Duchamp et la fable de la Fontaine

Par Denis Dargent

© Succession Marcel Duchamp

Avril 1917, depuis près de deux ans Mar­cel Duchamp vit à New York. Réfor­mé, révul­sé par le natio­na­lisme hai­neux qui sévit en Europe et excé­dé par le milieu artis­tique, Duchamp a fui Paris. En 1912, son Nu des­cen­dant un esca­lier, n°2 a été refu­sé au Salon des indé­pen­dants par des cubistes dog­ma­tiques. Expo­sé l’année sui­vante à New York, le tableau a sus­ci­té l’incompréhension mais aus­si la recon­nais­sance de mécènes et de gale­ristes influents. Mar­cel arrive donc en Amé­rique tel un Pape de l’art moderne. A l’époque pour­tant, il semble déjà avoir mis un terme à sa car­rière de peintre. Duchamp cherche autre chose, un art délié des conven­tions artis­tiques, une œuvre qui ne soit pas for­cé­ment « d’art ». Duchamp l’ « anar­tiste » cherche à sor­tir de l’art.

Les influences de la phy­sique et des prouesses tech­no­lo­giques sont grandes sur cet esprit libre et déta­ché, enne­mi déter­mi­né du sérieux. Dès l’automne 1915, il déve­loppe sur le Nou­veau conti­nent un concept déjà trai­té à Paris : le rea­dy-made. Une idée qu’il ne défi­ni­ra ni n’expliquera jamais plei­ne­ment. Mais qui fera cou­ler beau­coup d’encre, ali­men­tant l’exégèse en cou­rant conti­nu depuis un siècle. Bre­ton dans son Dic­tion­naire abré­gé du sur­réa­lisme (écrit avec Eluard et publié en 1938) prê­te­ra à Duchamp cette défi­ni­tion du rea­dy-made : « Objet usuel pro­mu à la digni­té d’objet d’art par le simple choix de l’artiste. » Plus tard Duchamp dira, à pro­pos de ces objets dont on a fait dis­pa­raître la signi­fi­ca­tion d’usage : « Le fait qu’ils aient été consi­dé­rés avec la même révé­rence que des objets d’art signi­fie pro­ba­ble­ment que j’ai échoué à résoudre le pro­blème de la ten­ta­tive de sor­tir entiè­re­ment de l’art. »

Mais reve­nons à ce mois d’avril 1917. Le 6, les Etats-Unis ont décla­ré la guerre à l’Allemagne. Trois jours plus tard s’ouvre à New York la pre­mière expo­si­tion de la Socié­té des artistes indé­pen­dants. Cal­qué sur le modèle pari­sien, ce salon vise à pré­sen­ter, sans sélec­tion préa­lable, les artistes contem­po­rains au public amé­ri­cain. Ni sélec­tion, ni jury, ni récom­pense. Une seule obli­ga­tion pour l’exposant : s’acquitter d’un droit d’inscription ini­tial de 1 dol­lar et d’une coti­sa­tion annuelle de 5 dol­lars. Six dol­lars pour deve­nir artiste. Mar­cel Duchamp, membre fon­da­teur de la Socié­té, est res­pon­sable de l’accrochage. Dési­reux de tes­ter les limites du sys­tème, il va créer son rea­dy-made le plus fameux. Il achète un uri­noir en por­ce­laine dans un maga­sin de sani­taire de New York (Mott Iron Works), place cet uri­noir sur sa par­tie plate, le signe « R. Mutt, 1917 » à la pein­ture noire, le bap­tise Foun­tain et l’envoie au Salon, après acquit­te­ment des 6 dol­lars au nom de Richard Mutt…

Le comi­té orga­ni­sa­teur refuse la fon­taine après d’âpres dis­cus­sions : ce n’est pas, ça ne peut pas être de l’art ! La pièce ne sera donc jamais mon­trée. Duchamp claque la porte, accom­pa­gné de son ami et mécène Arens­berg qui, au cou­rant de la super­che­rie, avait tou­te­fois été trou­blé par les « lignes sai­sis­santes » et les « courbes splen­dides » de la pis­so­tière inver­sée… L’œuvre (d’art ?) fini­ra par dis­pa­raître, ne sub­sis­te­ra qu’une pho­to de l’originale puis des copies réa­li­sées dans les années 50 et 60, vali­dées par Duchamp. L’une d’elles est expo­sée au Centre Pom­pi­dou.

Mais plus que l’objet détour­né, l’idée, elle, a sur­vé­cu, ouvrant la voie à une impro­bable pos­té­ri­té. En per­met­tant aux idées de s’autonomiser des conven­tions et des tech­niques de l’art (l’art concep­tuel s’en sou­vien­dra), en don­nant à la notion d’« esthé­tique » des dimen­sions aus­si nou­velles qu’inattendues (on par­le­ra de « Madone » ou de « Boud­dha de salles de bain » à pro­pos de Foun­tain), en démon­trant qu’il est vain de vou­loir défi­nir l’art à tout prix, en pos­tu­lant enfin que le talent se mesure aus­si à l’aune du faux et du canu­lar, le geste de Mar­cel Duchamp conti­nue aujourd’hui encore à bou­le­ver­ser bien des cer­ti­tudes et des ensei­gne­ments. Une jou­vence de la pen­sée en quelque sorte.