Groupes Medvedkine : Le cinéma pour prendre en main son image

Par Aurélien Berthier

Actifs en France de 1967 à 1974, les groupes Medvedkine ont produit une quinzaine de films de création ouvrière au ton novateur, en alliant esthétique avant-gardiste et libération de la parole populaire. Cela a permis à des ouvriers de reprendre le contrôle de leurs images tout en posant une critique profonde de la vie quotidienne. Retour sur cette aventure qui a lié cinéastes militants et militants ouvriers.

 

 

 

[Initialement paru dans le magazine Agir par la culture N°30 (ETE 2012). Dossier "Cultures ouvrières, Culture en lutte"]

 

Les groupes Medvedkine ont été le fruit d’une rencontre entre des cinéastes (comptant notamment dans leur rang Chris Marker, auteur d’une cinquantaine de documentaires politiques et poétiques) et des ouvriers. D’abord au sein de l’Usine Rhodia (Besançon) de 1967 à 1970 puis dans l’Usine Peugeot (Sochaux), de 1970 à 1974. Ils ont été mis en contact par Paul Cèbe, militant syndical, responsable de la bibliothèque du personnel dans ces deux entreprises, mais aussi éducateur populaire.

Le nom des groupes rend hommage à Alexandre Medvedkine, réalisateur soviétique, connu pour ses reportages sur le front et ses chroniques de la vie ordinaire. En 1932, celui-ci traverse la Russie dans son ciné-train, tournant le jour, montant la nuit pour finalement projeter le résultat aux personnes filmées le jour suivant. L’histoire du cinéma retiendra de lui qu’il a inventé le rythme moderne de la télévision et de l’actualité filmée tout en ayant le souci constant d’inclure les sujets de ses films dans leurs productions, de permettre aux ouvriers de se voir au travail et de mettre le cinéma « entre les mains du peuple ».

 

PASSER DERRIÈRE LA CAMÉRA

En 1967, suite à un conflit violent se déroulant à l’Usine Rhodia, trois cinéastes viennent y réaliser un documentaire. Cela donnera « À bientôt j’espère » qui fait apparaitre à l’écran les travailleurs, leurs angoisses, leur action.

 

 

Mais, projeté aux ouvriers, le film frustre, insuffisant à rendre compte de la situation ouvrière et syndicale. Au fil de la conversation, houleuse, entre cinéastes parisiens et travailleurs bisontins, un moyen se dégage pour remédier à cette vision bourgeoise et romantique du monde ouvrier : les cinéastes apprendront aux ouvriers à filmer et les ouvriers feront eux-mêmes des films. Des films d’ouvriers et non plus des films sur les ouvriers.

Quatorze films seront produits tout au long de cette expérience hors norme. On y voit le travail cinématographique de ceux qui ne sont pas censés faire du cinéma. Un cinéma de terrain, une expérience d’émancipation autant qu’un outil de lutte. Il s’agit tout autant de prendre la parole que de produire de l’art, chercher des formes différentes et développer une esthétique.

 

MONTRER LA VISION OUVRIÈRE

 

En 1968 est réalisé « Classe de lutte ». Il débute ce renversement des points de vue : c’est depuis l’intérieur du monde ouvrier que s’expriment les voix de ceux qui n’en avaient pas, où s’autorise la prise de parole et ce faisant, l’émancipation. Les destins individuels et collectifs sont réunis dans la lutte à travers le portrait d’une ouvrière s’impliquant peu à peu dans le syndicat, s’émancipant par le savoir et la militance. C’est l’usine, Besançon, l’exploitation, la critique de la vie quotidienne qui y sont montrées et liées, replacées aussi dans un contexte international plus large comme l’Espagne franquiste ou le Vietnam…

 

 

Suivent d’autres productions, portant sur les conditions de vie et d’épanouissement des  ouvriers. Durée du temps de travail excessive qui « vole la vie », cadences infernales, bruits, accidents du travail, petits chefs, la fatigue, l’abrutissement… face à la « Nouvelle société » proposée par la classe dirigeante pompidolienne qui justifie toute cette précarité et en appelle – déjà — à la sainte concurrence mondiale et la nécessaire amélioration de la productivité. Les dernières productions de Rhodia sont plus poétiques et libres, moins centrées sur l’idée de faire découvrir le « monde caché » des ouvriers et rendent ainsi compte de cette  créativité / résistance culturelle au sein du groupe ouvrier.

 

 

 

À Sochaux, le cinéma Medvedkine se fait plus pessimiste, plus amer. On s’éloigne peu à peu de l’utopie 68 pour rentrer dans une nouvelle phase de l’exploitation qu’on appelle aujourd’hui le néolibéralisme. Leur dernière production en 1974, « Avec le sang des autres », implacable, pointe le désespoir et un écrasement par le travail, l’aliénation de la Société de consommation et de contrôle alors que s’insinue peu à peu le chômage de masse.

 

 

 

Le cinéma est une arme, une arme politique et artistique, pour pouvoir prendre en main les images qui sont produites de soi et de son groupe, reconquérir son identité, ses représentations et, en somme, de faire culture.

 

 

L’intégralité des films Medvedkine est éditée dans un double DVD
Editions Montparnasse, 2006


Certains de ces films sont visionnables sur ubuweb.com

 

En savoir plus : http://remue.net/spip.php?article1726

 

Ajouter un Commentaire

Test


Code de sécurité
Rafraîchir

Site propulsé par Joomla!, logiciel libre sous licence GNU/GPL.
Réalisation : Présence et Action Culturelles.