Florence Aubenas, ou la petite ritournelle du monde des précaires

Illustration : Fabienne Loodts

Il existe un pro­blème socié­tal majeur, écri­vait le socio­logue Patrick Cham­pagne voi­ci 20 ans déjà[1] : les « malaises sociaux » dépendent des médias, ils n’ont pas d’existence visible tant que les médias n’en parlent pas. Flo­rence Aube­nas est une excep­tion. Qui confirme la règle, puisque pour pou­voir trai­ter de la ques­tion des « pré­caires » dans le tra­vail, la jour­na­liste fran­çaise a dû prendre un congé sans solde et publier son enquête sous forme de livre. Un suc­cès d’édition qui sert de cache-misère au jour­na­lisme réel. 

Quand les médias parlent des ques­tions sociales, c’est, presque tou­jours, avec deux limites. Les pro­blèmes sociaux sont quelque chose de com­plexe ; or, les médias ne traitent que de leur sur­face. Et ils en déforment la réa­li­té en ne les abor­dant qu’à tra­vers des inci­dents ou des situa­tions de crise, seules cir­cons­tances jugées dignes de faire l’événement…

C’est d’autant plus le cas que les jour­na­listes des médias audio­vi­suels, puis­sance éco­no­mique domi­nante dans le monde de l’information, se foca­lisent sur les (seuls) aspects ou effets visibles, si pas spec­ta­cu­laires, plus que sur les causes : celles-ci s’inscrivent, sou­vent, dans le temps long et relèvent de pro­ces­sus et de rap­ports sociaux invi­sibles ou peu per­cep­tibles à l’œil nu, a for­tio­ri dans l’instant qui est celui du jour­na­lisme d’actualité. Leur mise en images ou en mots demande du temps, des moyens, une connais­sance et une approche de plus en plus incom­pa­tibles avec l’évolution pré­sente du modèle de l’information vers une sorte d’hystérisation per­ma­nente de l’événement de crise.

UN LIVRE IMPORTANT

La « crise », jus­te­ment, la jour­na­liste de presse écrite Flo­rence Aube­nas a vou­lu en sai­sir, non pas le côté ou le moment excep­tion­nel que semble signi­fier le terme, mais les situa­tions ordi­naires du tra­vail pré­caire, ultra-flexible, et des vies qui tentent de nouer les bouts à l’ombre de son enseigne. Elle en a fait un livre, à grand suc­cès, en 2010 : Le quai de Ouis­tre­ham[2]. Elle a choi­si de par­ta­ger le quo­ti­dien des tra­vailleurs pré­caires, pen­dant six mois, et elle tente de nous le faire com­prendre de l’intérieur, à la faveur d’une expé­rience de recherche de tra­vail révé­la­trice des contraintes qui pèsent sur les emplois et sur les tra­vailleurs pré­ca­ri­sés.

En émerge le récit, davan­tage com­po­si­tion[3] que des­crip­tion, de situa­tions qui mettent en scène des per­son­nages, des ren­contres, des lieux… qui tra­duisent un cer­tain rap­port au monde du tra­vail : la néces­si­té d’en trou­ver un, d’abord, n’importe lequel, à n’importe quelles condi­tions ; les dif­fi­cul­tés infi­nies à réa­li­ser un « job » d’apparence simple mais d’une exi­gence sans cesse accrue par les cri­tères de ren­ta­bi­li­té inte­nables des socié­tés de net­toyage ou des sous-trai­tants à qui celles-là vendent des heures de ménage à prix plan­cher ; les va-et-vient entre les dif­fé­rents sites à net­toyer, les files d’attente conti­nuelles dans les bureaux de pla­ce­ment ou d’intérim, et les éva­lua­tions de pro­fils et de savoir-faire.

Même s’il n’est pas le pre­mier du genre, ni le pre­mier sur le sujet, c’est un livre impor­tant, alors même que la domi­na­tion sans par­tage du mar­ché et des impé­ra­tifs de ren­ta­bi­li­té sur le monde même de l’information jour­na­lis­tique tend à rendre média­ti­que­ment inau­dible ou invi­sible l’expérience labo­rieuse au temps du chô­mage de masse et des flexi-jobs. En dehors de quelques éclai­rages dif­fu­sés dans les marges et condam­nés à la confi­den­tia­li­té.

LE MONDE D’APRÈS

Les réa­li­tés de la pré­ca­ri­té sociale et pro­fes­sion­nelle, pour­tant, ne sont pas celles d’un « monde à part » ; elles tendent, au contraire, à deve­nir le seul hori­zon pour une pro­por­tion crois­sante de sala­riés déclas­sés. Ou « reclas­sés » par des cel­lules du même nom. Comme celles qui ont fait la for­tune des agences de for­ma­tion qui ont accom­pa­gné la liqui­da­tion de Mou­li­nex, en 2001, « une des der­nières grosses boîtes de Caen à fer­mer ». De ce point de vue, le Quai de Ouis­tre­ham est le récit du « monde d’après ». Après la dés­in­dus­tria­li­sa­tion qui a frap­pé toute la région de Caen, son bas­sin d’emplois et ses anciens fleu­rons qu’étaient, entre autres, l’usine Mou­li­nex et la Socié­té métal­lur­gique de Nor­man­die. Une « civi­li­sa­tion englou­tie ». Il y a quinze ans à peine…

Nombre des col­lègues femmes que l’auteure côtoie dans les socié­tés de net­toyage, où elles trouvent « des heures » plus qu’un emploi, sont d’ailleurs des anciennes de l’entreprise d’électroménagers. Dans les années 1960, Mou­li­nex avait été, dans la région, une des pre­mières usines de femmes, « et même de femmes jeunes ». On en enten­dait par­ler de loin, on s’y pré­sen­tait de par­tout, se sou­viennent des anciennes ouvrières, res­tées copines, à la faveur du pique-nique rituel qu’elles orga­nisent un dimanche par mois devant les grilles de l’usine désaf­fec­tée. On y entrait « pour tou­jours » : « Tra­vailler là-bas, c’était comme une nou­velle carte d’identité. Cela per­met­tait à cha­cun de vous situer et don­nait accès à un loge­ment, à des cré­dits. »

Aujourd’hui, on leur conseille de faire du « Chèque emploi-ser­vice », comme ont été bap­ti­sés les tra­vaux à domi­cile chez des par­ti­cu­liers quand ils sont décla­rés. Et puis, il y a celles qui, pour toute pers­pec­tive, à plus de 50 ans, se mettent à comp­ter leur âge par demi-années, « comme les gosses », et cal­culent com­ment se glis­ser dans des « plans » gou­ver­ne­men­taux de « qui font gagner quelques primes et des années de retraite ».

C’est le même ima­gi­naire cabos­sé que l’on retrouve dans un autre témoi­gnage sai­si sur le vif : celui de deux jeunes gens ren­con­trés dans une casse auto­mo­bile qui est tout ce qui reste d’animation d’une ancienne zone indus­trielle, « autre­fois l’une des plus actives » entre Caen et la ville côtière de Ouis­tre­ham. Sur un par­king en terre bat­tue, rem­pli de voi­tures plus ou moins dépe­cées, les deux jeunes s’affairent dans « un cha­ri­va­ri de bruits de tôle et de moteur ». Ils tentent de se sou­ve­nir du temps, « tel­le­ment loin », où leurs « vieux tra­vaillaient dans les usines autour ». Ils fabri­quaient des pièces de voi­ture « ou quelque chose comme ça », ils ne savent plus très bien : ils étaient tout gamins. Balayant d’un geste la casse et les châs­sis dépouillés, ils lâchent : « Et nous main­te­nant, on mange leurs restes. »

LES FEMMES SONT « TOUT EN BAS »

La for­ma­trice, très capo­ral-chef, d’une agence d’intérim ne laisse pla­ner aucune illu­sion aux deman­deurs d’emploi pré­sents devant elle : « En tout cas, vous tous qui êtes ici, n’espérez pas trou­ver un plein temps. Même avant la crise, c’était dur. Il n’y a plus rien. Y com­pris les démé­na­ge­ments qui se font rares, sauf peut-être pen­dant la période des expul­sions loca­tives, et encore. » Reste les emplois sai­son­niers par défi­ni­tion instables, comme le marai­chage, le ramas­sage de pommes, le tra­vail dans les cham­pi­gnon­nières…, ou les emplois dits aty­piques, faits de temps par­tiel et d’horaires frag­men­tés, comme dans le sec­teur du net­toyage.

Syl­vie, qui raconte l’histoire de Caen à Flo­rence Aube­nas, était esthé­ti­cienne avant de se marier. Le déclin de la région l’a conduit à aban­don­ner son acti­vi­té, et à vendre des « plantes qui font mai­grir » sur inter­net et à tra­vailler au net­toyage des fer­rys sur le quai de Ouis­tre­ham. Dans un sec­teur où les employeurs n’aiment pas embau­cher au-delà de 20 heures heb­do­ma­daires, parce que, l’auteure l’a sou­vent enten­du dire, « les femmes sont plus ren­tables à 20 heures qu’à 40 heures dans le ménage. Il ne faut pas leur don­ner plus ». Mais au moins Syl­vie peut-elle dire à tout le monde que « les 250 euros de loyer, c’est [s]on salaire qui les paye »…

Même si ce n’est pas ce qu’elle vou­lait trai­ter de prime abord, confie par ailleurs Flo­rence Aube­nas, le tra­vail des femmes s’est impo­sé. Parce que, dans la hié­rar­chie de la pré­ca­ri­té, les femmes sont « tout en bas » ; elles se voient attri­buer les bou­lots les plus sales et les moins rému­né­rés. En outre, dans les syn­di­cats, elles sont rare­ment prises en consi­dé­ra­tion, explique Flo­rence Aube­nas, alors qu’elles repré­sentent le nou­veau visage du sala­riat.

Dans son récit, il y a une fille, Vic­to­ria, qui monte une sec­tion syn­di­cale pour les « pré­caires », qui devait réunir « la masse mon­tante des tra­vailleurs aux emplois écla­tés, les employés d’hypermarché, les inté­ri­maires, les femmes de ménage ou les sous-trai­tants ». Per­sonne ne la rejoint. Pour ces sala­riés-là, qui se vivent « en des­sous », « les syn­di­qués sont les pri­vi­lé­giés d’un monde auquel ils n’ont pas accès ». Et la révolte est un luxe inac­ces­sible.

De ce point de vue, on note­ra que la mise en concur­rence des uns et des autres opère tant sur le mar­ché de l’emploi et dans les entre­prises, que dans les poli­tiques publiques dites d’activation des com­por­te­ments de recherche d’emploi, dont l’ouvrage témoigne à pro­fu­sion. Il res­ti­tue bien la vio­lence du tra­vail pré­caire : à la conscience des rap­ports de conflic­tua­li­té sociale suc­cède l’envie ou la haine entre caté­go­ries dif­fé­rentes de sala­riés, fra­gi­li­sés de part et d’autre, iso­lés, cha­cun, dans leur situa­tion res­pec­tive, et ren­voyés à leur propre impuis­sance, à leur propre contes­ta­tion retran­chée sur elle-même.

UNE CULTURE DE LA PEUR

Cette logique ins­taure une culture de la débrouille per­son­nelle et de la peur. Un des fils de Fan­fan, qui tra­vaille sur les fer­ries d’Ouistreham, est employé dans un hyper­mar­ché. Sa mère raconte com­ment, à 30 ans, il vient de signer un contrat où il renonce aux 35 heures légales (en France) et à sa prime de trans­port. Le patron lui a dit : « C’est ça, ou on coule la boîte ».

Les salaires sont sou­mis au même arbi­traire. On apprend que, pour un volume d’heures dis­per­sées entre plu­sieurs places de tra­vail, Flo­rence Aube­nas gagne « 250 euros au fer­ry, une cin­quan­taine ici et là, presque 400 dans une seule boîte ». Mais rien n’est fixe. Il existe bien une conven­tion col­lec­tive de branche pour les métiers de la pro­pre­té qui fixe le salaire horaire légè­re­ment au-des­sus du salaire mini­mum, « une dizaine de cen­times en plus ». Mais rares sont les entre­prises qui l’appliquent… et les agents publics de l’emploi qui la font res­pec­ter, de peur de faire fuir les employeurs. Une conseillère de Pôle Emploi rap­porte la réac­tion d’un patron qui l’a inter­pe­lée sèche­ment en ces termes : « Je mets l’heure au Smic, je me fous de vos accords de branche. Et faites comme je vous le dis, sinon je mets mon annonce ailleurs. »

Il y a concur­rence pour les emplois, mais aus­si pour les offres d’emploi, donc, qui sont deve­nus un véri­table « busi­ness », sous la pres­sion de l’idéologie mana­gé­riale, jusqu’au sein des agences de pla­ce­ment. Aux conseillers, on demande de faire « du chiffre », objec­tifs à la clé, de faire bais­ser les sta­tis­tiques du chô­mage, prio­ri­té des prio­ri­tés. À tout prix. Ce qui est remar­quable dans l’enquête de Flo­rence Aube­nas, c’est de voir à quel point le sta­tut pro­fes­sion­nel et social des pla­ceurs ou des conseillers emploi est lui-même sous pres­sion per­ma­nente et implique une dégra­da­tion du tra­vail, de ce côté-ci du bureau éga­le­ment.

C’est ce qui en fait un livre hors du com­mun, ana­lyse le socio­logue de l’UCL Ber­nard Francq[4] : expé­rience de ren­contres, de décou­vertes, de dés­illu­sions, plus que mise en scène de souf­frances diverses, il per­met de sai­sir, au plus près, les trans­for­ma­tions du tra­vail à l’œuvre en cher­chant à com­prendre « ce qui fait la petite ritour­nelle » de ce qu’est le monde d’aujourd’hui, mais aus­si la socié­té, la vie et les indi­vi­dus, avec leurs épreuves, leurs manques, leurs dési­rs, leur mémoire.


[1]« Le trai­te­ment média­tique des malaises sociaux » in Les Cahiers du jour­na­lisme, n°2, ESJ Lille, 1996.

[2] Flo­rence Aube­nas, Le quai de Ouis­tre­ham, L’Olivier, 2010.

[3]Ber­nard Francq, « Le quai de Ouis­tre­ham, de Flo­rence Aube­nas » in La Revue nou­velle, février 2011.

[4]Op. cit.

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