté­rêts en pré­sence.

Réta­blir le poli­tique dans son auto­ri­té, dans cette auto­ri­té-là, exige, pour com­men­cer, de sub­ver­tir le stade ordo­li­bé­ral des contraintes et des contrôles qui tiennent lieu de poli­tique à l’Europe. C’est pour­quoi il importe de démas­quer l’hypocrisie de ceux qui, fédé­ra­tions d’employeurs ou direc­teurs de com­mu­ni­ca­tion du néo­li­bé­ra­lisme, ins­tru­men­ta­lisent l’accueil des réfu­giés pour en faire une enseigne morale du super­mar­ché immo­ral et immuable qu’ils défendent. Comme d’autres avant ont ins­tru­men­ta­li­sé la pro­tec­tion de la couche d’ozone pour vendre plus de voi­tures. « Huma­ni­té cou­vrant les cruau­tés de l’argent-maître », résume Debray dans son ouvrage Le moment fra­ter­ni­té écrit bien avant la révé­la­tion des tur­pi­tudes de la firme VW

Il faut pou­voir dépas­ser, éga­le­ment, une concep­tion cal­cu­la­trice de l’hospitalité : jusqu’ici, celle-ci se mesure à par­tir des don­nées Excel des « réa­li­tés objec­tives » (poli­tiques, socio­lo­giques, démo­gra­phiques, éco­no­miques…), et elle est indexée sur la courbe mon­tante ou ren­trante des déma­go­gies élec­to­ra­listes tan­tôt viriles, tan­tôt apeu­rées : quand la vic­toire élec­to­rale de demain pense pou­voir se construire sur le dos des réfu­giés que l’on cherche à refou­ler ou à limi­ter aujourd’hui, c’est le prin­cipe d’humanité qui est mis en échec poli­tique.

VALEURS EN RADE, COUTEAUX TIRÉS

On le sait, la logique comp­table et ses faux-nez de ratio­na­li­té ne suf­fi­ront jamais à faire auto­ri­té, ni socié­té d’ailleurs. Au contraire : ils frac­turent le corps social, ils dis­solvent le sens de l’humanité dans le tra­ding pour compte propre. Il existe, en effet, bel et bien un lien entre l’emprise de l’idéologie éco­no­miste sur nos vies, le recul du poli­tique et de la culture, et le sur­gis­se­ment des fana­tismes : « La fin de la poli­tique comme reli­gion entraîne le retour des reli­gions comme poli­tique, expli­quait le même Régis Debray en début d’année, au len­de­main des atten­tats de Paris. Le tout-éco­no­mie, dont le tout-à-l’égo est un effet par­mi d’autres, accé­lère ce mou­ve­ment de balan­cier jusqu’à la folie. Il y a une sorte de cercle vicieux entre le désert des valeurs et la sor­tie des cou­teaux. Entre la déva­lua­tion de l’État et le retour au tri­bal, le repli sur les péri­mètres de sécu­ri­té pri­maires. »

De même, la « moder­ni­sa­tion » du poli­tique – sous la double influence du culte de la com­mu­ni­ca­tion et des cal­culs de la gou­ver­nance éco­no­mique – a-t-elle conduit au désen­ca­dre­ment des popu­la­tions des marges par les par­tis et les piliers (com­mu­nistes, là, socia­listes ou démo­crates-chré­tiens, ici). Là où le mili­tant syn­di­ca­liste et le prêtre-ouvrier par­ve­naient encore à impo­ser « un peu de pudeur à la loi du fric et aux bour­geois décul­tu­rés », il tend à ne plus res­ter que pré­ca­ri­sa­tions et régres­sions de la mise en concur­rence de tous contre tous. Sur­tout, à vrai dire, des pauvres contre les pauvres.

C’est pour­quoi il est temps, sans doute, d’en finir avec les poli­tiques et avec les sym­boles de la force. Dans la socié­té du risque contem­po­raine, comme dans la socié­té indus­trielle de jadis, la vul­né­ra­bi­li­té est autant ce qui dresse les uns contre les autres, que ce qui les réunit autour d’une condi­tion et d’une ambi­tion com­munes. Aus­si peut-on envi­sa­ger de pen­ser une telle pers­pec­tive en réha­bi­li­tant la pri­mau­té du faible – ou des faibles – sur le fort : comme l’a sug­gé­ré Han­nah Arendt, c’est peut-être à par­tir de ceux qui n’ont nulle part où aller, vic­times des guerres loin­taines comme exi­lés inté­rieurs de la glo­ba­li­sa­tion éco­no­mique néo­li­bé­rale, que la démo­cra­tie peut être recons­truite.

Parc Maxi­mi­lien, le 22 sep­tembre 2015 — Pho­to : Hélène Frai­gneux


[1] Der­nier ouvrage : L’aventure de La Méthode, Seuil, 2015

[2] « L’immigration n’est ni une chance, ni une mal­chance. C’est une réa­li­té », Le Un, 9 sep­tembre 2015

[3] « Nous sommes un grand pays d’immigration, pas un pays d’asile », Le Un, 9 sep­tembre 2015

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

code