Guy Alloucherie : « Les gens ? Je leur dois tout, on construit tout avec eux »

Dans de rue, Veillée
Photo : © HVDZ Flora-Loyau

La Com­pa­gnie Hen­drick Van Der Zee (HVDZ), créée par Guy Allou­che­rie en 1997, est ins­tal­lée à Loos-en-Gohelle, dans le bas­sin minier du Pas-de-Calais. Elle pour­suit une recherche axée autour de la rela­tion art-popu­la­tion-socié­té. Le tra­vail sur les récits de vie, l’enfance, la mémoire ou la culture ouvrière, la place de l’art dans la socié­té sont autant de sujets qui nour­rissent l’écriture et la parole de la com­pa­gnie.

Cette recherche se déve­loppe sur un mode d’écoute et de lien à l’instar des « Veillées », spec­tacle-action consis­tant à « par tous les moyens, cirque, danse, théâtre, vidéo, aller à la ren­contre des gens pour col­lec­ter des témoi­gnages et inven­ter ensemble des formes d’art où les gens se sentent concer­nés par ce qui s’y dit et ce qui s’y fait ». Guy Allou­che­rie revient ici sur les inten­tions de la com­pa­gnie dans ces ren­contres avec un ter­ri­toire et ses habi­tants.

Com­ment fonc­tionnent les prin­cipes de vos spec­tacles par­ti­ci­pa­tifs, comme les Veillées ou les Por­traits de vil­lage ?

Le but du jeu est d’aller à la ren­contre des gens. À un moment don­né, je ne savais plus très bien le sens de ce qu’on fai­sait. On fai­sait des spec­tacles sur des scènes de théâtre et j’avais l’impression qu’ils s’adressaient tou­jours aux mêmes gens, alors qu’il y avait tout un public que je ne voyais jamais au théâtre. Com­ment se fait-il que tous ces gens-là ne venaient pas ? J’ai donc pen­sé qu’il devait y avoir de bonnes rai­sons, que ce n’est pas uni­que­ment parce qu’ils n’étaient pas infor­més. Appa­rem­ment, ils n’étaient pas sen­sibles à la forme de théâtre que nous pro­po­sions. L’idée de départ était d’aller voir les gens, les uns après les autres, avec comme point de départ de par­ler de culture. D’aller les ren­con­trer en se disant que de toute façon tout le monde a une défi­ni­tion de la culture. Et, je ne sais pas plus que les autres ce qu’est la culture. Il serait donc inté­res­sant d’avoir l’avis de tout le monde, puisqu’il n’y a pas de véri­tés en ce qui concerne l’art et la culture. En plus, comme on est situé sur un ancien site minier, on est entou­ré de cités ouvrières et les ouvriers n’ont pas vrai­ment dans leurs pra­tiques habi­tuelles d’aller au théâtre ou d’aller voir de la danse. On s’est deman­dé : « Mais que doit-on faire, qu’est-ce qu’on peut faire pour trou­ver le lien, pour créer une œuvre qui inté­resse, pour laquelle les gens se sentent concer­nés par ce qui se dit et ce qui se fait ? » On est donc allés à la ren­contre des gens dans les quar­tiers, dans un pre­mier temps ici tout autour, dans les quar­tiers popu­laires. Après, on est par­tis un peu par­tout, en France, au Bré­sil, et on va sans doute le faire au Cana­da l’année pro­chaine. Mais l’idée de départ était celle-là : puisque les gens ne viennent pas, allons vers eux. Per­sonne ne détient de véri­té sur le sujet de l’art et de la culture. Peut-être que la meilleure façon de faire, c’est d’inventer avec les gens… En étant au milieu des cités ouvrières, il était impos­sible de conti­nuer à faire un théâtre qui soit com­plè­te­ment en dehors des réa­li­tés du quar­tier. Cela aurait été du cynisme de ma part. C’est pour­quoi, on est allés à la ren­contre de tout le monde. Les Veillées sont des spec­tacles faits pour ren­con­trer les gens, dis­cu­ter avec eux et pour par­ler de la mémoire ouvrière et de la culture ouvrière. Mais, pas que de la mémoire : les gens nous racontent aus­si le pré­sent, com­ment on vit dans le quar­tier, com­ment on vit ensemble. Après une rési­dence de dix jours à trois semaines, on monte un spec­tacle, avec des acteurs et des acro­bates, dont les gens et le quar­tier sont les acteurs prin­ci­paux. Le but est de tout mettre au ser­vice de l’idée que l’œuvre d’art se construit ensemble.

Avez-vous l’impression ou l’envie d’apporter quelque chose aux gens ?

Je leur dois tout, puisqu’on construit tout avec eux. Si je leur apporte quelque chose ? C’est à eux qu’il fau­drait deman­der, il fau­drait aller voir à Mais­nil-lès-Ruitz où on a fait le der­nier Por­trait de vil­lage. Vous pou­vez consul­ter notre blog, où l’on montre un peu les réac­tions des gens. Les gens ne vien­draient pas si nom­breux à chaque fois, si on ne leur appor­tait rien, mais c’est dif­fi­cile de par­ler à leur place.

Est-ce une envie de votre part d’aider les gens ?

Non. L’envie est de tra­vailler ensemble. Le but est de dire : « On fait une œuvre d’art ensemble ». Ils m’apportent tout autant que je leur apporte. L’envie est de faire quelque chose ensemble et de se deman­der ensuite : « Est-ce que c’est ça ? Est-ce qu’on se trompe ? » C’est-à-dire de se ques­tion­ner sur la per­ti­nence de l’œuvre. Ce qui m’intéresse, est de tra­vailler ensemble, dans le domaine artis­tique, qui parait être réser­vé à quelques-uns. Être artiste est la chose la mieux par­ta­gée qui soit au monde et quand on fait une Veillée, il faut que la porte soit ouverte à toutes les par­ti­ci­pa­tions. Dans une Veillée, on ren­contre le plus de gens pos­sibles, parce que chaque vie est une œuvre d’art. D’ailleurs, c’est très bizarre qu’au fil du temps l’art soit deve­nu la pro­prié­té de quelques-uns, ce qui me semble une impos­ture totale. C’est peut-être une pos­ture un peu poli­tique ou phi­lo­so­phique, mais je pense que ça chan­ge­ra peut-être. C’est une cer­taine vision du tra­vail qui a vou­lu cette situa­tion. Ces der­nières années, cela s’est par­ti­cu­liè­re­ment accen­tué avec le mar­ché de l’art, par­ti­cu­liè­re­ment dans l’art contem­po­rain, mais même au théâtre. J’ai hor­reur de l’idée du talent. Sartre disait que le talent était un crime contre soi-même et contre les autres. Pour­quoi cer­tains auraient-ils plus de talent que d’autres ? Qu’est-ce que c’est que cette his­toire ? C’est vrai­ment une pure inven­tion. Je m’inscris en faux contre tout ça, avec cette envie de faire bou­ger le monde et de chan­ger la vie.

[Le lec­teur pour­ra lire in exten­so l’entretien avec Guy Allou­che­rie in Rémi Gia­chet­ti, Les enjeux des pro­jets par­ti­ci­pa­tifs dans l’économie cultu­relle actuelle : études de cas dans le Nord-Pas de Calais, mémoire de mas­ter 1 diri­gé par Sophie Proust, Créa­tion et études des arts contem­po­rains, Uni­ver­si­té Charles-de-Gaulle-Lille 3, 2011, 83 p.]

www.hvdz.org

Pho­to : © HVDZ Flo­ra-Loyau

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