Du supplice comme spectacle au spectacle comme supplice…

Par Jean-Fran­çois Pon­te­gnie

Depuis que les lignes qui suivent ont été écrites, de nou­veaux atten­tats sont venus ensan­glan­ter l’actualité, de Dja­kar­ta à l’Égypte, des dizaines de per­sonnes ont péri, froi­de­ment abat­tues ou vic­times de bombes aveugles. À Man­ches­ter, un jeune homme s’est fait explo­ser dans la foule quit­tant le concert d’une quel­conque star­lette. Le spec­tacle de cet atten­tat, au cœur même de ce dont la socié­té spec­ta­cu­laire entend faire notre ordi­naire, ouvre une pers­pec­tive ver­ti­gi­neuse sur l’hypothèse que nous posons que l’inversion des signes — où c’est à pré­sent le crime qui fait spec­tacle — témoigne de la dilu­tion de tout signi­fié dans un éter­nel pré­sent.

1610, RAVAILLAC

En mai 1610, Fran­çois Ravaillac tru­ci­dait Hen­ri IV.

Il est inté­res­sant Ravaillac et tout ce qu’il a sus­ci­té comme thèses sur les com­plots ayant conduit — ou non — à son ins­tru­men­ta­li­sa­tion par le camp catho­lique (Hen­ri IV étant notoi­re­ment ambi­gu et ne se résol­vant pas à exter­mi­ner une bonne fois pour toutes les Hugue­nots).

Il est inté­res­sant encore parce qu’il n’allait pas fort bien — on sait qu’à cause de ses « visions » il avait suc­ces­si­ve­ment été jeté de tous les ordres reli­gieux dans les­quels il vou­lait entrer.

On a là tout ce qu’il faut pour faire un bon atten­tat : une l’enfance désas­treuse (son père, un poi­vrot notoire, bat­tait toute la famille comme plâtre), un fana­tique (genre : catho­lique) ayant à faire à un roi peu enclin à tran­cher dans le vif des Infi­dèles (pour le coup : des Pro­tes­tants).

On a accu­sé les Jésuites qui comp­taient en leurs rangs quelques illu­mi­nés de haut vol, au 19e siècle, Miche­let a affir­mé qu’il y avait eu com­plot — sur le détail duquel on pas­se­ra mais qui aurait impli­qué Cathe­rine de Médi­cis et ses amis catho­liques.

D’autres encore déve­lop­pèrent bien des expli­ca­tions, dont aucune à ce jour ne fait figure de véri­té.

EXÉCUTION PUBLIQUE

Fran­çois Ravaillac fut exé­cu­té le 27 mai 1610 en place de Grève à Paris. Un spec­tacle soi­gné dans sa concep­tion, un peu moins dans sa fac­ture, « Fran­çois Ravaillac étant doté d’une robuste consti­tu­tion », il mit en effet beau­coup de temps avant de rendre l’âme, à la suite d’indicibles tor­tures. Un spec­tacle, disions-nous : l’exécution en place publique est en effet, selon Michel Fou­cault, « un céré­mo­nial pour recons­ti­tuer la sou­ve­rai­ne­té un ins­tant bles­sée », elle « s’insère dans toute la série des grands rituels du pou­voir éclip­sé et res­tau­ré (cou­ron­ne­ment, entrée du roi dans une ville, […]) ».C’est qu’« il doit y avoir dans cette litur­gie de la peine, une affir­ma­tion empha­tique du pou­voir et de sa supé­rio­ri­té intrin­sèque »[1]

LE SUPPLICE COMME RITUEL

Un spec­tacle, enten­du comme céré­mo­nial, comme rituel, comme litur­gie et qui, à défaut de véri­té, res­tau­rait un sens. On note­ra, dans cette logique, que le céré­mo­nial pré­sen­tait aus­si un rap­port avec l’acte com­mis : « on trouve même quelques cas de repro­duc­tion qua­si théâ­trale du crime dans l’exécution du cou­pable : mêmes ins­tru­ments, mêmes gestes ». Il s’agit en quelque sorte d’« épin­gler le sup­plice sur le crime lui-même ; [d’]éta­blir de l’un à l’autre une série de rela­tions déchif­frables ».

Il res­sort encore de tout ceci que le peuple était le « per­son­nage prin­ci­pal du sup­plice » : à la fois spec­ta­teur et témoin (voire auxi­liaire) de la puis­sance poli­tique.

Mais un per­son­nage pour­tant tou­jours sus­cep­tible de mani­fes­ter son hos­ti­li­té au pou­voir : « la soli­da­ri­té de toute une couche de la popu­la­tion avec ceux que nous appel­le­rions les petits délin­quants […] s’est mani­fes­tée assez conti­nû­ment ». Au reste, la sup­pres­sion des exé­cu­tions en place publique n’est pas étran­gère au fait que « de la céré­mo­nie des sup­plices, de cette fête incer­taine […], c’était cette soli­da­ri­té beau­coup plus que le pou­voir sou­ve­rain qui ris­quait de sor­tir ren­for­cée ».

UNE CONSTRUCTION ET UNE RESTAURATION DE SENS

Peu importe qu’il se soit agi d’un temps où le sens social s’établissait dans et par la per­sonne du sou­ve­rain de droit divin, du monarque abso­lu, du chef des armées (les exé­cu­tions étaient très lar­ge­ment enca­drées par les corps mili­taires, si pos­sible dans leur majes­tuo­si­té). Et où l’appareil du sup­plice, plu­tôt qu’une poli­tique de l’exemple, enten­dait mener une « poli­tique de l’effroi qui visait à rendre sen­sible à tous sur le corps du cri­mi­nel, la pré­sence déchaî­née du sou­ve­rain ». Rete­nons plu­tôt ici qu’au-delà de la ques­tion de la véri­té, insai­sis­sable (en tout cas au-delà de son aspect judi­ciaire), la répres­sion des atten­tats était un grand moment public, un spec­tacle tout à la fois de réta­blis­se­ment et de construc­tion de sens — certes contra­dic­toires, ou mieux : dia­lec­ti­que­ment oppo­sés, c’est-à-dire pou­vant aller de la réaf­fir­ma­tion de la struc­ture sociale au som­met de laquelle trô­nait le sou­ve­rain qui en irri­guait tout le pou­voir au sur­gis­se­ment de soli­da­ri­tés popu­laires…

2017, RICHARD ROJAS

Quelque quatre siècles plus tard, en mai 2017, un jeune homme, Richard Rojas, sur­git au cœur de la foule à Times Square (NY) au volant de sa voi­ture (une Hon­da Accord), vers midi (heure locale) et fauche 23 per­sonnes, dont cer­taines sont griè­ve­ment bles­sées. Une femme meurt sur le coup.

Si on demeure tout aus­si par­fai­te­ment infou­tu aujourd’hui qu’il y a 400 cents ans d’apporter la moindre véri­té à cette affaire, pas plus au reste qu’aux tue­ries qui se sont pré­cé­dem­ment enchai­nées dans les écoles ou les rues de la Pla­nète, quelque chose a pour­tant pro­fon­dé­ment chan­gé : c’est l’attentat qui fait spec­tacle (en témoignent l’ensemble des détails, de la marque de la voi­ture au nom du conduc­teur, ou les nom­breuses vidéos en ligne). Le châ­ti­ment, selon le mou­ve­ment décrit par Michel Fou­cault, est quant à lui confi­né aux geôles, ce dont Guan­ta­na­mo consti­tue sans doute l’exemple arché­ty­pique.

On n’entend pas ici entrer dans des consi­dé­ra­tions poli­ti­co-morales — n’y aurait-il pas quelque obs­cé­ni­té à se deman­der s’il est plus abo­mi­nable de tor­tu­rer en place publique ou dans le secret des pri­sons ou, en d’autres termes, si la place de Grève est plus, ou moins, hor­rible qu’Abu Ghraïb ?- mais plu­tôt s’interroger sur ce à quoi ren­voie cette situa­tion nou­velle.

LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE

On pose­ra donc ici l’hypothèse explo­ra­toire que cette inver­sion du lieu du spec­tacle est inti­me­ment liée à l’avènement (tou­jours en voie d’achèvement) de la « Socié­té du spec­tacle »[2] : où le crime est le spec­tacle et le châ­ti­ment, le signe de la dis­pa­ri­tion du sens (autant que du corps du cri­mi­nel).

Pré­ci­sions d’emblée que, pour Guy Debord, et pour le dire très vite, en régime de mar­chan­di­sa­tion géné­ra­li­sée, le spec­tacle est ce qui coupe toute rela­tion directe au vécu, ce qui vient sépa­rer le spec­ta­teur de sa propre vie. Une alié­na­tion suprême : « Toute la vie des socié­tés dans les­quelles règnent les condi­tions modernes de pro­duc­tion s’annonce comme une immense accu­mu­la­tion de spec­tacles. Tout ce qui était direc­te­ment vécu s’est éloi­gné dans une repré­sen­ta­tion » impo­sée.

Le « ter­ro­risme » serait de sur­croît au cœur du dis­po­si­tif spec­ta­cu­laire : « cette démo­cra­tie si par­faite fabrique elle-même son incon­ce­vable enne­mi, le ter­ro­risme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses enne­mis plu­tôt que sur ses résul­tats. Les popu­la­tions spec­ta­trices […] peuvent tou­jours […] être per­sua­dées que, par rap­port à ce ter­ro­risme, tout le reste [est] plu­tôt accep­table, en tout cas plus ration­nel et plus démo­cra­tique » ; et ce, d’autant que la Socié­té du spec­tacle se veut anhis­to­rique : « Le domaine de l’histoire [c’]était insé­pa­ra­ble­ment la connais­sance qui devrait durer, et aide­rait à com­prendre, au moins par­tiel­le­ment, ce qu’il advien­drait de nou­veau. […] Par là l’histoire était la mesure d’une nou­veau­té véri­table ; [or] qui vend la nou­veau­té a tout inté­rêt à faire dis­pa­raître le moyen de la mesu­rer. »

Tout ceci nous ren­voie donc direc­te­ment au trai­te­ment spec­ta­cu­laire des évè­ne­ments tra­giques — des tue­ries — que nous évo­quions : « la consé­quence de la des­truc­tion de l’histoire, c’est que l’événement contem­po­rain s’éloigne dans une dis­tance fabu­leuse, par­mi ses récits invé­ri­fiables, ses sta­tis­tiques incon­trô­lables, ses expli­ca­tions invrai­sem­blables et ses rai­son­ne­ments inte­nables ».

Hors, donc, de toute pos­si­bi­li­té de don­ner sens.

NOUS RÉINSCRIRE DANS L’HISTOIRE ?

Nous n’entendons évi­dem­ment pas com­pa­rer le régime d’Henri IV à ceux de Donal Trump et consorts, mais plu­tôt inter­ro­ger l’impossibilité où se trouve l’Homme contem­po­rain de pou­voir don­ner un sens à ce qui advient. Il nous semble que, en rai­son de l’effacement de l’évènement, pris dans un éter­nel pré­sent — « obte­nu par l’incessant pas­sage cir­cu­laire de l’information » - ces condi­tions sont plus que res­treintes qu’achève de réduire encore la mise en scène, en image et en récit de l’émotion — légi­time. C’est sans doute un des plus com­plets triomphes du règne géné­ra­li­sé de la mar­chan­dise

Reste qu’ayant consta­té la dis­so­lu­tion des grands récits d’appropriation du monde (quels qu’ils soient) dans le pré­sent inces­sant du flot spec­ta­cu­laire, il nous fau­drait conce­voir — et d’urgence — une nou­velle ins­crip­tion dans l’Histoire, qui se réap­pro­prie notre com­mune des­ti­née humaine, fût-ce dans la dia­lec­tique du conflit re-démo­cra­ti­sé. Rude (et belle) tâche !


[1] Sur­veiller et Punir (Nais­sance de la pri­son) — Michel Fou­cault -Gal­li­mard, 1975 (réédi­tion de 2013). Les cita­tions en ita­lique sont extraites de cet ouvrage.

[2] Au sens où l’entendait Guy Debord :

- La Socié­té du spec­tacle — Guy Debord — 1967, Buchet/Chastel. Pour les cita­tions : éd. Gal­li­mard « Folio », Paris, 1992 — Le texte est dis­po­nible ici : https://infokiosques.net/IMG/pdf/Debord_-_la_Societe_du_Spectacle.pdf

- Com­men­taires sur la Socié­té du spec­tacle — Guy Debord — 1988, Édi­tions Gérard Lebo­vi­ci — Le texte est dis­po­nible ici : http://1libertaire.free.fr/DebordCommentaires.html

Les cita­tions qui suivent sont extraites de ce der­nier ouvrage.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

code