CONFÉRENCES GESTICULÉES, ÂME ET ARME POPULAIRES

Propos recueillis par Aurélien Berthier

Franck Lepage, infatigable militant de l’éducation populaire en France et ailleurs était de passage à Bruxelles. Nous lui avons posé quelques questions sur les conférences gesticulées qu’il a initiées au sein de la coopérative d’éducation populaire Le Pavé. Les conférences gesticulées, récit hybride, mi-autobiographique, mi-scientifique, sont un outil d’éducation populaire qui permet à un récit personnel de devenir un témoignage social de situation d’oppression. Franck conte le parcours de l’éducation populaire au sein du Ministère de la Culture ou l’inégalité  dans l’éducation, des employés évoquent le néo-management dont ils sont victimes, le tout dans une petite forme simple sur scène, légèrement théâtralisée, mais ni péremptoire, ni académique. Au contraire, ça parle aussi de nous.

 


[Interview initialement parue dans Agir par la culture magazine N°34 - Eté 2013]



Pourquoi ce nom de « conférence gesticulée » ?

À l’origine, c’était un gag et c’est surtout une ruse : ce nom est tellement pas sérieux, tellement benêt que l’institution n’a pas envie de récupérer ça, ce n’est pas assez propre. J’aurais appelé ça « théâtre d’expression citoyenne » ou je ne sais pas quelle connerie, là, ça aurait été repris. En même temps, c’est ça qui fait que c’est redoutable, ça fait pas dangereux, alors que c’est éminemment subversif.

Une conférence gesticulée, ce n’est pas l’exposé d’un problème, mais l’exposé d’une façon dont une personne incarne un problème. Ça change tout ! Parce qu’on a plus un expert en face de nous, mais une personne, avec ses doutes, ce qu’elle a compris d’une situation et ça modifie complètement la manière d’entendre l’exposé.

Ce que je trouve extraordinaire, c’est que beaucoup de gens qui voient une conférence gesticulée (CG), pas forcément la mienne, se disent « c’est facile, ça je peux le faire ». C’est arrivé qu’on lance après ma conférence un cahier ouvert aux inscriptions pour ceux qui avaient envie d’en faire : on pensait avoir 3 ou 4 personnes, et on en a eu 50 ! Des travailleurs sociaux, des agents d‘insertion, des infirmiers psychiatriques disaient : « j’ai envie de faire ça, vous me direz comment faire ».

Le fait de ne pas être comédien n’est donc pas un frein ?

En fait, les gens ne sont pas arrêtés par la question de la scène, ils s’en foutent. Ils ne se posent absolument pas la question du théâtre. Ils comprennent qu’il y a une toute petite dose de mise en scène nécessaire, mais que ce qui compte c’est la façon dont un récit politique s’élabore : comment faire pour mélanger du vécu avec de la théorie, du savoir chaud avec du savoir froid ?

Il y a des CG extraordinaires, des gens de Pôle Emploi qui racontent l’aliénation dans leur agence, la façon dont on leur interdit d’aider des chômeurs et dont on les oblige à traiter ceux-ci comme des objets, à les balancer sur des prestataires privés : ils racontent comment ils en souffrent. Théâtralement, c’était nul, lamentable même… sauf que toute la salle pleurait parce que c’était des vraies personnes qui disaient des vraies choses. On s’en fout que ce soit bien joué ou pas. Ce n’est pas joué.

En quoi c’est aussi un geste politique ?

Prenez une Assistante sociale qui part à la retraite après 25 ou 35 ans de carrière, vous imaginez le savoir politique qu’elle a accumulé sur les politiques sociales ? Sauf que ce n’est pas reconnu comme un savoir car elle n’est pas universitaire. Si cette femme-là, ramasse en 2 heures ce qu’elle a compris du truc et qu’elle le met en partage, mais quel acte politique incroyable ! Ça veut dire qu’on se réapproprie la culture : elle est à nous maintenant ! On fait culture, on se légitime.

On n’est pas là à demander à un universitaire si on a le droit de dire par exemple que l’insertion c’est de la daube, mais on dit : « l’insertion, c’est de la daube et je vais vous dire pourquoi, car je la mets en œuvre et je sais que c’est de la daube ». C’était un agent d’insertion qui a démissionné au bout de 5 ans, tellement mal à cause de ça qu’il est venu nous voir : il voulait monter une CG pour expliquer aux gens que son métier consistait à mentir à des jeunes en permanence. C’était bouleversant, tout le monde est venu me voir en me disant que c’était un acteur incroyable alors que le type n’avait jamais mis les pieds sur une scène de théâtre, c’est un conseiller d’insertion qui raconte son métier. Il s’en sert lui pour militer. C’est un objet militant.

Est-ce qu’il y a un suivi pour permettre à ces CG d’être diffusées ?

On est en train de le développer, ça s’appelle la Grenaille, encore un terme idiot. On se retrouve avec plus d’une soixantaine de CG et pas loin d'une trentaine de nouvelles qui arrivent chaque année. On crée donc ce réseau pour pouvoir organiser des ateliers qui sont précédés d’une CG. La grenaille ce sont les petites pommes de terre qu’on ramasse après les grosses, mais c’est aussi le petit mélange de ferrailles que les pauvres mettaient dans leur fusil pendant la Commune. Une arme que le peuple se donne à lui-même…

 

Photo : Amélie Noël


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