JOHNSON MATTHEY : UN OBJET DE GRÈVE

 

Par Pierre Lempereur

Johnson m'a tuer n'est pas une bande dessinée comme les autres. C'est « un objet de grève » dont la démarche de création renouvelle l'histoire des productions culturelles ouvrières qui décloisonnèrent dans les années 70 les mondes du travail et ceux de la culture. Aujourd'hui, dans un contexte où les fermetures d'usine se sont banalisées, les manifestations de solidarités entre artistes et ouvriers sont pourtant devenues exceptionnelles. La culture opère néanmoins son (timide) retour sur le terrain des luttes sociales, et c'est notamment au travers du 9e art qu'elle peut rendre compte de la conflictualité d'aujourd'hui.

 

 

 

Depuis 2006, Louis Theillier est l’un des 300 ouvriers de la succursale bruxelloise de Johnson Matthey, une multinationale anglaise, leader mondial dans l'exploitation de platine. Arrivé là avec une formation artistique au nom d'une promesse de stabilité (devenue définitivement temporaire), Louis y fabrique des catalyseurs destinés aux pots d'échappements pour bagnoles. Il est confronté à l'expérience du licenciement collectif. « Jo » décide en effet en 2011 de délocaliser sa production -pourtant bénéficiaire- en Macédoine, officiellement car l’usine n’est pas assez rentable, officieusement car  le salaire des travailleurs macédoniens est bien moindre que ceux des Belges. 

L’annonce de la fermeture définitive de l'usine est un choc pour les ouvriers. Tous s’interrogent sur les répercussions que cette fermeture aura sur leur vie. Chez Louis Theillier, ce choc va produire  la « révolution spontanée » d'un homme qui dès le premier jour du conflit, armé de son bic et d’un calepin, passe à l’action à sa manière en retranscrivant sous la forme d'une BD la fermeture progressive de son entreprise. Chronique d’un lent naufrage, la BD Johnson m'a tuer est le journal de bord dessiné d'un conflit social mais aussi la mise en abyme des différentes étapes de la création d'un outil de résistance.

 

PRODUIRE UNE BD AU CŒUR D'UN CONFLIT SOCIAL

Avec cette BD qui se montre telle qu'elle s'est construite, l’auteur devient une sorte de  « reporter infiltré », se réappropriant son temps de travail pour documenter avec précision chaque étape du conflit conduisant au licenciement collectif des travailleurs. Il note tout ce qu'il entend et dessine constamment. Il retranscrit au plus vite sur son ordinateur les réactions, les assemblées, les discussions. L'effervescence du choc collectif laisse vite la place à une interminable attente menant à l'issue des négociations entre syndicats et direction, à l'acception d'un plan social par les travailleurs. C'est ce chemin que retracent les dessins de Louis qui réussit à capter finement l'attitude de ses collègues, leur dépit, l'expression de leur nostalgie, leur colère, leur fraternité.

Pour produire cet « objet de lutte », Louis installe une table lumineuse dans son bureau. Curieux, ses collègues se prennent au jeu et viennent régulièrement le voir au travail et commenter ses dessins. Encouragé par leur soutien, Louis décide de mettre les premières planches dessinées en ligne sur un blog (http://johnsonmatuer.blogspot.be) qui recevra des milliers de visites. Bientôt les premiers exemplaires sont imprimés sur la photocopieuse du boulot et distribués dans l'usine. La démarche de Louis atteint partiellement son but et la BD devient ce « porte-voix » capable de fédérer les travailleurs de Johnson tout en partageant avec eux les dernières évolutions du conflit.

 

L’UTILITÉ SOCIALE ET PÉDAGOGIQUE DE LA BD

La lecture de cette expérience intérieure et intersubjective d’un conflit social ne peut être résumée au cheminement individuel et à la (re)naissance d'un artiste, ou au processus même de création. Cette BD est avant tout la retranscription d'une analyse collective et partagée d'enjeux qui dépassent largement la fermeture d'une usine bruxelloise. Johnson m'a tuer est en ce sens le récit d'une prise de conscience collective de la mascarade généralisée du sens actuel du monde de l'entreprise et de ses pratiques managériales toxiques.

Si l’usine a finalement été fermée, la BD, elle, est éditée par Futuropolis en 2014. Cet objet de grève fabriqué sur l'établi de Louis Theillier continue à chacune de ses lectures, son travail  de résistance en nous proposant son expérience interculturelle de la rencontre entre monde de l'art et monde ouvrier. En toute humilité, sans arabesques et en noir et blanc Louis Theillier compense à son échelle le défaut de visibilité des ouvriers dans l'espace public et médiatique et permet ainsi au conflit d'exister en dehors de l'enceinte de l'usine en attirant les médias mainstream qui s'affairent autour de cet homme étrange, un ouvrier dessinateur, du jamais vu. Ce travail nous invite à réfléchir à l’usage et à la pertinence de ce genre de dispositif de création pour déconstruire localement le projet néolibéral global.

Johnson m'a tuer, journal de bord d'une usine en lutte. Futuropolis, 2014.

 

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