Le retour de Frankenstein

 

Par Denis Dargent

Mary Shelley n’a pas vingt ans lorsqu’elle entame, en juin 1816, la rédaction du roman qui la rendra célèbre : Frankenstein ou le Prométhée moderne, publié en mars 1818. Cette jeune anglaise est la fille de William Godwin, théoricien politique, précurseur de la pensée libertaire, et de Mary Wollstonecraft, philosophe, pionnière du féminisme combattant. L’enfant ne connaitra pas sa mère qui meurt quelques jours après l’accouchement.

 

 

La genèse de Frankenstein s’explique par les hasards de l’Histoire, de l’amour et de la météo. Suite à la défaite des armées napoléoniennes à Waterloo et après la paix de Vienne, les Anglais recommencent à affluer sur le continent. Au mois de mai 1816, Mary Godwin quitte l’Angleterre pour l’Italie ; elle est accompagnée de son amant, le poète anglais Percy Bysshe Shelley, et de sa demi-sœur, Claire Clairemont. Le groupe fait un arrêt à Genève à la mi-mai, à la demande de Claire, désireuse de rencontrer son amour secret : l’autre grand poète anglais, George Gordon Byron, dit Lord Byron…
Une amitié spontanée nait alors entre les futurs époux Shelley (ils convoleront quelques mois plus tard, après le suicide de l’épouse de Percy…) et le tempétueux Byron, accompagné par John William Polidori, son médecin, confident et « homme à tout faire ». L’équipe décide de prolonger son séjour en Suisse et s’installe sur la rive gauche du Lac Léman, louant pour quelque temps deux demeures sur le territoire de Coligny.

1816, c’est l’« année sans été. » L’hémisphère Nord est touché par d’inquiétants phénomènes climatiques dus à l’explosion du volcan indonésien Tambora, en avril de l’année précédente (l’évènement causera, indirectement, la mort de 200.000 personnes à travers le monde…).

Sur les bords du Léman, le mois de juin est exécrable. Une pluie incessante confine Mary et ses amis dans la villa Diodati, où réside Byron. Un soir, ce dernier les réunit au coin du feu. Et, pour tuer le temps, les invite à écrire une histoire terrifiante comme celles qu’on trouve dans ce recueil traduit de l’allemand, Fantasmagoriana, apporté par Polidori. Un cauchemar plus tard – au cours duquel elle visualise l’assemblage d’un corps dans un mystérieux laboratoire –, et après une conversation avec Byron et Shelley sur le principe vital et l’immortalité, Mary ébauche sa révision du mythe prométhéen, qu’elle mettra près d’un an à écrire.

Le roman suscitera de nombreux avatars : théâtraux, littéraires, graphiques et cinématographiques surtout. Ce qui contribua à en diluer la substance première, tout en assurant la postérité du mythe, l’un des plus fascinants qui soient.

Or que nous dit-il ce roman ? Quelle est son actualité ?

Frankenstein, dont l’intrigue se situe à la fin du 18e siècle, dans l’onde de choc de la Révolution française, est une médiation sur le thème du double, cette part d’ombre tapie en chacun de nous. La créature peut-être perçue comme une manifestation physique de la face cachée de son créateur. Le côté obscur de la Force, en langage lucasien. Mais Mary Shelley opère toutefois un surprenant retournement des valeurs. Victor Frankenstein est bel et bien un Prométhée moderne, mais un Prométhée qui aurait perdu son sens de l’altruisme, son souci des autres, et ne serait plus obsédé que par sa propre quête. Le savant individualiste inscrit son action dans les promesses d’un nouveau matérialisme bientôt sacralisé : celui des révolutions industrielle et scientifique en cours. En cela, il incarne la vanité de l’être humain, prompt à dominer son milieu naturel et à en violer les lois, ne se souciant ni des conséquences écologiques ni d’une quelconque émancipation des peuples par la connaissance.

Si le « monstre », désigné comme tel, est irrésistiblement happé par la logique du mal, c’est bel et bien parce que le bien lui est refusé par une humanité qui ne le reconnait pas et qui le rejette. La créature de Frankenstein ne commet pas ses crimes par goût ou par volonté politique, mais parce que sa différence (physique) lui a définitivement fermé les portes de la compassion humaine. Cette fatalité a entrainé sa radicalisation.

 

 

Photo: Peter Cushing interprète Victor Frankenstein dans Le retour de Frankenstein (Frankenstein Must Be Destroyed) de Terence Fisher, 1969

 

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