Groupes Medvedkine

Le cinéma pour prendre en main son image

DR

Actifs en France de 1967 à 1974, les groupes Med­ved­kine ont pro­duit une quin­zaine de films de créa­tion ouvrière au ton nova­teur, en alliant esthé­tique avant-gar­diste et libé­ra­tion de la parole popu­laire. Cela a per­mis à des ouvriers de reprendre le contrôle de leurs images tout en posant une cri­tique pro­fonde de la vie quo­ti­dienne. Retour sur cette aven­ture qui a lié cinéastes mili­tants et mili­tants ouvriers.

Les groupes Med­ved­kine ont été le fruit d’une ren­contre entre des cinéastes (comp­tant notam­ment dans leur rang Chris Mar­ker, auteur d’une cin­quan­taine de docu­men­taires poli­tiques et poé­tiques) et des ouvriers. D’abord au sein de l’Usine Rho­dia (Besan­çon) de 1967 à 1970 puis dans l’Usine Peu­geot (Sochaux), de 1970 à 1974. Ils ont été mis en contact par Paul Cèbe, mili­tant syn­di­cal, res­pon­sable de la biblio­thèque du per­son­nel dans ces deux entre­prises, mais aus­si édu­ca­teur popu­laire.

Le nom des groupes rend hom­mage à Alexandre Med­ved­kine, réa­li­sa­teur sovié­tique, connu pour ses repor­tages sur le front et ses chro­niques de la vie ordi­naire. En 1932, celui-ci tra­verse la Rus­sie dans son ciné-train, tour­nant le jour, mon­tant la nuit pour fina­le­ment pro­je­ter le résul­tat aux per­sonnes fil­mées le jour sui­vant. L’histoire du ciné­ma retien­dra de lui qu’il a inven­té le rythme moderne de la télé­vi­sion et de l’actualité fil­mée tout en ayant le sou­ci constant d’inclure les sujets de ses films dans leurs pro­duc­tions, de per­mettre aux ouvriers de se voir au tra­vail et de mettre le ciné­ma « entre les mains du peuple ».

Passer derrière la caméra

En 1967, suite à un conflit violent se dérou­lant à l’Usine Rho­dia, trois cinéastes viennent y réa­li­ser un docu­men­taire. Cela don­ne­ra « À bien­tôt j’espère » qui fait appa­raitre à l’écran les tra­vailleurs, leurs angoisses, leur action.

Mais, pro­je­té aux ouvriers, le film frustre, insuf­fi­sant à rendre compte de la situa­tion ouvrière et syn­di­cale. Au fil de la conver­sa­tion, hou­leuse, entre cinéastes pari­siens et tra­vailleurs bison­tins, un moyen se dégage pour remé­dier à cette vision bour­geoise et roman­tique du monde ouvrier : les cinéastes appren­dront aux ouvriers à fil­mer et les ouvriers feront eux-mêmes des films. Des films d’ouvriers et non plus des films sur les ouvriers.

Qua­torze films seront pro­duits tout au long de cette expé­rience hors norme. On y voit le tra­vail ciné­ma­to­gra­phique de ceux qui ne sont pas cen­sés faire du ciné­ma. Un ciné­ma de ter­rain, une expé­rience d’émancipation autant qu’un outil de lutte. Il s’agit tout autant de prendre la parole que de pro­duire de l’art, cher­cher des formes dif­fé­rentes et déve­lop­per une esthé­tique.

Montrer la vision ouvrière

En 1968 est réa­li­sé « Classe de lutte ». Il débute ce ren­ver­se­ment des points de vue : c’est depuis l’intérieur du monde ouvrier que s’expriment les voix de ceux qui n’en avaient pas, où s’autorise la prise de parole et ce fai­sant, l’émancipation. Les des­tins indi­vi­duels et col­lec­tifs sont réunis dans la lutte à tra­vers le por­trait d’une ouvrière s’impliquant peu à peu dans le syn­di­cat, s’émancipant par le savoir et la mili­tance. C’est l’usine, Besan­çon, l’exploitation, la cri­tique de la vie quo­ti­dienne qui y sont mon­trées et liées, repla­cées aus­si dans un contexte inter­na­tio­nal plus large comme l’Espagne fran­quiste ou le Viet­nam…

Suivent d’autres pro­duc­tions, por­tant sur les condi­tions de vie et d’épanouissement des ouvriers. Durée du temps de tra­vail exces­sive qui « vole la vie », cadences infer­nales, bruits, acci­dents du tra­vail, petits chefs, la fatigue, l’abrutissement… face à la « Nou­velle socié­té » pro­po­sée par la classe diri­geante pom­pi­do­lienne qui jus­ti­fie toute cette pré­ca­ri­té et en appelle – déjà — à la sainte concur­rence mon­diale et la néces­saire amé­lio­ra­tion de la pro­duc­ti­vi­té. Les der­nières pro­duc­tions de Rho­dia sont plus poé­tiques et libres, moins cen­trées sur l’idée de faire décou­vrir le « monde caché » des ouvriers et rendent ain­si compte de cette créa­ti­vi­té / résis­tance cultu­relle au sein du groupe ouvrier.

À Sochaux, le ciné­ma Med­ved­kine se fait plus pes­si­miste, plus amer. On s’éloigne peu à peu de l’utopie 68 pour ren­trer dans une nou­velle phase de l’exploitation qu’on appelle aujourd’hui le néo­li­bé­ra­lisme. Leur der­nière pro­duc­tion en 1974, « Avec le sang des autres », impla­cable, pointe le déses­poir et un écra­se­ment par le tra­vail, l’aliénation de la Socié­té de consom­ma­tion et de contrôle alors que s’insinue peu à peu le chô­mage de masse.

Le ciné­ma est une arme, une arme poli­tique et artis­tique, pour pou­voir prendre en main les images qui sont pro­duites de soi et de son groupe, recon­qué­rir son iden­ti­té, ses repré­sen­ta­tions et, en somme, de faire culture.

L’intégralité des films Medvedkine est éditée dans un double DVD
Éditions Montparnasse, 2006

Certains de ces films sont visionnables sur ubuweb.com

En savoir plus sur le Groupe Medvedkine : http://remue.net/spip.php?article1726

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