Du front élargi au mouvement social : quel GPS ?

Mou­ve­ment citoyen, mou­ve­ment syn­di­cal, mou­ve­ment social… Dans l’effervescence actuelle des mobi­li­sa­tions et de la contes­ta­tion sociales, il est cru­cial de s’interroger sur la nature, les objets et les formes des expé­ri­men­ta­tions com­munes ou trans­ver­sales en cours. Même si elles ne consti­tuent pas une pre­mière, ces expé­riences revêtent une impor­tance consi­dé­rable pour qui veut dépas­ser le stade d’alliances cir­cons­tan­cielles et entend enra­ci­ner (l’idée d’) un front social élar­gi.

À la suite des ini­tia­tives des Acteurs du temps pré­sent et de l’Alliance D 19 – 20, à d’autres niveaux, Hart Boven Hard et Tout autre chose ont émer­gé sur une double ligne com­mune.

L’opposition, d’abord, aux pro­grammes gou­ver­ne­men­taux d’austérité bud­gé­taire, que ceux-ci soient éri­gés par la droite majo­ri­taire au fédé­ral et en Flandre en condi­tion sine qua non de toute « bonne gou­ver­nance », ou qu’ils soient pré­sen­tés, a mini­ma, par les majo­ri­tés de centre-gauche des éche­lons fédé­rés fran­co­phones comme un ordre de marche de la Com­mis­sion euro­péenne à suivre bon gré, mal gré, « res­pect des règles com­munes » oblige.

Pour faire front avec quelque chance d’aboutir à un résul­tat, la néces­si­té d’initiatives larges, socia­le­ment et sec­to­riel­le­ment diver­si­fiées, s’est impo­sée gra­duel­le­ment à l’ensemble des pro­ta­go­nistes de la contes­ta­tion. Par-delà les a prio­ri et les réti­cences des uns ou des autres… C’est la deuxième dimen­sion qui relie les nou­veaux mou­ve­ments citoyens et autres alliances récentes : la volon­té « consti­tu­tive » d’établir un rap­port de force qu’échouaient à construire, sépa­ré­ment, jusqu’ici, les com­po­santes orga­niques du modèle socio­po­li­tique belge ins­ti­tué, orga­ni­sa­tions syn­di­cales, d’une part, asso­cia­tions socio­cul­tu­relles (au sens large), d’autre part. Et la prise de conscience de leurs propres limites est deve­nue plus pal­pable encore dans la confi­gu­ra­tion actuelle inédite qui voit l’ensemble de leurs relais poli­tiques sié­ger sur les bancs de l’opposition fédé­rale.

IMBRICATION ET POSITIONNEMENT

La dyna­mique inclu­sive nou­velle passe bien, selon Dries Doui­bi, membre du comi­té de conseil du Kuns­ten­fes­ti­val­de­sarts et for­te­ment impli­qué dans Hart Boven Hard, par un « chan­ge­ment radi­cal de rela­tions entre citoyens et État », mais aus­si par une redé­fi­ni­tion des rap­ports entre les citoyens et leurs asso­cia­tions, ain­si qu’entre les asso­cia­tions et le poli­tique… En même temps, confient les porte-paroles ren­con­trés par Agir par la culture, l’objectif n’est pas de « cas­ser » les piliers, ni de les concur­ren­cer de l’extérieur. Alors qu’elle est direc­te­ment mise en cause par le pou­voir poli­tique en Flandre, l’imbrication dans l’État de moins en moins social des asso­cia­tions et des orga­ni­sa­tions inter­mé­diaires – le concept de « Mid­den­veld » du côté fla­mand – pose la ques­tion de l’avenir du posi­tion­ne­ment poli­tique, « par­ti­san » ou « auto­nome », des mou­ve­ments et de la contes­ta­tion. Ceci, des deux côtés de la fron­tière lin­guis­tique, même si les accents et le degré d’urgence dif­fèrent.

Mais les ini­tia­tives fédé­ra­trices qui se déve­loppent ne sont-elles pas, dès aujourd’hui, cha­cune à leur manière, comme le sug­gère Jean Blai­ron de l’asbl RTA dans une série d’analyses-manifestes sur la néces­si­té et les moda­li­tés d’un « front social élar­gi »[1], autant de ten­ta­tives de réponse au pro­blème plus large, plus struc­tu­rel, que repré­sente « l’affaiblissement de la cri­tique du capi­ta­lisme et du contre-pou­voir » depuis la fin des années 1960 ?

Une piste concrète, à cet égard, que défrichent les nou­velles formes d’appel à résis­tance est de lut­ter contre la dis­per­sion des éner­gies et la ten­ta­tion « dis­jonc­tive » (ou… ou…) sou­vent à l’œuvre dans le mou­ve­ment social, c’est-à-dire contre la logique du « pré-car­ré » qui tend à sépa­rer les col­lec­tifs les uns des autres et de leurs reven­di­ca­tions res­pec­tives. Au mieux, sou­vent, un groupe qui ne se sent concer­né que par un mot d’ordre de la pla­te­forme, se mon­tre­ra indif­fé­rent aux autres reven­di­ca­tions, au pire il en dénie­ra la légi­ti­mi­té ou en incri­mi­ne­ra la concur­rence.

LES ATOUTS DE LA CONJONCTION

Il faut, dans un pre­mier temps, pou­voir croi­ser et conju­guer, dans la mobi­li­sa­tion, les prio­ri­tés des uns et des autres, comme le sou­ligne Jan Bus­se­len d’Hart Boven Hard : « Les thèmes des droits des chô­meurs ou du Trai­té trans­at­lan­tique (TTIP) ne sus­citent pas autant le débat ou la contes­ta­tion en Flandre qu’au sud du pays. L’inverse peut être vrai aus­si. Je pense qu’on doit pou­voir tra­vailler ensemble, de façon flexible, sur des pro­blé­ma­tiques ou des reven­di­ca­tions de nature dif­fé­rente, qui ne nous concernent pas for­cé­ment, cha­cun, au même degré, que ce soit au Nord ou au Sud. Mais en même temps sans se perdre. »

Cela revient, notam­ment, à inté­grer reven­di­ca­tions « maté­rielles », liées aux rap­ports de pro­duc­tion, et reven­di­ca­tions « imma­té­rielles », qui pro­cèdent, elles, du logi­ciel cultu­rel ou men­tal de l’époque que mobi­lisent les stra­té­gies des forces glo­bales domi­nantes et qui démo­bi­lisent l’énergie affec­tive et psy­chique des corps sociaux subis­sants. Ain­si, la lutte contre le creu­se­ment des inéga­li­tés sociales, montre Blai­ron, passe-t-elle par le dévoi­le­ment des « asy­mé­tries de trai­te­ment » entre les uns et les autres : entre, d’un côté, les tra­vailleurs avec ou sans emploi, qui sont voués aux efforts et aux sacri­fices impo­sés (et ils le sont d’autant plus, impo­sés, à mesure que la rela­tion à l’emploi se fra­gi­lise et que les per­sonnes concer­nées sont appau­vries), et, d’un autre côté, les inves­tis­seurs, les action­naires, les mul­ti­na­tio­nales… aux régimes fis­caux amé­na­gés à des fins d’attractivité (et ils le sont d’autant plus, amé­na­gés, que l’on monte dans l’échelle des res­sources).

Faute de mettre au jour, de manière visi­ble­ment conju­guée, ces trai­te­ments imma­té­riels en miroir inver­sé, on se condamne à devoir lais­ser le dis­cours domi­nant dérou­ler son argu­men­taire bien connu : celui qui, au nom de leur carac­tère « natu­rel », « néces­saire » ou « iné­luc­table », jus­ti­fie les mesures d’austérité maté­rielles qui sont prises « pour le bien de tous », alors que la répar­ti­tion dif­fé­ren­tielle de ces mesures nour­rit, en fait, les inéga­li­tés en faveur des inté­rêts des uns et au détri­ment de ceux des autres.

D’où l’importance de l’entreprise de décons­truc­tion des dis­cours poli­tiques aux­quels s’attaque Tout autre chose : « Notre mou­ve­ment n’a pas voca­tion à deve­nir un par­ti poli­tique, fait obser­ver Véro­nique Clette-Gaku­ba, mais, au contraire, à opé­rer des syn­thèses de façon de pen­ser dif­fé­rentes. Trop long­temps, dans notre rap­port à la poli­tique clas­sique, nous nous sommes lais­sés anes­thé­sier ; nous avons été comme cap­tu­rés par une espèce de pen­sée unique, ou, plus exac­te­ment, par une inter­dic­tion de pen­ser ». Et chez Hart Boven Hard, on recourt à une palette d’expérimentations « joyeuses », artis­tiques, sym­bo­liques ou humo­ris­tiques, visant l’activation de l’imaginaire, de la curio­si­té, plu­tôt que l’expression « dure » de la colère.

On peut esti­mer que de telles démarches s’inscrivent dans le cadre des luttes « cultu­relles », luttes pour le ren­for­ce­ment de la richesse cultu­relle ou de la capa­ci­té sub­jec­tive des indi­vi­dus : on entend par là les connais­sances, les capa­ci­tés d’agir, de créer, d’organiser…, et les res­sources sym­bo­liques dont dis­posent les popu­la­tions pour se réa­li­ser effec­ti­ve­ment comme acteur ou comme sujet.

LUTTES CULTURELLES ET SOCIALES

De façon « conjonc­tive », une fois encore, ces luttes cultu­relles vont de pair avec les luttes sociales pour l’égalité des droits et un par­tage plus équi­table des richesses maté­rielles. Car on est bien là dans un tra­vail social, édu­ca­tif, cultu­rel qui déter­mine les condi­tions sub­jec­tives de l’action sociale, ou, pour emprun­ter à la pen­sée du phi­lo­sophe Félix Guat­ta­ri, un tra­vail qui contri­bue à « la pro­duc­tion des condi­tions de toute pro­duc­tion ».

Inté­grer plei­ne­ment ce tra­vail d’enrichissement sub­jec­tif au mou­ve­ment en cours repré­sente aus­si, sans doute, une manière de ren­con­trer ce qu’Alain Tou­raine appelle, dans la culture indi­vi­dua­liste de l’époque, le « thème du sujet » : la volon­té de consti­tuer un anti­dote à la force « noire » de l’individualisme, à savoir un consu­mé­risme dic­té par l’argent, par la domi­na­tion, par la pro­pa­gande.

Dans un de ses der­niers ouvrages, La fin des socié­tés, le socio­logue des mou­ve­ments sociaux, en sou­ligne la néces­si­té : « Les Euro­péens ont rai­son de défendre bec et ongles des poli­tiques qui com­binent pro­tec­tion sociale et redis­tri­bu­tion des reve­nus, sur­tout quand elles sont asso­ciées à un impôt pro­gres­sif. Mais ces objec­tifs ne sont plus suf­fi­sants ; non pas tant parce que les moyens finan­ciers néces­saires à leur réa­li­sa­tion manquent, mais avant tout parce qu’ils négligent, par­fois de manière scan­da­leuse, les droits et les demandes des sujets humains. C’est ce que nous expri­mons mal­adroi­te­ment lorsque nous par­lons du manque d’humanité, de res­pect ou d’écoute des ins­ti­tu­tions à l’égard de ceux qu’elles traitent comme de simples deman­deurs d’aides sociales, alors que ces per­sonnes ont besoin en plus d’une pro­tec­tion contre les acci­dents de la vie, que l’on encou­rage leur capa­ci­té d’indépendance et d’initiative. »

Construire, che­min fai­sant, un maxi­mum de points d’accord autour de ces divers enjeux de conjonc­tion peut favo­ri­ser l’élaboration d’une iden­ti­té com­mune, struc­tu­rée et struc­tu­rante, entre nou­veaux par­te­naires, citoyens, asso­cia­tifs et syn­di­caux. Car, pour le Tou­raine « his­to­rique » cette fois, c’est par le biais de la défi­ni­tion d’une telle iden­ti­té autour de dif­fé­rentes condi­tions que peut adve­nir un véri­table mou­ve­ment social.

Une socié­té dit-il, est « pro­duite », ou struc­tu­rée, par un « enjeu cen­tral » (ou socié­tal) que tra­duisent la conflic­tua­li­té des acteurs et leurs capa­ci­tés pra­tiques res­pec­tives à iden­ti­fier cet enjeu ain­si que la res­source cen­trale qui per­met le déve­lop­pe­ment réel des socié­tés (le tra­vail indus­triel, hier). Le véri­table mou­ve­ment social existe à par­tir du moment où l’acteur qui le consti­tue est capable d’identifier cette res­source, d’abord, d’en pro­po­ser une inter­pré­ta­tion non domi­née, face au sens qu’en impose un adver­saire lui aus­si iden­ti­fié, ensuite, de nom­mer sa contri­bu­tion propre dans la pro­duc­tion de cette res­source, de récla­mer la rétri­bu­tion de cette contri­bu­tion, et de se don­ner les moyens de faire de cette reven­di­ca­tion un enjeu de socié­té glo­bal, enfin.

Si, s’étant dépla­cé au niveau euro­péen, le contexte dans lequel un mou­ve­ment social de grande ampleur pour­rait naître est entiè­re­ment nou­veau, avec le haut degré d’imprévisible que cela sup­pose, les fon­da­tions exis­ten­tielles d’un tel mou­ve­ment res­tent les mêmes.


[1] Jean Blai­ron et Chris­tine Mahy, « Vers un front social beau­coup plus large », sep­tembre 2014 ; Jean Blai­ron et Chris­tine Mahy, « Vers un front social élar­gi : quel objet et quelle forme ? », novembre 2014 ; Jean Blai­ron, « La mul­ti­pli­ca­tion des plates-formes de mobi­li­sa­tion : com­ment l’appréhender ? », avril 2015 ; Jean Blai­ron et Isa­belle Dubois, « La créa­tion de plates-formes, une nou­velle forme de mobi­li­sa­tion poli­tique ? », jan­vier 2015, Ana­lyses et études de RTA asbl, dis­po­nibles en ligne sur www.intermag.be.

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