De quoi Macron est-il le nom ?

Après une cam­pagne-éclair, celui qui se veut un pré­sident jupi­té­rien a été élu par défaut face à Marine Le Pen en recueillant les voix de 43,6% des élec­teurs ins­crits. Adou­bé par les médias, cet ancien ministre de Fran­çois Hol­lande s’est empa­ré de l’Elysée et de l’Assemblée natio­nale avec son mou­ve­ment « En Marche ». Retour sur un phé­no­mène qui sème la confu­sion et, en sui­vant les ana­lyses d’Alain Deneault, petite intro­duc­tion à l’extrême centre dont Emma­nuel Macron est l’un des agents les plus ardents.

Avec Emma­nuel Macron, le sys­tème a pro­duit son anti­sys­tème pour mieux per­pé­tuer le sys­tème. Il s’agit en quelque sorte d’une varia­tion sur le thème du Gué­pard, le roman de Toma­si di Lam­pe­du­sa : « tout chan­ger pour que rien ne change ».

UNE IMPOSTURE BRILLANTE

Si pen­dant la cam­pagne, il avait veillé à brouiller les pistes en reje­tant notam­ment l’axe gauche-droite, en publiant un livre inti­tu­lé Révo­lu­tion et en se pré­sen­tant comme le héraut du « pro­gres­sisme », force est de consta­ter que depuis son élec­tion, Emma­nuel Macron a mul­ti­plié les décla­ra­tions toni­truantes selon les­quelles il fal­lait « gérer la France comme une start-up » ou encore que, dans le cadre des ordon­nances visant à déré­gu­ler le code du tra­vail fran­çais, il ne céde­rait rien « ni aux fai­néants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes ». Deux décla­ra­tions qui, au pre­mier abord, peuvent sem­bler dénuées de fon­de­ment mais qui illus­trent à mer­veille la nature du style poli­tique d’Emmanuel Macron. Le modèle de la start-up tra­duit cette fas­ci­na­tion pour l’entreprise « déte­nue par un petit nombre d’actionnaires et des fonds d’investissements non élus, auto­ri­sés à faire des choix uni­la­té­raux sans contre-pou­voir », par oppo­si­tion à une nation sou­ve­raine où ce sont les repré­sen­tants du peuple qui tranchent en faveur de l’intérêt géné­ral.

Et les mesures mises en exergue dès l’entame de son man­dat à savoir la « réforme » (soit le déman­tè­le­ment) du code du tra­vail et l’inscription de l’état d’urgence dans le droit com­mun res­sor­tissent indu­bi­ta­ble­ment à ce que le phi­lo­sophe qué­bé­cois Alain Deneault dépeint comme étant une poli­tique d’extrême centre.

L’EXTRÊME CENTRE, POUR TUER LE POLITIQUE

Cette poli­tique est extrême au sens moral parce qu’elle est into­lé­rante à tout ce qui n’est pas elle. Le centre est excluant et exclu­sif. Il se défi­nit comme étant ce qui est « nor­mal », « prag­ma­tique », « réa­liste », « néces­saire » que son dis­cours natu­ra­lise et rend iné­luc­table : « Passe pour nor­mal ce que les pou­voirs ins­ti­tués pré­sentent comme tels : racisme d’Etat, bru­ta­li­té poli­cière, pré­ca­ri­sa­tion du tra­vail, sou­ve­rai­ne­té plé­ni­po­ten­tiaire des banques, mépris de la culture, tri­via­li­sa­tion de la poli­tique. »[1] écrit ain­si Deneault.

Son pro­gramme est simple et se résume en cinq points : 1) plus d’argent pour les action­naires et pour les entre­prises, 2) un accès aisé aux para­dis fis­caux, 3) une réduc­tion de l’Etat au rôle d’agent de sécu­ri­té des inves­tis­seurs, 4) moins de ser­vices publics et 5) moins de droits pour les tra­vailleurs. Ce que tra­duisent et mettent en place les ordon­nances autour du code du tra­vail : réduc­tion des coti­sa­tions sociales, du coût du tra­vail, sim­pli­fi­ca­tion des règle­ments, condi­tion­na­li­té des allo­ca­tions de chô­mage, atteinte à la hié­rar­chie des normes, soit l’application d’un néo­li­bé­ra­lisme prag­ma­tique et tech­no­cra­tique.

Et qui­conque n’est pas d’accord se met et est mis hors-jeu (en étant taxé de fai­néant, cynique ou d’extrême). Et, ain­si, le centre sup­prime l’axe gauche-droite et il est ici ques­tion d’un sabor­dage de la poli­tique par le monde poli­tique lui-même : « Le nou­vel ordre dis­cur­sif est par­ve­nu à ses fins : débous­so­ler l’électorat et faire perdre aux citoyens les repères tra­di­tion­nels du débat public. Une poli­tique d’extrême centre ne vise pas tant à situer le cur­seur à un endroit pré­cis de l’axe gauche-droite qu’à sup­pri­mer cet axe au pro­fit d’un dis­cours et d’un pro­gramme pré­sen­tés comme exclu­sifs et impé­rieux. (…) Les tenants de ce posi­tion­ne­ment extrême se pré­sentent, eux, impli­ci­te­ment ou expli­ci­te­ment de « centre » au sens où ils se réservent les termes mélio­ra­tifs de la mesure et de la pon­dé­ra­tion. »

L’Etat d’extrême centre vise essen­tiel­le­ment, par le biais du droit, à s’immuniser contre toute forme de vio­lence pou­vant le ren­ver­ser, laquelle vio­lence est pré­ci­sé­ment celle à laquelle il doit son appa­ri­tion et son déploie­ment dans l’histoire. Ain­si, « entre Emma­nuel Macron et Marine Le Pen, on n’a pas tant eu le choix entre des options poli­tiques fon­da­men­tales sur la façon dont le lien social et éco­no­mique doit être ins­ti­tué à tra­vers des struc­tures publiques, qu’à un plé­bis­cite for­cé por­tant stric­te­ment sur le degré de vio­lence que peut s’autoriser l’État pour faire valoir des règles socio-éco­no­miques ne rele­vant plus de lui, mais de puis­sances pri­vées qui l’ont vas­sa­li­sé. »

Pour le dire autre­ment et avec les mots de l’historien fran­çais Fran­çois Cus­set : « le centre devient un siphon de bai­gnoire où peuvent être éva­cués les anta­go­nismes socio-poli­tiques et le lieu d’attraction des nou­veaux réa­listes et de tous ceux qui veulent dépas­ser la poli­tique dans l’expertise. »

LA MÉDIOCRATIE ET LA GOUVERNANCE

La médio­cra­tie est la moyenne en actes où une forte pres­sion à être moyen, à ren­trer dans les rangs et à jouer le jeu est exer­cée. Elle entraîne et induit le confor­misme. Le sys­tème œuvre à rendre médiocre. Pro­ces­sus qu’Alain Denault décrit comme suit : « Cette poli­tique a pour socle idéo­lo­gique la « gou­ver­nance » : une théo­rie pla­çant la simple ges­tion au rang de la poli­tique et rédui­sant à néant les débats de prin­cipes que celle-ci avait pour sta­tut d’autoriser. Gérer deve­nant une fina­li­té plu­tôt qu’un moyen visant à des fins poli­tiques, il ne pou­vait en aller autre­ment que se déve­loppe comme moda­li­té sociale opé­ra­toire une médio­cra­tie, c’est-à-dire un ensemble de règles, de pro­to­coles, de méthodes et de pro­ces­sus visant à stan­dar­di­ser le tra­vail et la pen­sée de façon à rendre inter­chan­geables et pré­vi­sibles, manuel­le­ment et intel­lec­tuel­le­ment, les subal­ternes des orga­ni­sa­tions de pou­voir. »

Puisque la médio­cra­tie rend les gens inter­chan­geables, il faut donc œuvrer et veiller à une uni­for­mi­sa­tion des pra­tiques sociales. La théo­rie de la gou­ver­nance va vite deve­nir le mor­tier séman­tique de ces nou­velles ins­ti­tu­tions, leur arma­ture poli­tique, leur théo­rie consti­tu­tion­nelle. Avec la gou­ver­nance, la poli­tique est remise au rang de la ges­tion qui devient une fin en soi et est natu­ra­li­sée comme étant la seule et unique chose pos­sible, elle est l’alpha et l’oméga et de la vie en socié­té. Et un glis­se­ment séman­tique s’opère : le peuple dis­pa­rait au pro­fit de la « socié­té civile », l’écosocialisme cède la place au « déve­lop­pe­ment durable », les citoyens sont rem­pla­cés par les « par­ties pre­nantes », le débat s’incline devant le « consen­sus », ce ter­rible mot d’ordre jus­te­ment consen­suel. L’enjeu étant de « faire oublier aux membres de la classe moyenne qu’ils ne seront jamais que des pro­lé­taires avec de l’argent. »[2]

Ce culte et cette culture de la ges­tion induits par la gou­ver­nance visent à la fin de la poli­tique : « L’abandon pro­gres­sif des grands prin­cipes, des orien­ta­tions et de la cohé­rence au pro­fit d’une approche cir­cons­tan­cielle, où n’interviennent plus que des “par­te­naires” sur des pro­jets bien pré­cis sans qu’intervienne la notion de bien com­mun, a conduit à faire de nous des citoyens qui “jouent le jeu”, qui se plient à toutes sortes de pra­tiques étran­gères aux champs des convic­tions, des com­pé­tences et des ini­tia­tives. »

Loin de l’opération de charme ini­tiale, il faut consta­ter qu’avec Macron, la France « aura donc droit à titre de pré­sident à un repré­sen­tant des ventes por­tant les pro­jets et desi­de­ra­ta de l’oligarchie dans les embal­lages ruti­lants de la joie, du bon­heur, de l’espoir et du « pro­jet… [un] chantre de la déré­lic­tion des indi­vi­dus au seul sta­tut d’entrepreneur, lui qui a expli­ci­te­ment pré­sen­té son mou­ve­ment poli­tique comme une « entre­prise»».


[1] in Alain Deneault, Poli­tiques de l’extrême centre, Lux, 2017, p.43
[2] in Alain Deneault, Op. Cit., p.48

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