DEAN
Dean est étudiant en design d’intérieur et habite Liège. Il a 23 ans et a décidé depuis quelques années de se revendiquer comme non binaire : « Je ne saurais pas vraiment exactement donner une définition de ce que je suis, mais en tout cas je ne m’identifie pas avec le genre qu’on m’a assigné à ma naissance. Biologiquement je suis une fille, mais ça ne me dit rien de ce que je suis dans la tête, dans le cœur, non ce n’est pas moi ». Il a décidé d’entamer une transition et d’être identifié plutôt sur le spectre masculin du genre même s’il préfère ne pas avoir à se définir. Une bataille au jour le jour pour affirmer les multiples manières d’être soi et faire évoluer son entourage et la société quand on est une personne trans. Et pour faire réfléchir les personnes cis sur leurs manières de se percevoir et de percevoir les autres. Un récit de ses expériences qui, précise-t-il, n’est « pas forcément le vécu de toutes les personnes trans ». Car oui, les parcours, comme les identités, sont plurielles.

Propos recueillis par Clément Bogaerts et Aurélien Berthier

Photos prises par Dean en mars 2018

C’est le pont qui est devant là où j’habite à Liège. On l’appelle le Pont des anges parce qu’il y a des anges qui sont posés sur des pylônes de part et d’autre. Quand j’ai déménagé dans mon kot à Liège, j’avais pris ça comme un espèce de signe, parce que j’aime beaucoup la métaphore de l’ange, le fait ce qu’on dise qu’ils n’aient pas de sexe par exemple. Je me suis dit que c’était un drôle de hasard que j’habite juste à côté d’eux. Je les vois tous les jours et je me dis c’est des créatures qui sont fort respectées et aimées de tout le monde et pourtant, on n’a pas besoin de leur attribuer un genre ou quoi pour qu’elles restent quand même importantes. Ça résonne avec moi, dans ma vie.


Ça, c’est mon arrêt de bus. C’est le moment où je vais à l’école, j’ai des cours du soir et que les jours commençaient à rallonger. Chaque hiver je me dis « je n’irais pas jusqu’au bout, je n’arriverais pas passer l’hiver » et puis à chaque fois je m’en rends compte qu’il y a un moment où ça va mieux, comme toujours ! J’ai l’impression d’avoir un parcours un peu différent des personnes trans en général, de celles qu’on voit plus dans les médias ou sur internet et qui sont populaires. Parce que je ne compte pas faire de traitement hormonal, je n’en ai pas envie. Je n’ai pas ce physique que beaucoup d’autres garçons trans ont, ceux qu’on voit beaucoup dans les médias, sur les réseaux sociaux, sur instagram… qui sont très beaux, très androgynes, très masculins. Je ne ressemble pas à ça : j’ai des hanches, des cuisses, des seins. Je ne ressemble pas à ça même quand je mets mon binder (mon truc pour aplatir ma poitrine). Pendant longtemps je me suis dit : « pourquoi moi je n’y arrive pas !? ». Avec le temps, on arrive à se calmer et à se dire « ton âme ne va pas aller dans un autre corps, ton corps c’est celui que tu as maintenant, c’est celui que tu gardes. Tu dois vivre avec. »


Ce que j'ai essayé de prendre, c’est la lune alors qu’il fait encore jour et que le ciel est super bleu. Ce moment exprime une espèce de dualité. Cette dualité-là, je la vis dans le sens où les gens me voient d’une certaine manière et que ce n’est pas moi. L’important, c’est que moi je le sache, que je reste fidèle à moi et pas que j’essaie nécessairement de changer. Je me suis toujours posé plus ou moins des questions mais j’ai mis un mot sur ça il y a seulement un an ou deux ans. J’ai décidé d’arrêter de me mentir à moi-même sur ce que j’étais et je me suis dit : « tiens transgenre est-ce que ça m’irait ? » C’était ça, je me sentais trans et c’est tout. Je pense qu’il y a beaucoup de gens qui se posent ce genre de questions mais qu’on n’avait pas tout le vocabulaire et l’ouverture grâce à internet, grâce à tous ces gens qui s’affichent et qui disent qui ils sont comme aujourd’hui. Peut-être que si j’avais eu tout ça avant, ça aurait été plus rapide.


Une fresque en face de la Rainbow House où une personne transgenre rappelle que le fait qu’il soit trans n'autorise pas les gens à lui poser des questions à propos de ses parties génitales… Parfois, juste pour avoir les bons pronoms, on est obligé de préciser « Je suis trans » et mon pronom c’est tel ou telle. Les gens sont d’accord (ou pas) mais ils ont souvent des questions invasives : « comment tu fais l’amour ? » « qu’est-ce tu as entre les jambes ? », « tu t’es fait opérer ? » Des questions bizarres qui mettent mal à l’aise. Ça arrive fréquemment à toutes les personnes qui s’identifient en tant que trans. Même si parfois, il y a de la curiosité malsaine, les gens ne disent pas ça méchamment la plupart du temps. Mais ils ne se rendent pas compte à quel point c’est ridicule et comme ça peut transformer quelqu’un en un phénomène de foire. On ne demanderait pas ça à une personne cisgenre…


Une fresque de deux garçons qui s’embrassent : il est écrit « dégoûtant » ou « beau ». On entend souvent ça quand on est LGBT. Je l’aime bien parce que je m’identifie comme gay. J’ai d’ailleurs eu plus d’attaques au niveau de ma sexualité que de mon identité de genre. Beaucoup de gens ne réalisent pas à quel point l’homophobie et la transphobie sont présentes. Dans beaucoup de pays, c’est évidemment pire, on est conscient de notre « chance ». Mais je ne connais aucune personne trans, gay ou bi qui ne puissent pas raconter une histoire d’agression ou d’insulte. En fait, juste le fait d’être toi-même, tu prends une position politique. Juste sortir dans la rue sans se cacher, tu prends position » C’est « se battre », peut-être pas avec des pancartes ou en manif, mais c’est un combat de chaque jour quand même. Car les gens à qui ça n’arrive pas, ne se rendent pas compte que des fois on a peur de sortir dans la rue.


C’est pas très clair mais c’est ma main qui tient celle de ma copine. Quand je me balade avec elle, le simple fait de lui tenir la main ou d’avoir mes bras sur ses épaules provoque des réactions. Ça fait mousser certains pour des raisons que je ne comprends pas. Ça va jusqu’à des mots très violents. Quand on rentre chez elle la nuit, des voitures passent à toute vitesse et s’arrêtent quelquefois juste pour nous insulter. C’est effrayant. Parfois ma copine leur répond et moi je lui dis : « mais tais-toi, arrête ! ». Ça me fait mal de lui dire ça, j’aimerais moi aussi dire quelque chose… Mais il se passerait quoi si ces gens sortaient de leur voiture en se disant « Tiens, on a 5 minutes pour tabasser des gays » ?


C’est ma lampe à côté de mon lit. J’ai une assiette avec une bague, c’est là où je pose tous mes trucs. C’est marrant parce que là j’ai un nœud rose pour mettre dans les cheveux, à côté, j’ai une montre que j’ai prise à mon père... C’est vrai qu’il y a encore cette drôle de dualité parce que moi j’aime tout. J’aime toujours tout ce que j’aimais avant quand j’avais des cheveux jusqu’aux fesses et que je mettais des jupes, ça n’a pas changé. J’ai réussi à rendre ma chambre un peu spéciale, tout simplement parce que je l’ai rendu très à mon image. Je me sens plus safe [en sécurité NDLR] dedans. C’est là où je m’apprête, où je me sens bien avant de sortir. Quand je me vois dans la glace et que je suis torse nu, je me dis : « c’est pas si mal »... Mais quand je suis dans la rue, je suis beaucoup moins sûr de moi… Je sais bien que les gens ne me regardent pas vraiment, qu’ils ne voient pas la différence si je mets un binder ou pas, si j’ai un centimètre de tour de poitrine en moins. C’est moi qui me mets de la pression. Surtout en été quand on doit sortir sans toutes les couches derrière lesquelles je peux me cacher. Mais il faut juste apprendre à vivre ça.
C’est la gare des Guillemins. Je suis tout le temps dans le train, je voyage beaucoup parce que mes parents habitent dans un patelin paumé, j’habite à Liège et ma copine à Bruxelles. Des fois je me demande si je n’habite pas plus dans le train que chez moi ! C’est aussi une sorte de métaphore parce que j’ai l’impression d’être tout le temps en mouvement et en voyage dans ma tête. Et que j’ai parcouru du chemin. Au début, j’étais vraiment en colère tout le temps. À présent je pense que les gens ont juste un manque de compréhension et du mal à imaginer quelque chose qu’ils n’ont jamais imaginé. Qu’il faut leur laisser du temps. Même si des fois, c’est long. Je dois être patient, attendre que les gens se disent enfin : « ok, je ne vais pas le mégenrer exprès, je vais l’appeler ‘’il’’ », je vais arrêter de dire que tu as tort parce que je ne comprends pas. Ou tout simplement m’excuser parce que je me suis rendu compte que j’ai dit des bêtises, par exemple quand je t’avais dit « tu fais ça parce que c’est la mode » !


C’est mon reflet dans la vitre du train, je me vois comme un voyageur. Et aussi pafois comme un spectateur plutôt que comme un acteur de ma vie. Je pense que je réfléchis trop, que ce soit sur mon identité ou ma sexualité. Et j’essaie aussi tout le temps de faire attention à ce que je dis. Ce n’est pas facile pour moi de parler comme ça parce que j’ai peur de dire quelque chose de mal, même en étant quelqu’un qui vit ça, qui est dans la communauté. Tous les jours, je lis des articles, j’essaie de me renseigner sur tous les points de vue possibles. Il y a toujours cette pression : ne pas offenser quelqu’un, ne pas mésinformer les gens, ne pas attirer une mauvaise attention sur soi. Est-ce que j’aide vraiment ma communauté en étant comme ça, est-ce que j’ai ma place ici ? J’ai l’impression que je dois souvent raconter l’histoire de ma vie. Pourtant, je n’ai pas à me justifier, je n’ai pas à expliquer pourquoi je suis comme je suis, pourquoi je ressemble à ce que je ressemble, même si je dis que je suis quelque chose d’autre.


Ça, c'est de nuit, en rentrant chez moi, c’était la pleine lune, elle était bien voyante. La nuit c’est une autre histoire. Avant je ne devais jamais sortir la nuit, j’avais des cours normaux. Maintenant je dois aller le soir et des fois je suis parano, je m’imagine des trucs. Ce qui est marrant, c’est qu’il n'y a plus rien qui se passe depuis que j’ai coupé mes cheveux. Avant c’était des histoires tous les soirs, c’était vraiment effrayant de sortir la nuit. J’avais des longs cheveux, je passais pour une fille, j’avais peur tout le temps. Maintenant cette peur-là, elle est restée parce que je sais bien que quand quelqu’un va me voir, il va penser "c’est une fille" et j’ai peur de ça. J’ai peur de ce côté féminin chez moi parce que j’ai peur de ce que ça implique, de ce que les gens pourraient me faire parce que je suis une fille. C’est dire à quel point on est vraiment tous conditionnés.


C’est un parc près de chez moi à Liège par lequel je dois passer souvent. C’était au début du printemps, quand tout se réveille. J’ai l’impression d’être moi-même dans cette phase où tout se réveille après un long moment. Comme un hiver qui a duré longtemps, il y avait ce genre de lumière qui arrivait : il y a toujours un moment où ça va mieux. Je me dis qu'un jour je me lèverai, je me regarderai dans le miroir et je me dirai « ça va aller mieux maintenant » : je n’aurai plus à me justifier, je n’aurai plus à dire pourquoi je veux qu’on m’appelle d’une certaine manière, je n’aurai plus cette peur de décevoir ma famille. Ils se rendront compte que ce n’est pas grave, que ça ne change rien au final, que je suis toujours la même personne, même mieux ! Et si j’ai l’impression d’être super mal à certains moments, au moins, je me dis que j’avance. Tout le monde n’a pas besoin d’être comme tout le monde. On a tous un chemin différent.


C’est moi, c’est mon ombre qui marchait dans le parc avec les jambes dont j’ai toujours rêvé et la taille que je voulais faire : 3 mètres 80 ! Je trouvais ça cool avec le coucher de soleil derrière. On ne peut pas dire mon genre sur cette photo, c’est juste mon ombre et c’est juste une ombre, c’est ce truc immatériel. Et je me dis que mon ombre, c’est toujours moi. C’est peut-être plus sympa que mon miroir, parce qu’on dirait que c’est le côté qu’on ne voit pas tout le temps. C’est peut-être métaphoriquement ce qui est à l’intérieur de moi…