Entretien avec Jean Vandewattyne

Est-il devenu plus dur de faire grève aujourd’hui ?

Illustration : Mélanie Utzmann-North

La ten­dance semble à l’inflexibilité des direc­tions ou des gou­ver­ne­ments face aux reven­di­ca­tions de travailleur·euses gré­vistes. Cette impres­sion que la grève est moins effi­cace se confirme-t-elle dans les faits ? Est-elle plus dif­fi­cile à mener aujourd’hui ? Pour prendre un peu de recul, nous avons ren­con­tré Jean Van­de­wat­tyne, socio­logue tra­vaillant sur la conflic­tua­li­té sociale au sein des entre­prises et membre du GRACOS, col­lec­tif de chercheur·euses por­té sur les conflits sociaux liés au tra­vail. L’occasion de voir ce qui freine le recours à la grève dans nos socié­tés. Mais aus­si de se pen­cher sur les évo­lu­tions de la grève et du rap­port que les travailleur·euses entre­tiennent avec elle depuis la période socia­le­ment mou­ve­men­tée de la fin des années 1970.

Est-ce que faire la grève fonctionne moins aujourd’hui ? Est-ce qu’elle donne des résultats plus incertains qu’hier ?

S’il est glo­ba­le­ment com­pli­qué d’évaluer l’efficacité d’un mou­ve­ment social (on n’est jamais tota­le­ment per­dants ou tota­le­ment gagnants au sor­tir d’un conflit), on observe néan­moins des inflexions très nettes sur le moyen terme quant au recours à la grève, quant à la durée des grèves, quant à la dure­té des grèves.

Les grèves sont donc moins fréquentes, moins longues et moins dures aujourd’hui ?

Avec Bru­no Bau­raind, cher­cheur au groupe de recherche pour une stra­té­gie alter­na­tive (GRESEA), nous avons pério­di­ci­sé l’évolution des grèves dans le pri­vé. Notre point de réfé­rence c’est la période de la fin des années 1970, début 1980. Il s’agit d’un moment mar­qué par des conflits très longs, très durs, très ouverts, avec une remise en ques­tion du sys­tème capi­ta­liste et la mise en avant de la reprise des outils de pro­duc­tion par les tra­vailleurs. C’est l’époque où se mul­ti­plient les expé­riences auto­ges­tion­naires notam­ment en Bel­gique. C’est aus­si le début des grandes restruc­tu­ra­tions de sec­teurs entiers comme la sidé­rur­gie, le tex­tile ou encore le verre. Si on prend ce point de repère-là, oui, on note des évo­lu­tions très signi­fi­ca­tives : le recours à la grève est moins évident aujourd’hui et les tra­vailleurs en sortent moins sou­vent gagnants. Pro­gres­si­ve­ment, la ques­tion prin­ci­pale devient celle de la sau­ve­garde des emplois. Les conflits sociaux sont de plus en plus défensifs.

Au-delà de l’efficacité, est-ce qu’il est devenu plus dur de faire grève aujourd’hui ? Peut-on identifier des facteurs qui nuisent à l’exercice de la grève ?

La crise éco­no­mique, qui a écla­té au milieu des années 1970, a pro­fon­dé­ment remis en ques­tion le monde ouvrier et ses com­mu­nau­tés. Des com­mu­nau­tés ouvrières qui s’étaient struc­tu­rées autour d’entreprises concen­trant une main‑d’œuvre impor­tante. Les usines occu­pant plu­sieurs mil­liers de tra­vailleurs ne sont pas rares. On les retrouve à Seraing, Hers­tal, dans la région de Char­le­roi, celle de Mons… Autant de ter­ri­toires mar­qués par le poids de l’industrie sou­vent lourde, mais aus­si par la créa­tion de com­mu­nau­tés ouvrières fortes liant travail/hors tra­vail, lieu de labeur/lieu de vie. Ce sont des lieux qui ont joué un rôle déter­mi­nant dans la créa­tion des par­tis ouvriers, des syn­di­cats ou encore des mutuelles. Les jeunes étaient très tôt affi­liés au par­ti, au syn­di­cat et à la mutuelle. L’encadrement poli­tique était fort. L’histoire des luttes se trans­met­tait de géné­ra­tion en géné­ra­tion. Ce que l’ouvrier avait acquis, c’était grâce aux luttes qu’il avait mené et dans les­quelles la grève et la mani­fes­ta­tion jouaient un rôle déter­mi­nant. L’identité ouvrière était à la fois forte et cohé­sive. La déstruc­tu­ra­tion du tis­su éco­no­mique et, par voie de consé­quence, des com­mu­nau­tés ouvrières qui y étaient liées, le fait que ces orga­ni­sa­tions poli­tiques ne soient plus aus­si struc­tu­rantes sur le plan des iden­ti­tés et des idéo­lo­gies font que le rap­port à la grève et à la lutte s’est for­te­ment ame­nui­sé. À l’intérieur de cette dyna­mique, rele­vons encore le rôle joué par le déve­lop­pe­ment de la socié­té de consom­ma­tion et la mon­tée en puis­sance de l’individualisme qui, dans une cer­taine mesure, ont contri­bué à trans­for­mer la lutte des classes en une lutte des places.

Comment joue la structuration économique portée par la mondialisation, quand lieux de production et sièges sociaux sont géographiquement séparés, sur le fait de faire grève ?

Par­mi les autres chan­ge­ments qui ont eu des consé­quences fortes sur le recours à la grève, il y a en effet le décou­plage entre l’appareil de pro­duc­tion et les direc­tions. On est dans une éco­no­mie lar­ge­ment trans­na­tio­na­li­sée où les mul­ti­na­tio­nales ont acquis un poids de plus en plus déter­mi­nant. Or, faire grève implique non seule­ment de se mobi­li­ser, d’avoir des reven­di­ca­tions et d’entrer dans l’action, mais éga­le­ment de pou­voir négo­cier avec quelqu’un, d’avoir un patron en face de soi. Or, ce qu’on observe dans bon nombre de conflits récents, c’est cette impos­si­bi­li­té pour les tra­vailleurs et leurs repré­sen­tants d’avoir en face d’eux un mana­ger ou un patron doté d’une réelle capa­ci­té de négo­cier. Le plus sou­vent les mana­gers locaux des grandes mul­ti­na­tio­nales sont véri­ta­ble­ment ver­rouillés par des direc­tives pro­ve­nant de leur siège social situé à l’étranger. En bref, on ne leur laisse pas la pos­si­bi­li­té de pou­voir entrer dans une négo­cia­tion. C’est une stra­té­gie patro­nale qui s’observe par exemple très clai­re­ment chez Del­haize aujourd’hui.

Ce qui me frappe, c’est que quand je ren­con­trais les ouvriers sidé­rur­gistes dans les années 1980, ils étaient por­teurs d’un sen­ti­ment de puis­sance. Aujourd’hui ce sen­ti­ment de puis­sance n’existe plus. Il a été écla­té, retra­vaillé par l’évolution des struc­tures éco­no­miques, le dis­cours média­tique ambiant, mais aus­si le déve­lop­pe­ment de nou­veaux outils de mana­ge­ment à par­tir des années 1980. Dans cer­tains milieux pro­fes­sion­nels, l’intéressement finan­cier, la par­ti­ci­pa­tion des tra­vailleurs au capi­tal de l’entreprise et l’évaluation indi­vi­duelle des com­pé­tences et des per­for­mances sont deve­nus des outils mana­gé­riaux tout à fait cou­rants. Pour faire simple, avec cette der­nière, vous êtes éva­lué indi­vi­duel­le­ment. Cette pro­cé­dure est sou­vent annuelle. Si vous êtes jugé suf­fi­sam­ment com­pé­ti­tif et per­for­mant, vous res­tez et êtes pro­mu. Et si pas, vous êtes mis dehors. C’est un ins­tru­ment puis­sant d’individualisation du rap­port au tra­vail et à ses col­lègues. Il a per­mis aux direc­tions de fra­gi­li­ser les tra­vailleurs, les mettre en concur­rence et rendre les mobi­li­sa­tions col­lec­tives beau­coup plus com­pli­quées, plus difficiles.

Les directions, les patrons ont donc appris à résister aux grèves ?

Tout à fait. C’est une volon­té que mon­traient déjà Jean Sloo­ver et Jean Moden, dans « Le patro­nat belge », une ana­lyse des dis­cours des fédé­ra­tions patro­nales de 1973 à 80. Face à une effer­ves­cence sociale consi­dé­rée comme poten­tiel­le­ment dan­ge­reuse et de plus en plus dif­fi­cile à conte­nir, le patro­nat a en effet orga­ni­sé les condi­tions d’une véri­table contre-offen­sive libé­rale pour conte­nir les luttes, les résis­tances et les remises en ques­tion du système.

Cette période a aus­si été celle de la mon­tée en puis­sance de l’idéologie néo­li­bé­rale qu’il faut relier à celle de l’individualisme. D’autres pro­ces­sus ont éga­le­ment par­ti­ci­pé à rendre plus dif­fi­ciles le recours à la lutte et l’action col­lec­tive. Les années 1980 ont vu la fin du modèle de la grande entre­prise inté­grée, c’est-à-dire de l’entreprise qui inté­grait toutes les fonc­tions dont elle avait besoin. Les délo­ca­li­sa­tions vont par­ti­ci­per à sa remise en ques­tion, mais aus­si et sur­tout la réor­ga­ni­sa­tion des modes de pro­duc­tion avec la géné­ra­li­sa­tion de la sous-trai­tance, qui frac­tionne les tra­vailleurs, et, plus récem­ment, avec l’hyper-externalisation pra­ti­quée notam­ment par les entre­prises de pla­te­forme. Le rem­pla­ce­ment de plus en plus impor­tant de tra­vailleurs sala­riés par des tra­vailleurs indé­pen­dants s’inscrit éga­le­ment dans cette dyna­mique. Ain­si en est-il aujourd’hui de Rya­nair qui, face à la contes­ta­tion sociale, a déci­dé, en Pologne, de ne plus employer que des indé­pen­dants alors que tra­di­tion­nel­le­ment le per­son­nel navi­gant dans l’aviation civile est sala­rié. Cela rend la mobi­li­sa­tion beau­coup plus dif­fi­cile. Qui, en effet, orga­nise et défend ce type d’indépendants ? Ou plu­tôt ces faux indé­pen­dants ? Ce sont des situa­tions et des enjeux que les syn­di­cats, qui sont des orga­ni­sa­tions qui sont nées et se sont struc­tu­rées dans le cadre de la socié­té indus­trielle, ont dif­fi­cile à prendre en compte. Mais ça com­mence à bou­ger. Ain­si, la CSC a récem­ment créé Uni­ted Free­lan­cers qui se pré­sente comme « le syn­di­cat pour les free­lan­cers, tra­vailleurs de pla­te­formes ou indé­pen­dants sans per­son­nel ». Les fédé­rer est fon­da­men­tal. Par­mi les enjeux majeurs pour les luttes futures, il y a la capa­ci­té des syn­di­cats à repré­sen­ter et défendre tant les fonc­tion­naires, et les sala­riés (cadres, employés, ouvriers) que les indépendants.

Est-ce que la société est devenue moins tolérante à l’égard des formes de grèves les plus bloquantes ? Au point qu’une grève ne serait aujourd’hui socialement acceptable que si elle ne nuit pas à l’économie ? Une « bonne grève », ce serait une grève inoffensive ?

Si la grève se limite à regar­der les avions décol­ler, cela n’a pas de sens. L’intérêt de la grève est bien de nuire aux inté­rêts des patrons. C’est donc, très concrè­te­ment, impac­ter les béné­fices, le chiffre d’affaires, le busi­ness. C’est impac­ter aus­si l’image de marque de l’entreprise et de ses diri­geants. Si on retire cette pos­si­bi­li­té de frap­per éco­no­mi­que­ment et média­ti­que­ment les inté­rêts patro­naux, aucun mana­ger ne vien­dra s’asseoir à la table des négo­cia­tions. C’est une ques­tion de rap­ports de force. Il faut d’ailleurs consta­ter que les employeurs dis­posent de beau­coup plus de res­sources pour influen­cer ce rap­port que les travailleurs.

Tout le monde ne peut pas se permettre de faire grève. Comment joue la précarité des situations sur le fait de pouvoir ou non arrêter le travail ?

Quand l’identité com­mu­nau­taire n’est plus aus­si forte et struc­tu­rée autour d’un « ave­nir radieux » grâce aux luttes et que l’on se réflé­chit de plus en plus en tant qu’individus dans une socié­té de consom­ma­tion et de loi­sir, c’est clair que la dimen­sion finan­cière s’avère beau­coup plus cen­trale. Cela nous revient sou­vent dans les piquets ou les AG. Une par­tie impor­tante des tra­vailleurs sont dans des situa­tions finan­cières pré­caires, voire très pré­caires. Le tra­vailleur pauvre n’est pas une figure de style, c’est bel et une une réa­li­té. Dans ce contexte, nom­breux sont les tra­vailleurs qui hésitent à se lan­cer dans des actions aux résul­tats incer­tains et finan­ciè­re­ment péna­li­santes. Et puis, même sans pré­ca­ri­té, il y a des ques­tion­ne­ments par rap­port au stan­dard de vie : comme par exemple, par­tir en vacances ou accé­der à tel ou tel loi­sir. Les tra­vailleurs n’ont pas for­cé­ment envie de faire trop de sacri­fices par rap­port à leur confort ou aux normes de consom­ma­tion. La socié­té de consom­ma­tion a un pou­voir énorme sur les indi­vi­dus que nous sommes.

Gérard Noiriel affirmait qu’un des facteurs qui avait participé à rendre moins évident le recours à la grève, c’était la massification du crédit hypothécaire. On se risque moins à cesser un travail qui permet de rembourser son crédit. Est-ce que la peur du licenciement, direct ou indirect, suite à sa participation à un conflit joue aussi ?

En effet, ça joue aus­si bien dans l’engagement mili­tant que dans l’action. Les « fortes têtes », les meneurs, les délé­gués syn­di­caux s’investissant dans la défense de leurs col­lègues peuvent subir et par­fois subissent des inti­mi­da­tions, des dis­cri­mi­na­tions diverses (mises au pla­card les ame­nant par­fois à démis­sion­ner, licen­cie­ment sous l’un ou l’autre pré­texte…). Ces abus sont très dif­fi­ciles à prou­ver en rai­son notam­ment d’un manque de preuves. Les entre­prises se font conseiller et, à titre d’exemple, les motifs invo­qués pour un licen­cie­ment ne cor­res­pondent pas for­cé­ment aux rai­sons réelles fon­dant la décision.

Si les pouvoirs publics n’avaient pas pu empêcher la fermeture de l’usine Renault Vilvoorde en 1997, une loi avait néanmoins suivi le mouvement social et avait durci pour les employeurs les conditions des plans de licenciements collectifs. Ça restera le dernier exemple en la matière ?

Renault Vil­voorde est un point de repère impor­tant dans l’histoire de la conflic­tua­li­té en Bel­gique. Suite à une mobi­li­sa­tion mas­sive et à de fortes pres­sions poli­tiques, il y a eu cette loi Renault. Aujourd’hui, plus de 25 ans après, une telle mobi­li­sa­tion semble appar­te­nir à un pas­sé très ancien. Les refus de fer­me­tures sont aus­si moins nets. Tout se passe comme si les fer­me­tures étaient aujourd’hui consi­dé­rées comme iné­luc­tables, comme des aléas natu­rels de l’évolution de la socié­té et de son tis­su éco­no­mique. Et quand il y a inter­ven­tion des auto­ri­tés publiques, c’est essen­tiel­le­ment pour adou­cir les consé­quences des fermetures…

Et d’ailleurs, ce qui a aus­si chan­gé et for­te­ment impac­té le rap­port à la lutte, c’est la dif­fi­cul­té pour les tra­vailleurs et leurs orga­ni­sa­tions de béné­fi­cier de relais dans le monde poli­tique et, qui plus est, de relais ayant une réelle capa­ci­té d’influence. Force est en effet de consta­ter un cer­tain iso­le­ment des tra­vailleurs et de leurs orga­ni­sa­tions dans les luttes menées.

Dans le cas du conflit social qui touche Rya­nair, c’est assez stu­pé­fiant : l’acteur poli­tique est inexis­tant. Il fait sem­blant de ne rien voir, de ne rien entendre et se refuse à toute inter­ven­tion au béné­fice des tra­vailleurs en lutte. Pen­dant des années la com­pa­gnie low cost a véri­ta­ble­ment pié­ti­né le droit du tra­vail sans grande réac­tion du monde poli­tique. Pour­tant, il dis­pose bel et bien d’une capa­ci­té d’intervention et il doit s’en convaincre. C’est en tout cas un enjeu fon­da­men­tal pour les par­tis poli­tiques de gauche.

S’il est entendu que patronat et gouvernements ont affuté leurs armes face aux mouvements sociaux depuis les années 1980, est-ce que les organisations syndicales ont pour leur part manqué des opportunités ou commis des erreurs stratégiques qui auraient affaibli l’outil grève ?

Ce qu’on peut en tout cas consta­ter, c’est que d’offensifs à la fin des années 1960 et au début des années 70, les conflits sociaux liés au tra­vail sont peu à peu deve­nus défen­sifs. La crise éco­no­mique, enta­mée au milieu des années 1970, a radi­ca­le­ment trans­for­mé le rap­port de force. La ques­tion de la sau­ve­garde de l’emploi devient la ques­tion essen­tielle. Dans ce contexte, les orga­ni­sa­tions syn­di­cales se sont en quelque sorte retrou­vées dans les cordes à encais­ser les coups. Dans cer­tains pays, leurs capa­ci­tés d’action ont véri­ta­ble­ment été cas­sées par le pou­voir poli­tique. C’est le cas, par exemple, au Royaume-Uni sous That­cher. Dans ce pays, le légis­la­teur a ren­du le recours à la grève beau­coup plus dif­fi­cile. Il a aus­si inter­dit les grèves de soli­da­ri­té. Face à des cadres légaux plus contrai­gnants et en l’absence de relais poli­tiques forts, on peut s’interroger sur la réa­li­té des marges de manœuvre des syndicats.

En Bel­gique, les syn­di­cats sont des orga­ni­sa­tions res­tées très fortes en termes d’affilié·es. Mais notre pays fait figure d’exception à l’échelle euro­péenne et plus encore mon­diale. Dans bon nombre de pays, les syn­di­cats ont vu fondre leurs effec­tifs comme neige au soleil, ce qui les met en posi­tion de fai­blesse. Cela ne doit cepen­dant pas conduire à faire l’impasse sur une ana­lyse cri­tique de leur propre réa­li­té, de leurs modes de fonc­tion­ne­ment et de leurs stra­té­gies. Le contexte est fon­da­men­tal mais il est insuf­fi­sant pour tout expliquer.

Si en Bel­gique le taux de syn­di­ca­li­sa­tion semble indi­quer que les syn­di­cats res­tent des acteurs forts, il faut mettre cela en pers­pec­tive avec leur capa­ci­té d’action et d’influence en termes de déci­sions sur les plans poli­tiques, sociaux et éco­no­miques. Dans cette pers­pec­tive, on peut se deman­der si les syn­di­cats belges ne sont pas deve­nus des géants aux pieds d’argile.

Au niveau légal, en Belgique, les ordonnances sur requêtes unilatérales (des décisions de justice prises à la demande d’un acteur, ici les directions d’entreprises, sans débat contradictoire dans un premier temps avec la partie qui est ciblée, les syndicats) empêchent fortement le développement du rapport de force. En quoi cela limite-t-il la capacité d’action de la grève, brisent des outils comme le piquet de grève ?

C’est vrai qu’une autre grande dif­fé­rence entre les années 1970 – 80 et aujourd’hui, c’est qu’à l’époque, les employeurs ne fai­saient pas ou peu appel à la jus­tice. Actuel­le­ment, les requêtes uni­la­té­rales sont vrai­ment deve­nues un moyen pri­vi­lé­gié par les direc­tions pour avoir un impact sur les conflits sociaux. Et la jus­tice se montre exces­si­ve­ment bien­veillante dans les déci­sions qu’elle prend : le droit de la pro­prié­té et du com­merce priment presque tou­jours sur le droit des tra­vailleurs. Cela pose, à mon sens, la ques­tion de la for­ma­tion des juges et de leurs réfé­rents idéologiques.

Ces déci­sions ne sont pas sans consé­quence sur les dyna­miques sociales puisque, pour prendre le cas de Del­haize, on voit qu’elles conduisent à un pour­ris­se­ment du conflit : la jus­tice vide de sens la négo­cia­tion sociale en per­met­tant à cer­tains acteurs du conflit de ne pas s’asseoir à la table de négo­cia­tion. C’est un peu comme si vous deviez jouer au foot­ball mais que l’on vous reti­rait le bal­lon. Car quel poids une orga­ni­sa­tion syn­di­cale peut-elle encore avoir à par­tir du moment où lorsqu’elle orga­nise un piquet de grève, la jus­tice vient dire que ce n’est pas légal, qu’un huis­sier vient sur place et que les membres du piquet risquent des astreintes finan­cières consé­quentes ? C’est tout un tra­vail de sape qui rend impos­sible l’usage de moyens d’action aus­si basiques, au regard de l’histoire sociale, qu’un piquet de grève ou même la dis­tri­bu­tion de tracts aux portes d’entrée d’un super­mar­ché. On joue ici sur le fac­teur temps et le décou­ra­ge­ment du côté des tra­vailleurs alors même que l’acteur patro­nal, qui leur fait face, dis­pose de res­sources impor­tantes. C’est un acteur puis­sant. Ahold-Del­haize est une mul­ti­na­tio­nale béné­fi­ciaire qui a donc de quoi payer des bureaux de consul­tants et d’avocats ou faire face aux pertes engen­drées par les actions menées par les tra­vailleurs de l’enseigne. Mais aus­si, sou­li­gnons-le, de finan­cer un plan social digne de ce nom.

Le conflit en cours chez Del­haize pose aus­si la ques­tion du rôle des médias. En pre­mière ins­tance, ils doivent infor­mer, soit dire et expli­quer. Ils le font de manière plus ou moins objec­tive, plus ou moins par­ti­sane selon leur posi­tion­ne­ment sur l’échiquier poli­ti­co-média­tique. Mais, sou­vent, les médias sont aus­si des dif­fu­seurs de publi­ci­té. Ce sont des annon­ceurs. Or, sans que cela fasse débat, l’enseigne au lion uti­lise les médias pour faire pas­ser des publi­ci­tés qui vantent son res­pect du client. Tout se passe comme si de rien n’était. Or, la publi­ci­té, consti­tue une manière de tra­vailler voire de mani­pu­ler l’opinion publique. Ne fau­drait-il pas inter­dire la publi­ci­té d’une entre­prise qui est tra­ver­sée par un conflit social ?

Face à l’intransigeance de la direc­tion de Del­haize, on constate au sein de la popu­la­tion et des client·es de Del­haize l’existence d’un mou­ve­ment de soli­da­ri­té avec les tra­vailleurs qui se tra­duit, par exemple, par des appels au boy­cott de la chaine. Ce sou­tien doit inter­pel­ler les syn­di­cats : alors que, tra­di­tion­nel­le­ment, l’histoire de la conflic­tua­li­té sociale s’est construite autour du tra­vailleur, de celui qui arrête le tra­vail, com­ment impli­quer dans la grève les usa­gers dans une socié­té où le poids des acti­vi­tés de ser­vices est deve­nu prépondérant ?

Quelles enjeux et perspectives pour ce mode d’action traditionnel qu’est la grève ?

La grève reste un outil cen­tral et fon­da­men­tal dans les luttes col­lec­tives en lien avec la qua­li­té du tra­vail et de l’emploi. Au niveau inter­na­tio­nal, on observe, dans cer­tains pays, un regain d’intérêt pour la grève. C’est le cas ces der­niers mois au Royaume-Uni où des tra­vailleurs de nom­breux sec­teurs ont arrê­té le tra­vail en vue d’obtenir des aug­men­ta­tions sala­riales per­met­tant de faire face à l’explosion du coût de la vie mais aus­si d’obtenir du res­pect. Au moment où nous par­lons, les États-Unis sont tra­ver­sés par deux grands conflits : la grève des scé­na­ristes et des acteurs d’Hollywood, dont c’est la 20e semaine de grève [Elle vient de s’achever sur une vic­toire NDLR], et celle des tra­vailleurs de l’industrie auto­mo­bile. Cette der­nière a démar­ré le 15 sep­tembre 2023 et touche trois grands construc­teurs amé­ri­cains. Selon le pré­sident de l’United Auto Wor­kers (UAW), syn­di­cat à l’origine de l’action, « l’argent est là, la cause est juste, le monde nous regarde et l’UAW est prête à se lever ». Tou­jours aux États-Unis, il est aus­si à rele­ver, et ce n’est pas ano­din du tout, que des tra­vailleurs d’Amazon et de Star­bucks ont réus­si à impo­ser la pré­sence syn­di­cale sur leurs lieux de tra­vail. Cette actua­li­té est d’autant plus impor­tante à sou­li­gner qu’elle concerne deux pays qui ont été pré­cur­seurs en termes de poli­tiques néo­li­bé­rales et de poli­tiques antisyndicales.

Si l’on revient au cas de Del­haize, on peut émettre et défendre l’hypothèse que la stra­té­gie d’enlisement ou de pour­ris­se­ment du conflit qui est celle de la direc­tion risque de pro­vo­quer une radi­ca­li­té dans les actions, qui était peu pré­sente ces der­nières années dans les conflits sociaux.

Une radicalité que le mouvement des Gilets jaunes a pu rappeler ?

Les Gilets jaunes se sont construits à côté ou en dehors des orga­ni­sa­tions syn­di­cales. Cela ren­voie à la capa­ci­té actuel­le­ment de l’acteur syn­di­cal à enclen­cher et enca­drer les luttes, à trans­for­mer le mécon­ten­te­ment et la colère sociale en reven­di­ca­tions, à pou­voir por­ter ces reven­di­ca­tions dans les dis­po­si­tifs de concer­ta­tion sociale et à obte­nir des satisfactions.

Est-ce qu’on serait passé en quelque sorte du mythe de la grève générale à celui de la grève sauvage ? Le mythe de grèves spontanées et hors cadre syndical ?

De manière clas­sique, la grève sau­vage, tout comme la grève spon­ta­née, est liée à des dyna­miques locales, à des cir­cons­tances par­ti­cu­lières propres à une orga­ni­sa­tion et à sa situa­tion sociale. La grève géné­rale ren­voie à l’intersectoriel, l’interprofessionnel, au niveau fédé­ral. Il s’agit alors de mobi­li­ser à l’échelle du pays tout entier, tous sec­teurs et régions confon­dus. Ce qui com­plique les choses puisque les sen­si­bi­li­tés peuvent varier d’une région à l’autre, d’un sec­teur à l’autre, d’un syn­di­cat à l’autre. Déci­der d’une grève est une déci­sion exces­si­ve­ment lourde de sens et de consé­quences pour un res­pon­sable syn­di­cal. C’est une res­pon­sa­bi­li­té sociale et poli­tique impor­tante. Il faut aus­si que le moment soit pro­pice, récep­tif à un tel mot d’ordre. Or, dans un contexte de plus en plus indi­vi­dua­liste et pré­caire, qu’elle est la marge de manœuvre d’un res­pon­sable syn­di­cal ? Ce n’est pas évident. Regar­dez en France, le com­bat contre la réforme des retraites a été long, les syn­di­cats ont réel­le­ment mobi­li­sé mais ont reçu une fin de non-rece­voir au niveau poli­tique. Les gens qui se sont mobi­li­sés, qui ont accep­té de faire des sacri­fices finan­ciers peuvent réel­le­ment s’interroger sur la per­ti­nence de ces mobi­li­sa­tions et sur leurs limites : « À quoi bon faire tout ça ? ».

Une des critiques adressées aux syndicats en France lors de leur opposition à la réforme des retraites, c’est de ne pas avoir profité de la dynamique de mobilisation pour lancer une grève reconductible. Ils ont privilégié des journées d’action très ponctuelles et rituelles qui portaient peu à conséquence. Les médias ont commencé à chiffrer la baisse du nombre de manifestant·es d’une fois à l’autre… Peut-être aurait-il fallu quelque chose de plus incertain pour le gouvernement comme de décider de poursuivre la grève le lendemain…

La ques­tion, c’est celle de pou­voir mener une action sur le long terme avec un acteur poli­tique qui se retranche, qui fait la sourde oreille. Sans vou­loir bot­ter la ques­tion en touche, force est de consta­ter que la cri­tique à l’égard des orga­ni­sa­tions syn­di­cales est une récur­rence his­to­rique : c’est trop radi­cal ou pas assez, c’est le bon moment ou pas… La cri­tique et le débat, par­fois durs, sont aus­si au cœur du fonc­tion­ne­ment des orga­ni­sa­tions syn­di­cales. Les syn­di­cats belges sont des orga­ni­sa­tions de masse tra­ver­sées par des sen­si­bi­li­tés et des his­toires dif­fé­rentes. Ce sont des orga­ni­sa­tions glo­ba­le­ment très démo­cra­tiques qui amal­gament des dyna­miques top-down – du som­met vers la base – et bot­tom-up – de la base vers le som­met – , pour reprendre des termes plus managériaux.

L’enjeu actuel, ce serait donc : que faire face à la sourde oreille des gouvernements ou des directions face aux revendications sociales ?

À mon sens, un des enjeux essen­tiels, si pas le plus essen­tiel, c’est la capa­ci­té à recons­truire les ima­gi­naires, à construire des ima­gi­naires dans les­quels la dimen­sion col­lec­tive retrouve une place cen­trale. Je pense que les crises sociales, démo­cra­tiques et envi­ron­ne­men­tales convergent sur ce point. Il faut recons­truire le sens du col­lec­tif et le fait que cha­cun puisse s’inscrire dans une dyna­mique col­lec­tive : le bon­heur se construit ensemble et pas au détri­ment des autres…

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