Dick Annegarn

Militant poétique

L’infatigable Dick Anne­garn, 62 ans au comp­teur, a quit­té sa ferme pyré­néenne pour retrou­ver Bruxelles qu’il a chan­té voi­ci qua­rante ans ! Il est venu rendre visite à sa vieille amante le temps d’un concert au Théâtre 140. Vélo va est son tout der­nier album. Une réus­site. Ren­contre avec ce chan­teur hol­lan­dais atypique.

En 1974, vous portiez une image tout à fait atypique et originale, celle d’un chanteur anarchiste, hippie, homosexuel et mélancolique tourné vers l’écologie alternative avec un discours déjà très conscient des dommages que l’on affligeait à la planète. Quarante ans plus tard que pensez-vous de ce qu’on lui fait endurer ?

Je vis dans un vil­lage de 60 habi­tants et je sais que les com­mu­nau­tés idéales sont dan­ge­reuses. Les kib­boutz, les Khmers rouges, les gau­chistes fran­çais ont créé des modèles dan­ge­reux. Dans ma cam­pagne, rien n’est homo­gène. Même les familles ne sont pas homo­gènes. Les familles ne sont pas d’accord mais cela se tient, il y a une espèce « d’équilibre nucléaire » : on est tel­le­ment mena­çant l’un par rap­port à l’autre qu’on ne se fait pas de mal car si cela explose, cela ris­que­rait de faire très mal.

L’écologie ? En ce qui me concerne, je ne fais pas le tri sélec­tif, je vis seul, je rem­plis une pou­belle en trois semaines. Je n’ai pas envie de gar­der trois pou­belles dans ma cui­sine, avec un pot de yogourt, je n’en mange presque pas, je ne mange jamais de boîtes de conserve, je brûle mais je ne fais pas de com­post. Fran­che­ment, je n’ai pas envie de subir tout ce contrôle moral, je fais confiance. Nous pol­luons déjà moins, nous sommes moins abu­sifs. Aujourd’hui, tous les chô­meurs de France, de Bel­gique et d’ailleurs cherchent un tra­vail sur un modèle éco­lo­gique ou de non-crois­sance, ce ne sera cer­tai­ne­ment pas le plein emploi. Donc là aus­si, j’ai des doutes quant à la décrois­sance comme modèle, je n’ai pas la cer­ti­tude que c’est le modèle à suivre.

Quelle est la différence pour vous entre le militant et le militant poétique puisque vous vous considérez comme tel ?

On ne peut pas être mili­tant poé­tique, on peut agir. Et même d’une façon géné­rale, mili­tant c’est une blague : il y a des mili­taires sans uni­forme. Mili­tant c’est une lutte un peu armée qui est sous-jacente et bur­lesque, donc c’est ridi­cule. La trans­for­ma­tion c’est pareil, c’est un mot que j’ai uti­li­sé pour le plai­sir de le défor­mer, etc. mais en tant que citoyen j’expérimente, j’agis, je me fédère avec des gens, je suis un acteur de la vie cultu­relle, de la vie citoyenne. Je n’ai pas le droit de vote, donc j’ai encore plus la rage de devoir agir sans modèle, sans le for­mat démo­cra­tique habituel.

Je ne peux pas me satis­faire de faire une manif ou de dire ce que je pense de Sar­ko­zy ou de Steve Jobs. Cela ne me satis­fait pas et à la limite cela m’est inter­dit, je ne peux pas m’exprimer poli­ti­que­ment par le vote, en tant qu’étranger fran­çais je n’ai pas le droit de vote et en plus je suis étran­ger. Et donc petit à petit je me suis for­gé une atti­tude res­pon­sable d’étranger.

Qu’est-ce qui défi­nit un étran­ger ? Il apporte quelque chose. Tous les étran­gers de France apportent quelque chose à la France. Il faut arrê­ter de pré­sen­ter les étran­gers comme un pro­blème, ce sont des gens qui cotisent, qui tra­vaillent, qui essaient d’apporter leur étran­ge­té. Que serait la scène fran­çaise sans le Belge Brel, sans l’Egyptien Claude Fran­çois, sans l’Arménien Charles Azna­vour ? J’agis, j’apporte quand même quelque chose à la France qui m’accueille sans me don­ner le droit de vote — une vraie frus­tra­tion. Mon mili­tan­tisme est obli­gé d’être ori­gi­nal, je ne peux pas et ne veux pas adhé­rer à un par­ti fran­co-fran­çais ou cor­po­ra­tiste ou avec des inté­rêts éco­no­miques et limi­tés. Je suis obli­gé d’aller cher­cher ailleurs et en plus la poé­sie a une image un peu ridi­cule, donc je suis aujourd’hui fon­da­teur du Fes­ti­val du Verbe et des Amis du Verbe, c’est sur­tout cette notion d’amitié qui m’intéresse.

Et les poètes ne sont pas tous unis et for­ma­tés non plus, on lutte. Dans l’anticonformisme, on peut aus­si avoir le poète rebelle, une clique de poètes rebelles, il n’y a pas pire. Ils se prennent la tête, ils se dis­putent et ils engueulent tout le monde. Cela en fait des soli­taires, des petits îlots de mili­tan­tisme limi­té et iso­lé. Donc mon pre­mier tra­vail est de m’approcher de gens pour les­quels je suis un étran­ger. C’est déjà là un acte de citoyen­ne­té : j’essaie de les com­prendre, j’essaie de me faire com­prendre. Par exemple avec mes amis pay­sans, avec mon asso­cia­tion, com­po­sée essen­tiel­le­ment de pay­sans. C’est dans ma cam­pagne que j’ai appris qu’on peut être culti­va­teur et culti­vé ! Ce n’est pas réser­vé seule­ment aux intel­lec­tuels et qui plus est aux intel­lec­tuels de gauche. Un pay­san-chas­seur de droite peut très bien aimer la poé­sie. J’ai mon cœur à gauche et je suis homo­sexuel. J’ai une cer­taine atti­tude par rap­port à la vie qui n’est pas la famille papa-maman, mais en même temps je res­pecte les familles ou les pay­sans. Je vis seul et la nuit, je ne sais pas qui a dit cela, « j’entends les cris du monde ». Je suis soli­daire même en étant seul, mais en effet j’agis socia­le­ment qua­si­ment tous les jours avec mon association.

Êtes-vous en phase avec toutes ces nouvelles technologies ?

J’ai mon site web depuis 14 ans (annegarn.com) avant même que je signe chez War­ner. En 1997, avec mon por­table sous le bras, je me suis ren­du à la mai­son de disque et j’ai lan­cé « voi­là ma vitrine ». Je leur ai dit « je fais le tra­vail que vous vous ne faites pas, c’est-à-dire la dif­fu­sion de mes œuvres ». J’ai donc exi­gé de pou­voir res­ter en contact, de créer mon fan-club moi-même et d’être en inter­ac­ti­vi­té avec un jeune talent, Mathieu Boo­gaerts. Par contre, je me suis ser­vi des réseaux sociaux plus tar­di­ve­ment. Pour mon site, je suis le web­mas­ter et il y a l’ensemble de mes albums et de toutes mes acti­vi­tés cultu­relles. C’est un site avec un vrai contenu.

Comment vous positionnez-vous par rapport au téléchargement ?

Je ne suis pas pour la gra­tui­té com­plète, mais le jeune aujourd’hui n’a pas l’argent pour un album à 25 €. Mon der­nier album coûte 18 €. Sur une pla­te­forme de télé­char­ge­ment légal, cela revient à 10 €. Je n’invite jamais per­sonne à mes concerts, mes amis paient plein pot. Je ne suis pas pour la gra­tui­té, ce n’est pas un modèle viable long­temps. Main­te­nant, de là à mettre un gen­darme der­rière les jeunes qui télé­chargent ou piratent, je m’y refuse ! You­Tube m’horripile. Le fait d’avoir l’obligation de regar­der par exemple une pub pour Bruce Spring­steen, dès que j’ouvre mon télé­phone, dès que j’ouvre un ordi­na­teur. C’est gra­tuit mais je les emmerde, cela ne m’intéresse pas. Même avec la gra­tui­té, nous sommes dans un monde de contraintes et de pro­pa­gande cultu­relle. On ne peut pas dire à pro­pre­ment par­ler que ce soit capi­ta­lis­tique mais en tout cas hégé­mo­nique, uni­voque. Ce sont tou­jours les mêmes, c’est désolant.

Avec internet et le téléchargement on peut aussi du coup découvrir énormément de choses et peut-être de cibler davantage ses recherches…

Com­ment dire ? Alan Lomax est un très célèbre eth­no­mu­si­co­logue amé­ri­cain, folk­lo­riste, musi­co­logue et col­lec­teur de musiques, pro­ba­ble­ment le plus célèbre dans le public des non-spé­cia­listes, il était ami avec Dylan. Avec son père, Ils ont enre­gis­tré du blues et du folk, pen­dant 70 ans. Ils ont col­lec­té toutes sortes d’enregistrements ama­teurs de manière très éclai­rée où on retrouve par exemple Pete See­ger, pion­nier de la musique folk amé­ri­caine avec Woo­dy Guthrie. On a créé un site qui s’appelle culturalequity.org qui set en quelque sorte sa fon­da­tion post­hume eth­no­cul­tu­relle. Tout le fond sonore qu’il a créé y est acces­sible gra­tui­te­ment. Avant en effet, il fal­lait aller à la Biblio­thèque du Congrès amé­ri­cain pour les entendre, il fal­lait être eth­no­logue. Vous avez les sources du blues, du folk, du rock. Cela repré­sente un ensemble de maté­riaux monu­men­tal dont l’accès est gra­tuit. L’accès libre est une grâce, une richesse.

Aujourd’hui, ce qui rapporte dans le monde musical ce ne sont plus les ventes de CD mais surtout les concerts. La musique est devenue en quelque sorte un simple moteur pour faire venir des gens aux concerts. Trouvez-vous cela naturel ? C’est dans l’air du temps ?

Oui, cela s’appelle un spec­tacle vivant, à l’instar de Beyon­cé qui danse, c’est du grand show. Un modèle un peu mégalomane.

Nous en effet c’est la com­bi­nai­son d’un peu de télé, un peu de pro­mo, un peu de disque. À l’heure actuelle, nous avons quand même l’obligation de ne pas uni­que­ment res­ter dans notre jus d’artiste, qui essaie de se vendre. Comme tout le monde, il faut qu’on ouvre les yeux et que l’on passe son temps à être comme les autres sans que cela ne rap­porte pour autant néces­sai­re­ment de l’argent. Par exemple, je suis allé à Livourne pour écrire une chan­son à Calo­ge­ro, il ne l’a jamais chan­té. Du coup, j’ai décou­vert la Tos­cane et l’hiver. J’ai le plai­sir du voyage. D’ailleurs, je conseille à tous les chô­meurs, à tous ceux qui n’ont pas de modèle éco­no­mique, qui n’ont pas une car­rière ou pas d’activités, de voya­ger. C’est moins cher de voya­ger que de res­ter en Bel­gique et de se chauf­fer, de payer ce « putain » de for­fait de télé­phone et tous ces faux frais ! Vous pre­nez votre sac à dos et vous par­tez. Je viens de voir sur la place de la Bourse à Bruxelles, un gars très sou­riant, il était en train de se laver dans la fon­taine. Lui, il aura sa chan­son, d’ailleurs j’en ai fait pas mal de chan­sons sur les clo­chards. À vrai dire, j’étais un peu clo­chard moi-même, d’ailleurs j’ai chan­té dans la petite rue des Bou­chers, à Paris Saint-Ger­main, à l’Écluse de nuit à 35 – 40 ans. J’y allais quand je n’avais pas assez de tra­vail, pour m’entretenir la voix, les muscles de gui­ta­riste. J’allais chan­ter sur la place de la Mai­rie de Mon­treuil, il n’y avait que des Chi­ba­nis, des Maro­cains à la retraite et des mômes qui fai­saient du ska­te­board. Ils ne m’écoutaient même pas, mais cela m’a per­mis de res­ter en vie. Nous n’avons pas néces­sai­re­ment besoin de nous pro­duire en concerts ni de réa­li­ser un disque pour être artiste.

Si vous aviez une seconde vie maintenant, vous feriez pareil ?

C’est facile de dire « non je ne regrette rien ». Fran­che­ment, je tra­vaille beau­coup, il y a vingt ans, j’avais de meilleures jambes, de meilleures envies aus­si. Je suis un peu fati­gué. Vous me posez des ques­tions aujourd’hui que j’avais envie que l’on me pose il y a vingt ans et qu’en plus ce soit enten­du, que mes asso­cia­tions connaissent un cer­tain suc­cès. Je rame moins main­te­nant qu’il y a vingt ans, on va dire le suc­cès d’estime arrive tard. Je suis citoyen d’honneur de Bruxelles. Je suis Doc­teur Hono­ris Cau­sa de la Facul­té de Liège. J’ai été pro­mu avec Robert Wyatt et Archie Shepp, nous sommes des pas­seurs, des mili­tants un peu cultu­rels et poétiques.

Éprouvez-vous toujours autant de plaisir à chanter sur scène ?

Chan­ter « Pia­no dans l’eau » de mon der­nier album Vélo va est un vrai plai­sir pour moi. Néan­moins, je ne chante pas assez sou­vent pour être snob. Je joue en concert toutes les semaines. Il y en a qui partent en week-end, moi je pars en concert ! C’est bien aus­si, c’est jouis­sif pour moi. Il y a la veuve de Bashung qui me demande de lui rendre un hom­mage, je n’ai pas vrai­ment « l’hommagite aïgue » mais il y a une chan­son que je vou­drais chan­ter : « C’est com­ment qu’on freine ». C’est une chan­son sur la schi­zo­phré­nie. »Pousse ton genou, j’passe la troi­sième. Ça fait jamais qu’une borne que tu m’aimes. Je sais pas si je veux te connaître plus loin. Arrête de me dire que je vais pas bien. C’est com­ment qu’on freine. Je vou­drais des­cendre de là. C’est com­ment qu’on freine ? » Je suis en train de la tra­vailler. C’est une divine comé­die. Bashung a eu une période psy­chia­trique que j’aimais bien, il se rou­lait par terre. J’aimais mieux cela que la rock star avec les lasers. Je vais donc reprendre cette chan­son un peu folle, mais de là à ce que je rentre dans la secte des ado­ra­teurs de Bashung, cer­tai­ne­ment pas !

Je ne fais par­tie d’aucun fan-club, d’aucune secte et d’aucune lutte par­ti­cu­lière. Je suis un peu obli­gé d’être soli­taire pour pou­voir obser­ver, je m’engage dans ma propre asso­cia­tion. Ain­si, j’écoute très peu de musique par exemple. J’écris de la musique mais je n’en consomme pas. Je ne sais même pas où se trouve la télé­com­mande de mon lec­teur CD ! (Rires). Je suis auto­di­dacte mais vous savez il y a de la musique dans la rue, les gens chantent un peu. Quand on arrive dans une sta­tion-ser­vice, il y a Beyon­cé qui chante, je n’ai pas besoin d’acheter un disque, il suf­fit que je fasse le plein d’essence et je l’entends. La musique vient à moi. La musique que j’écoute est celle du monde dans la rue.

Que pensez-vous des mouvements qui défendent ou qui s’opposent au mariage pour tous ?

Il s’agit bien de la res­pon­sa­bi­li­té de notre géné­ra­tion, de cette révo­lu­tion conser­va­trice n’ayant pas su poser les vraies alter­na­tives. Tout homo­sexuel que je suis, je res­pecte par exemple la famille chi­noise. Ce modèle fonc­tionne, ce sont des gens qui res­tent ensemble jusqu’à la fin de leur vie qu’ils s’aiment ou qu’ils ne s’aiment plus. L’amour comme ciment, ce n’est pas suf­fi­sant. Signer un contrat au-delà des conflits, au-delà du sen­ti­ment pour s’inscrire dans une socié­té papa-maman, c’est plus facile on va dire. Je ne suis pour­tant pas cer­tain que papa-papa ou maman-maman soit néces­sai­re­ment un modèle.

La ques­tion est : « est-ce que vous tolé­rez qu’on s’occupe quand même de nos enfants ?». Moi, fran­che­ment, je vivais avec mon amant qui était eur­asien. Il avait eu un enfant avec une copine. Tous les dimanches nous étions un couple bizarre sur la péniche. Cet enfant qui n’était pas le mien, on le pro­me­nait ensemble, c’était occa­sion­nel. Comme modèle, je n’aurais pas sou­hai­té cela à l’enfant. Je n’aurais pas sou­hai­té que cet eur­asien et moi soyons ses pères à vie. De même, je ne sou­haite à per­sonne d’avoir seule­ment sa maman comme ave­nir ou comme uni­vers. Que les pre­mières années l’enfant ait un besoin mater­nel, soit, je peux le com­prendre, mais elle ne doit pas avoir une place exclu­sive. Il n’y a pas de couple idéal, pas de famille idéale.

La pédo­phi­lie se pra­tique sou­vent en famille donc pré­sen­ter la famille comme seul modèle ver­tueux c’est un men­songe. La famille est étouf­fante, la famille est abu­sive, oppres­sante, trau­ma­ti­sante, pos­ses­sive, sécu­ri­taire, injuste, folle ! Donc pour moi la famille hété­ro­sexuelle papa-maman, ce n’est pas non plus un modèle. Je n’ai pas vrai­ment d’idéal à pro­po­ser. Juste vivre et lais­ser vivre. Je ne m’opposerai ni à l’un ni à l’autre. D’ailleurs, dans mon disque je le dis : « l’eau esquive la pierre sur sa voie ». On peut vivre autre­ment sans néces­sai­re­ment affron­ter la pierre. Papa et maman qui vont à l’église et qui veulent se pré­sen­ter comme seul modèle de socié­té, qui conti­nuent à pen­ser qu’ils sont le centre du monde. Mais le monde se branle à la mai­son en rêvant d’enculer l’univers ! Que la sexua­li­té soit vécue de toutes les façons dif­fé­rentes à par­tir du moment où l’on ne force per­sonne. La sexua­li­té, il faut la lais­ser libre. Si je vis avec quelqu’un et que nous avons un enfant ensemble, il a droit à notre héri­tage comme tout autre enfant. Je suis pour les exten­sions à la Loi sur le mariage.

Ne craignez-vous pas ce radicalisme religieux, l’amalgame qui est fait et centré sur l’Islam, vous qui vivez en partie dans une ville portuaire du Maroc ?

Nous n’avons pas à avoir un avis sur une reli­gion, c’est une liber­té répu­bli­caine déjà, un droit de l’Homme. Donc je n’ai pas à avoir un avis sur une reli­gion. Main­te­nant à Essaoui­ra, je vis dans le mel­lah, le quar­tier juif de cette ville arabe, ce qui est le cas de beau­coup de vil­lages au Maroc. Dans ce quar­tier se côtoient des toxi­co­manes, des fon­da­men­ta­listes, des femmes des classes popu­laires, des Ber­bères. J’y vis pen­dant des mois. Des mômes jouent au foot­ball avec des bou­teilles en plas­tique. Cela me casse les oreilles mais je m’interdis d’élever la voix pour ces par­ti­cu­la­ri­tés. Le seul moment — et je croyais que cela allait être la guerre – où j’ai sen­ti une petite mon­tée de voix, c’est quelqu’un qui com­men­tait un match de foot. Il y avait fran­che­ment une pro­vo­ca­tion de la part des jeunes. Il y avait des femmes voi­lées jusqu’aux mains, il y avait des toxi­cos et tous vivent dans un tout petit espace sans se nuire. Mais ces gens-là vivent ensemble. Ils sont laïcs. Donc moi je n’ai pas à avoir un avis là-des­sus. C’est comme cela.

La reli­gion c’est comme shoo­ter dans des bou­teilles en plas­tique dans une chi­cane à Essaoui­ra. Per­son­nel­le­ment je prie­rais que cela s’arrête un jour, que je puisse dor­mir tran­quille mais je ne dirais rien. La femme voi­lée est vexa­toire, le foot aus­si est une autre vexation.

J’apprends et je conti­nue à apprendre la tolé­rance. Alors, j’ai vécu aus­si chez les Ber­bères dans des cam­pagnes déli­cieuses où il y a des chiens qui hurlent la nuit, où il y a du bruit. Per­son­nel­le­ment je déteste le bruit mais je vais quand même vivre dans une rue dans le mel­lah d’Essaouira. Je conti­nue à me mettre à l’épreuve pour connaître jusqu’où la tolé­rance des autres va, je me cale là-des­sus. C’est d’ailleurs André Azou­lay, Conseiller du Roi et ancien com­mu­niste, qui a dit « nous, nous n’avons pas souf­fert des Arabes, on a souf­fert des Euro­péens, les plus grands géno­cides dans le monde sont des géno­cides avec la croix devant, le géno­cide en Amé­rique latine où ils ont tué cin­quante mil­lions d’Indiens avec la croix devant ».

Per­son­nel­le­ment, l’Islam n’est pas un pro­blème, c’est une reli­gion comme une autre tant qu’il tolère que je ne sois pas musul­man. Dans la bible aus­si il faut tuer le mécréant et le non-croyant brûle en enfer. Et n’oublions pas que l’intégrisme a été inven­té par les catho­liques. Il fal­lait chas­ser le diable et tout cela. Évi­dem­ment, il y a bien quelques fous. Ce n’est pas l’Islam, ce sont des croyances, des folies. Je n’ai pas à vivre cela ni au Maroc, ni en ban­lieue pari­sienne d’ailleurs. Je vis juste à côté de gens qui cherchent du tra­vail, qui cherchent la paix, la digni­té. Un point c’est tout.

De nouveau, ces derniers temps, on assiste beaucoup à des confusions entre étrangers et émigrés ?

À la limite un étran­ger n’est pas un pro­blème, il est une solu­tion. On aurait peut-être moins com­pris l’Islam, s’il n’y avait pas eu des musul­mans en Bel­gique, il vaut mieux les avoir à côté de soi qu’éloignés. C’est une mixi­té qui per­met petit à petit de com­prendre que nous ne sommes pas dans un monde homo­gène, que l’Islam n’est pas une natio­na­li­té, ni une race. Il n’est même pas une reli­gion. C’est une espèce de mot fédé­ra­teur de beau­coup de fan­tasmes, de beau­coup de haine. Oui, Jésus était juif et arabe et chré­tien et pro­ba­ble­ment même un peu boud­dhiste aussi !

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