Un pouvoir TOTALement pervers - Entretien avec Alain Denault

 

Propos recueillis par Aurélien Berthier

Alain Deneault, docteur en philosophie, développe une œuvre documentée et conséquente traitant de différents aspects du capitalisme contemporain, de son idéologie, de ses mots, de ses outils de coercition : paradis fiscaux, gouvernance, extrême centre, médiocratie… Dans Le totalitarisme pervers et De quoi Total est-il la somme ?, il s’attache au cas d’école que représente le groupe pétrolier Total, en dresse la généalogie, le champ d’action, l’idéologie et les dégâts, pour montrer comment les multinationales font leur Loi, celle du marché. Et comment ces acteurs à la souveraineté particulière ont peu à peu pris une place prépondérante éminemment contestable mais peu contestée, sur base d’un pouvoir pervers, renforçant encore la porosité entre l’oligarchie et le pouvoir politique.

 

 

 

Comment a-t-on laissé développer autant de pouvoir à une multinationale comme Total?

C’est le fruit d’une histoire complexe. Durant l’entre-deux-guerres, les puissances étatiques ont compris que s’assurer l’approvisionnement en pétrole des armées était un enjeu stratégique absolument névralgique. Elles ont donc choisi de soutenir des sociétés largement contrôlées par des acteurs du secteur privé pour le garantir. Ces firmes se sont imposées en cartel au Moyen-Orient. Devenues des Frankenstein, ces créatures des États ont constitué les premières multinationales en étant aussi présentes ailleurs dans le monde, là où il y avait d’autres gisements, ceci afin de s’assurer un contrôle artificiel des cours. Pour favoriser leur développement, les États ont été jusqu’à offrir à ces firmes (La Compagnie française des pétroles, BP, Shell et Standard Oil…) des États vassalisés et colonisés pour ainsi dire sur mesure. Pour les Britanniques en démantelant l’Empire ottoman afin de créer ces enveloppes juridiques comme l’Irak ou le Qatar. Ce qu’imitera plus tard la France, avec le démantèlement de son empire africain, pour créer des pays dédiés aux intérêts des sociétés pétrolières comme le Gabon et le Congo-Brazzaville.

 

Les entreprises du domaine pétrolier et énergétique se sont donc constituées en multinationales, avec pour partenaire la haute finance qui avait déjà développé des réseaux internationaux depuis des siècles. Et que visent à obtenir ces multinationales ? Elles visent à obtenir un monopole d’accès ou à créer un oligopole autour d’accès à des biens et services, c’est-à-dire à s’interposer entre nous et ce qui est indispensable (ou ce que l’on aura rendu indispensable) en jouant sur des conjonctures mondiales. C’est comme ça qu’on a eu à composer avec des souverainetés d’un genre nouveau, au pouvoir comparable à ceux des États. 

 

En effet, ces souverainetés privées ont un rapport spécifique à la loi qui n’est plus strictement celle du législateur, mais la Loi avec un L majuscule, c’est-à-dire la loi du plus fort :  la Loi du marché, la Loi de l’offre et de la demande, la Loi de l’activité de la mondialisation, du commerce sans entraves, etc. Tout le jeu consiste à présenter ces lois comme n’étant pas du ressort des pouvoirs politiques, mais d’un ordre à la fois naturel, quasi cosmique, scientifique et historique. Une Loi dans laquelle on est toujours gagnant quand on est puissant.  Dans ce nouvel ordre de pouvoir, privé autant que pervers, il ne s’agit plus de dominer sur un mode déclaré, mais de s’assurer une maitrise de la conjoncture de façon à pouvoir tirer son épingle du jeu, quelle que soit l’évolution du contexte. Une des premières illustrations de cette puissance, c’est le fait que la Standard Oil des Rockefeller soit arrivée à vendre du pétrole à la fois aux Allemands et aux Alliés pendant la Deuxième Guerre mondiale.

 

L’historien anglais Antony Bevoor nous apprend d’ailleurs que c’est lors de ce conflit qu’on a eu besoin et appris à amener l’appareil de production à se déployer à l’échelle mondiale. Il fallait en effet alimenter des GI’s dans le Pacifique, l’Atlantique, en Afrique du Nord, aux États-Unis, en Europe. Tout d’un coup, on pense la production à l’échelle mondiale ce qui permettra ensuite Coca-Cola ou McDonald’s. Cela a ouvert l’imagination commerciale et sur le plan de l’appareil de production au sens le plus concret et logistique du terme : où sont les usines, le volume. Penser ce volume-là, se dire « on va fabriquer de chaussures pour la planète » aurait été outrancier au 19e siècle ! Avec la Seconde Guerre mondiale, on s’est mis à penser la production en fonction du monde, de la même manière que les GI’s avaient les mêmes repas partout à l’échelle du monde, les mêmes uniformes, une sorte de formatage, on va poursuivre ce formatage-là à l’échelle civile après la guerre.

 

Au début du 20e siècle, des entreprises pétrolières imposent donc un modèle qui est celui de l’autorité privée, qui a son propre rapport à la Loi et au pouvoir, qui deviendra un modèle universel après la Seconde Guerre mondiale et qui donnera naissance à des pouvoirs pharmaceutiques, agroalimentaire, de la culture, du textile, etc.

 

 

Qu’est-ce que le « totalitarisme pervers » qui découle de ce rapport particulier à la Loi ?

Je me suis intéressé en Total à un objet qui parle. Et mon travail a moins consisté à écrire un texte à charge contre des puissances historiques et privées que d’écouter ce qu’elles nous disent. Sachant que lorsque le pouvoir parle, il en dit toujours plus que ce qu’il ne voudrait. Et notamment par le nom qu’elle se donne : ici, « Total ». 

 

Pourquoi s’appeler « Total» ? C’est en 1953 que la Compagnie française des pétroles (CFP) a décidé de baptiser ses enseignes, l’étiquetage de ses produits de grandes distributions « Total ». Ce nom ne renvoyait pas simplement à sa plasticité (on dit Total de la même manière à peu près dans toutes les langues), car dans les années 1950, la CFP venait d’acquérir des sociétés dans la grande distribution, « Azur » notamment, qui aurait pu faire l’affaire, mais non, on a choisi Total. En 2000, au moment de la fusion entre la belge PetroFina, la CFP et Elf, on agglutine tous ces noms au début, mais finalement on va choisir de s’appeler seulement « Total ».

 

On peut voir là une sorte de proclamation de pouvoir en fonction d’un rapport à la totalité qui est de deux ordres. D’une part, être présent sur toute la chaine de production dans le domaine énergétique. Exploration, exploitation, transport, traitement, distribution, recherche de pointe, spéculation, courtage… : on est partout ! Ce qui fait que lorsque le prix monte, cela ne dérange pas, parce c’est le moment d’investir dans les produits d’exploitation. Et quand le prix baisse, cela ne dérange pas non plus, parce qu’à ce moment-là, on a une matière brute peu coûteuse pour faire de la transformation, de la pétrochimie, de la distribution et parce que le prix au détail ne descendra jamais autant que le prix sur le marché. On est également présent dans mille-et-une filières d’activité parce qu’on a fait de l’épuisement des gisements pétrolier le marché de demain, parce qu’on a tourné cette situation à notre avantage ! Les domaines que l’on présente un peu naïvement comme concurrentiels sont déjà l’apanage de structures comme Total : le gaz, l’énergie solaire, les agrocarburants, mais aussi les granulés de bois, les ressources maritimes, etc. On n’est plus face à une pétrolière, mais face à une énergéticienne, qui peut là aussi, quel que soit le contexte, bénéficier de beaucoup de leviers. Y compris diplomatiques. Ainsi, si les Américains sont en froid avec les Russes et imposent des embargos, elle peut se tourner vers les Chinois pour avoir du financement, ou ouvrir la Françafrique aux Qataris pour accéder à leur marché. Bref, il s’agit de pouvoir profiter de la situation, quelle qu’elle soit.

 

C’est en cela que se définit l’exercice subtil d’un pouvoir de type pervers. Ce pouvoir pervers se distingue du pouvoir psychotique qu’étudiait Hannah Arendt. Ainsi, le totalitarisme psychotique se prévalait d’une signature, on connaissait la source du pouvoir. Elle était même hypervisible, tonitruante et envahissante : Hitler, Staline, etc. Ici, on passe à un régime d’autorité où le pouvoir se dissout dans les rouages même des structures de domination. Et les agents deviennent, en même temps qu’ils sont des subordonnés du régime, des vecteurs du pouvoir sur un mode rhizomatique et immanent, qui fait que les acteurs ont beau jeu, non pas d’imposer une conjoncture absolument, mais de s’organiser pour que, quelle que soit l’évolution de cette conjoncture-là, ils en tirent parti.  Et c’est là qu’on aura des acteurs pervers qui se présentent comme étant en quelque sorte strictement des agents de ce système-là, qui le voient évoluer, qui le présentent comme ayant sa vérité historique, sa nécessité naturelle, son sens historique, et eux ne faisant que participer à cela. Un pervers dans ce cadre-là, c’est un psychotique déguisé en névrosé.  C’est quelqu’un qui fait en quelque sorte semblant de subir un ordre, de le désirer en même temps qu’il le subit, alors qu’il l’a largement initié et conditionné des dynamiques d’ensemble. En fait, tous les acteurs de ce régime-là (qui s’arrogent le pouvoir), se présentent eux-mêmes comme subissant la Loi du marché au même titre que les autres.

 

 

Comment ces entités tentaculaires influencent la construction des lois et imposent leur Loi ?

Les multinationales agissent par rapport à la loi de deux manières. D’une part, dans un lobbying groupé et fédéré. On agit en bloc par rapport à des intérêts bien compris et convergents sur une autorité (comme par exemple la Commission européenne), mais aussi sur le public en général. Il s’agit non seulement de mettre sous pression les décideurs et décideuses mais aussi de créer un climat social qui va rendre la décision des autorités publiques presque nécessaires sociologiquement, qui fait passer les intérêts commerciaux comme une forme de biens communs.

 

Et d’autre part, on va penser un rapport à la Loi transcendante, sur un mode sadique, exactement comme en traitait le Marquis de Sade, qui consiste donc à créer des conditions objectives d’accès aux capitaux et aux énergies auprès des États et autres acteurs sociaux. Patrick Pouyanné (actuel PDG de Total) ou Christophe de Margerie, (son prédécesseur) affirment qu’ils ne font pas de politique. En fait, Total et ses équivalentes ne font pas de politique, ils font la politique. Pour elles, peu importe qui portera la couronne. Car elles sauront exactement comment conditionner les décisions de ce dernier pour qu’elles se conforment aux modèles commercial, industriel et financier mondiaux qu’elles ont imposés. Elles n’ont même pas à dire « je veux que les choses soient comme ça », mais tout simplement : « la Loi (du marché) veut que nous fassions les choses ainsi ».

 

 

Comment contrecarrer cette influence et ce gigantisme ?

Sans vouloir sombrer dans un pessimisme sans issues, il est entendu que lorsqu’on est face à un pouvoir pervers, qui par définition nous manipule, nous traverse, et nous intègre dans ses rouages, on est mal parti. Il est quelque part plus facile d’être confronté à une « bonne vieille » dictature même si elle peut être sanguinaire et cruelle, type Benali ou Hitler, qu’à un pouvoir qui n’a pas de tête. Ou qui en a mille.  Quand on est dans un ordre où un acteur dit aussi puissant que Christophe de Marjorie peut mourir sur la piste de l’aéroport de Moscou sans qu’il y ait de conséquences majeures, on voit bien que tout est organisé pour garantir une sorte d’objectivité du règne de par le fonctionnement même de ses structures. 

 

La première approche qui est critique, c’est de se permettre un raisonnement, bien qu’il ne débouche pas sur une stratégie réaliste immédiatement, et qui consiste à dire : le problème quant aux multinationales, ce sont les multinationales elles-mêmes. La question n’est donc pas celle de les encadrer, de trouver une sorte de modalité de supervision qui soit «  à leur échelle », comme le dit dans un grand moment de délire Jacques Attali. Ce n’est pas d’obtenir de leur part, sur un mode volontaire, des formes de retenues ou d’inhibition parce qu’il n’y a plus de contrepouvoir pour les contenir. Ce n’est pas en essayant d’avoir « plus de transparence ».  Non. La solution quant aux multinationales, c’est leur dissolution. Point.

 

 

Il s’agirait par exemple d’imaginer scinder des mégacompagnies en des entités plus petites, de les nationaliser ou de limiter légalement la taille possible des entreprises ?

Exactement. On ne peut pas comme démocrate, accepter que si peu de gens ont autant de pouvoir dans des secteurs aussi sensibles, c’est insupportable !  Quand on parle du pharmaceutique, de l’énergie, de l’agroalimentaire, du transport, on parle de sujets vitaux : les semences, les vaccins, l’alimentation, l’air qu’on respire. On ne peut pas laisser ces questions-là à une poignée d’oligarques qui n’ont de sensibilité que celle liée aux enjeux du marché. 

 

À cet égard, il ne faut pas hésiter à rappeler le caractère futile des multinationales : on n’en a pas besoin !  On n’a pas besoin d’elles pour fabriquer des chaussures, pour faire des films ou pour apporter des boissons sucrées… Elles n’existent de manière artificielle que pour s’interposer.

 

Si toute solution partielle n’est pas satisfaisante, car répondre à ce problème sans en souhaiter la disparition constitue simplement des garde-fous fragiles, on peut néanmoins apprécier des avancées pratiques. Par exemple en faisant enfin des multinationales un sujet de droit. Actuellement, on considère seulement les tentacules, mais jamais la pieuvre. Car une multinationale est en réalité un « groupe » d’entreprises dont chacune des entités, des filiales, répond en droit à des autorités différentes (la filiale iranienne de Total aux autorités iraniennes, canadiennes au Canada, argentine en Argentine, etc.). Il faudrait donc être capable de faire du groupe Total au complet un sujet de droit à part entière et confronté à des dispositifs légaux clairs. Mais aussi que la justice puisse enquêter de manière indépendante du politique sur ces compagnies. On peut également avancer concernant des normes sur le travail du produit que nous consommons, notamment via des droits de douane, pas seulement tournés sur la nature même de la marchandise qui est en cause, mais aussi en fonction du contexte social et environnemental du pays de production. Par exemple, est-ce qu’on fait travailler les enfants, est-ce qu’il y a le droit à la syndicalisation ? Il faut donc aussi avancer à cette échelle pratique, de façon à ce que l’on ne soit pas découragé, mais en ne perdant jamais de vue que la visée finale, c’est bel et bien la disparition des multinationales.

 

Pouvez-vous nous rappeler en quoi consiste l’idéologie politique de l’extrême décrit dans « Politique de l’extrême centre » ?

L’idée de l’extrême centre, c’est d’étiqueter comme étant centriste un programme qui est radicalement oligarchique.

 

Comment s’y prend-on ? D’abord, l’oligarchie n’est pas seulement un pouvoir industriel ou financier mais aussi un pouvoir médiatique capable, de par un appareil de production du langage massif, de s’arroger un pouvoir d’étiquetage sur les idées et les propositions des acteurs publics. Une série d’acteurs seront ainsi présentés et étiquetés comme « raisonnables », « réaliste », « sérieux », « pondérés », « pragmatiques », « normaux » (et on se rappelle d’un président « normal », François Hollande, élu il ya quelques années). Et tous ceux qui s’éloignent des mesures auxquelles on associe ces étiquettes-là, mérite eux d’autres appellations : « fou », « irréaliste », « irresponsable », « rêveur », « paranoïaque », « complotiste », « terroriste »…  Cela se réalise grâce à toute sorte de scribes et de porte-bouches, qui sont au fond les chiens de garde de ce pouvoir. Et ce, dans un rapport prétendument empirique.  C’est-à-dire qu’on n’est plus sur un mode éditorial mais on va dire par exemple « avec son revenu universel Benoit Hamon est un rêveur », « étant donné le caractère irréaliste de son programme », etc. On va intégrer cette opinion dans un rapport de types descriptif, comme étant un fait qu’on va le traiter au même titre que les autres faits.

 

L’extrême centre est extrême pour deux raisons. D’une part, derrière sa prétention au centrisme, elle a un programme extrêmement destructeur d’un point de vue de l’écologie, inique d’un point de vue social et impérialiste par rapport aux modes politiques mis en avant. Son programme tient en cinq éléments simples : plus de bénéfices pour les entreprises, plus de dividendes pour les actionnaires, plus d’accès aux paradis fiscaux, moins de fonds pour les services publics, moins de droits pour les travailleurs et les travailleuses.

 

L’autre aspect de cet extrémisme, il est au sens moral. Il tient au fait d’être intolérant à tout ce qui n’est pas soi. Et en cela, le discours de l’extrême centre ne constitue pas une façon de placer le curseur sur l’axe gauche-droite mais bien d’abolir l’axe gauche-droite au profit d’un discours qui se présente comme le seul possible. C’est une sorte de TINA (There is no alternative) de centre qui excède le positionnement dialectique. Ainsi, Margaret Thatcher pouvait au moins se dire conservatrice et hostile au Labour c’est-dire au socialisme ou à la social-démocratie. On n’en est même plus là, car on a transcendé ce rapport dialectique pour présenter la position d’extrême centre comme la seule possible.

 

Cet extrémisme se dit donc « centriste » tout simplement parce qu’il a aboli l’axe gauche-droite. Parce qu’il l'a complètement avalé au profit d’un positionnement subordonné aux désidératas des multinationales, de la haute finance, de la grande industrie, aux particuliers nantis, aux très grandes fortunes. Et qu’il présente son discours comme le seul possible en excluant tout ce qui n’est pas compris dans ce prétendu centre, qui n’est centre que parce qu’il essaye de faire oublier toute autre mesure et tout autre discours et positions que les siennes.

 

 

Le programme de l’extrême centre semble constituer une base politique pratique conçue par, pour, et avec les multinationales. Comment multinationale et pouvoir politique s’articulent-ils ?

L’oligarchie est un rapport entre des acteurs qui sont en rotation entre trois sphères : 1) la haute finance, 2) la grande industrie et 3) l’exécutif politique, dans un jeu d’aller-retour entre public et privé qui donnent le tournis. On a par exemple quelqu’un qui a travaillé à la banque Rothschild, qui est Président d’un pays, et qui au terme de sa carrière politique, aboutira probablement au conseil d’administration d’une multinationale…

 

Vous parlez d’Emmanuel Macron ?

Par exemple, mais je parle peut-être aussi de Gerhart Schröder, de Tony Blair, de Jean Chrétien ou de George Bush… Ils sont tous dans ce jeu de chaises musicales qui constitue le pouvoir oligarchique en tant qu’il est un tout cohérent. Je ne pense pas qu’ils soient soudés sur le mode de délibération formalisée dans des officines. Mais entre possédants, on convient d’intérêt bien compris, de convergence d’intérêt sans même avoir besoin de se réunir sur chaque point de détail.

 

Comme vous l'avez énoncé, les médias dominants valident sans arrêt la politique d’extrême-centre et en disqualifient les critiques. Les tenants de l’extrême centre cherchent-ils à ce que tous adhèrent à leurs idées, y compris ceux que, précisément, ils subordonnent ?

Dans mon livre Gouvernance, j’ai essayé de voir comment le vocabulaire de la gouvernance consistait à priver les citoyens du discours traditionnel de la pensée politique, au profit d’un discours strictement managérial.  Ce discours consiste à traduire dans les termes de l’entreprise privée toute relation sociale. Ainsi, dire gouvernance à la place de politique, partie prenante pour citoyens, parler de l’acceptabilité sociale à la place de la volonté souveraine d’un peuple, de développement durable pour l’écologie politique, de la société civile pour le peuple, de consensus et non plus de débat… On amène en quelque sorte le management et toute la théorie de l’organisation privée à excéder ses propres frontières pour porter sur toutes les formes d’organisations en société.

 

On entre alors dans une sorte de rapport coercitif au langage sur un mode pervers, où on n’oblige pas tant les gens à penser d’une certaine façon qu’à leur fait savoir que s’ils ne pensent pas d’une certaine façon, ils vont nuire à leurs intérêts. Pour l’entreprise, les organisations et même les institutions publiques, il s’agit de dire aux gens : on est des associés, on est libres, on est des porteurs d’intérêts, on est des partenaires. Le but du jeu, c’est de rendre naturelles des tractations entre des acteurs inégaux.  Alors, on encourage la médiocrité, le zèle, la soumission. Et l’intériorisation intime de ce qu’on considère comme les attentes des puissants quant à soi. On en arrive à l’ère de la médiocratie. On en est à favoriser l’ascension et le développement d’acteurs qui brillent dans l’art de parler, de se comporter comme on peut deviner que les autorités le souhaitent de notre part. Et ce, en ne se disant pas « quels sont mes droits, mes convictions, mes passions, mes talents, mes connaissances ? » mais « qu’est-ce ce que le pouvoir peut souhaiter entendre de ma part pour me coopter ? »

 

Dans cette perte de vocabulaire que vous évoquez, il y en a un qui me frappe, c’est celui de « société civile ».  Pourquoi est-il autant d’usage, que remplace-t-il exactement, qu’évacue-t-il ?

Par « société civile », on fait disparaitre, comme dans tous les termes de la gouvernance en règle générale, cette espèce de fiction qui fait qu’on arrive à se représenter quelque chose qui est bien tangible, bien que difficile à médiatiser, qui est le collectif. Le collectif en tant que tel, en tant qu’il y a des choses qui sont irréductiblement en partage : l’air que nous respirons, la langue que nous parlons, le travail en tant qu’il relève d’une entraide, donc les bénéfices du travail en tant qu’ils peuvent êtres pensé comme chose commune. Il s’agit d’interrompre tout raisonnement qui tend vers une médiatisation par les consciences et dans les consciences, de cette réalité dans la chose commune et du partage, au profit d’une individualisation et d’une atomisation des acteurs. Ce qui va évidemment profiter aux plus puissants, parce que si on atomise le rapport des acteurs entre eux, on permettra aux plus puissants d’avoir le dessus sur les plus faibles. Alors que si on pense en termes de partage, de solidarité, de communauté pour ne pas dire de communisme, on sera forcé de penser ce qui est fondamentalement commun à tous, avant de dé-partager.

 

Bien entendu que tout ce vocabulaire, qui est à considérer ensemble, car ce lexique fonctionne de manière systémique, consiste en cela : société civile, partenariat, partie prenante, gouvernance, entrepreneuriat et ainsi de suite sont des façons de faire oublier que si ce qu’on appelle le peuple, si le bien commun, l’intérêt général, la chose publique ne se donnent jamais à nous de manière absolument claire et tangible, ces notions-là renvoient par contre à des réalités papables, qui demandent politiquement à être médiatisées. D’où le débat public, d’où les institutions, d’où le sens même de l’engagement citoyen. Structurer par des symboles, des signes, des mots, des images ce qui traduit une réalité difficilement observable sur un plan empirique, sur un plan en quelque sorte existentiel, c’est ça le défi de la politique. C’est précisément cela qu’on renvoie à des chimères, au profit d’un discours entrepreneurial, qui est lui brutalement empirique, parce qu’il permet de maintenir, de mettre à plat la position des acteurs et de ne plus penser qu’en termes d’individualité.

 

Ça implique quoi le fait que consensus remplace le terme de « débat » ?

On est tellement fou de ce mot de consensus qu’on en arrive même à parler de consensus « plutôt large » suite à des discussions de groupes aux intérêts opposés. Or, un consensus « plutôt large » est une aberration, c’est impossible ! Soit il y a consensus, soit il n’y en a pas ! Et s’il n’y a pas consensus, il peut y avoir un compromis, un vote, une décision. En fait, on tient au mot parce qu’on cherche à enfermer les gens dans une seule approche possible. Dire qu’il y a eu un consensus « plutôt large » vise à faire oublier qu’il y a eu d’autres discours, qu’il y a eu d’autres positions. Ça veut dire qu’on a saturé le champ des consciences et qu’on a mis tout le monde d’accord au point il n’y ait pas de restes.

 

 

Quel est le parcours du terme lui-même de « gouvernance » ?

La gouvernance est un terme qui appartient au vocabulaire médiéval et qui avait complètement disparu pendant des siècles jusqu’à ce qu’au début du 20e siècle, les théories du management dans le monde anglophone recyclent ce terme, le redécouvre en parlant de governance. Il s’agissait en fait de donner des lettres de noblesse à des théories, qui sont en réalité très prosaïques et consistent en des réflexions très pauvres, en leur imposant un terme un peu ronflant et latinisant.

 

Ce qui est intéressant, c’est que ce terme de « gouvernance » au Moyen-âge ne renvoyait pas du tout aux affaires de gouvernement mais d’abord à l’art de se gouverner soi-même. C’était l’époque des codes moraux, de la civilisation des mœurs, c’est-à-dire de ne pas péter à table, de ne pas s’essuyer sur la manche du voisin, de ne pas se moucher dans ses vêtements, etc. Or, on en est en quelque sorte encore là : la gouvernance c’est encore un art de bien se tenir, l’art d’être heureux, de bien veiller aux rapports qu’on entretient aux plus puissants que soi, à être déférentiel, à anticiper des attentes… On reste dans cette idée du conditionnement et du dressage.

 

 

Les principes de la gouvernance et de son langage émanent à l’origine de grosses organisations privées comme les multinationales. Que font-ils aux États quand ceux-ci s’en emparent ?

 

La gouvernance soumet l’État à un rôle contre nature. Car l’État n’est pas une entreprise et ne devrait pas être soumis au principe de la rentabilité, au sens marchand, au sens comptable. C’est une erreur de dire que la société de transport ferroviaire, la poste ou l’hôpital doivent être rentables et fonctionner par rapport à des paramètres qui sont ceux d’une entreprise privée.

 

Mais la gouvernance est aussi une manière de laisser entendre que l’État ne doit exister qu’en fonction du bien-être des entreprises. Si on écoute le discours politique contemporain, on se rend compte que la « focalisation » du discours politique (c’est-à-dire le point de vue à partir duquel on raconte une histoire) est exclusivement celle des grandes entreprises. Toute position soutenue par un ministre consistera à s’imaginer à la place d’une entreprise : qu’est-ce qui est bon pour l’entreprise ? De quoi a-t-elle besoin ? Comme si l’entreprise était un soleil ! Comme si elle était la source de toute chose, dans une sorte d’animisme narratif qui consiste à faire perdre à l’État son propre rôle. Rôle qui devrait, lui, précisément être central au sens de la représentation, de la défense et de la traduction d’enjeux communs comme le territoire, la langue, la connaissance, le travail et que l’on articule pour que tout le monde puisse en profiter le plus possible dans une relative harmonie. Au lieu de ça, l’État affirme que son rôle est de favoriser les affaires de Bernard Arnaud, Bolloré, la famille Frère, etc. Et prétend que le monde a besoin de ces « créateurs de richesse » plutôt que de les présenter comme des acteurs qui ponctionnent la richesse.

 

L’État n’est alors plus un état de droit, mais devient un état du droit. C’est-à-dire un état-huissier qui n’est plus là que pour faire valoir un droit des affaires, des codes d’investissements, des codes miniers, des droits de douane, qui ont été élaborés par les oligarques. Au fond, la seule autorité d’un État aujourd’hui est un peu celle d’un arbitre sur un terrain de football : il peut dire si une balle est bonne ou non, mais en fonction de règles qu’il ne décide plus.

 

Est-ce que des personnages comme Emmanuel Macron ou Justin Trudeau constituent des exemples purs des tenants de cet état-arbitre et de l’extrême centrisme?

Absolument, ils ont presque atteint le stade de l’idéal-type, on y est presque ! Ce qui fait le succès d’un idéologue comme Macron, ou d’un personnage insignifiantissime comme Trudeau, c’est un rapport entre deux choses qui sont pourtant distinctes. D’une part, de tabler sur un monde qui, du fait d’un matraquage idéologique au fil des décennies, a amené toute une population, surtout des plus jeunes qui n’ont pas connu d’autres modèles, à être convaincu que l’univers de l’entreprise est un horizon indépassable. C’est dans ces paramètres-là qu’on pense la vie, point.  À tel point que même voter, s’engager dans des partis, militer semble inutile. S’opposer à cela, c’est risquer de passer pour un ringard qui n’aurait pas compris la marche du monde.

 

Et l’autre aspect, c’est de tabler sur le fait qu’on estime à priori que les gens sont sympas, positifs, généreux, bons moralement. Ce qui se passe, c’est qu’on encode la vie de l’entreprise avec ces dispositions psychiques. Ainsi, on a un Macron ou un Trudeau qui parlent la langue idéologique sans fautes, mais sur un mode radieux, avec de la joie, avec de l’espoir, avec un projet, avec tout un enrobage qui n’a aucun signifié, qui ne renvoie à aucune substance ni aucun discours, qui est strictement de l’ordre du pep talk managérial, du discours de stimulation en entreprise, une espèce de positivisme au sens psychologique, type méthode Coué. On obtient Macron et Trudeau en apposant sur des modalités du capitalisme toute une série de codes psychologiques. Et on obtient tous ceux qui vont venir, car on en a pour longtemps avec ces gens-là…

 

Ça crée un climat d'intimidation car celui va se mettre protester va être vu comme un « râleur ». L’idée qui vient ensuite, c’est que si on n’est pas content, on va ailleurs. On prend sur soi. De toute façon, on n’est que des individus, c’est la gouvernance, on n’est que des parties prenantes, on n’est que des partenaires éventuels, on n’a qu’un rapport contractuel au monde, donc quand leurs contrats arrivent à leurs termes, on les rompt, on en renseigne d’autres.  Et puisque je suis de toute façon moi-même une entreprise. Je me présente comme un partenaire dans ce monde-là et bien forcément si je donne ma carte de visite, il ne faut pas que je fasse la gueule, il faut que je sois joyeux, heureux, plein d’optimisme et en greffant moi-même toujours un sourire sur ce que je veux faire ou dans des partenariats qui profitent pourtant toujours au plus fort, parce qu’il s’agit quand même toujours de nouer un rapport de force. On crée de la sorte une synergie de type perverse parce qu’à la fin, on n’a même plus besoin d’avoir un patron qui nous dit quoi faire. On laisse le jeu se faire et on va avoir toujours des plus médiocres, des plus dévoués, des plus zélés, pour penser dans le logiciel du pouvoir même s’il ne nous profite qu’à la marge.

 

 

Face à ce pouvoir, gestionnaire, sans visage, cette com’ marquetée et matraquée partout, que faire ? Que faire pour faire vaciller la légitimité de ce qui définit justement la légitimité ? Comment « co-rompre », rompre collectivement, comme vous l’écrivez ? 

 

Sans se bercer d’illusions, il s’agit d’abord de savoir sur quoi et comment on peut agir. Cet ordre-là, tout en étant omnipotent, est son propre cancer.  Il a perdu la tête car justement, il n’a pas de tête. C’est sa puissance autant que sa grande faiblesse. Il est intéressant de voir que ces années-ci nous entendons des puissants eux-mêmes s’inquiéter de la marche aveugle du régime. Joseph Stieglitz qui critique la Banque Mondiale alors qu’il en était. Warren Buffet qui se demande pourquoi sa secrétaire paye moins d’impôts que lui. Georges Soros qui s’étonne de voir que le système lui permet potentiellement de faire s’écrouler la monnaie nationale de pays d’envergure moyenne. Larry Fink, grand investisseur américain qui semonce ses paires qui exigent trop de dividendes des entreprises au point de les vampiriser. Raymond Becker, un investisseur américain en Afrique, qui a été moralement choqué par ce qu’il était à même de faire lui-même, ce qu’il l’a amené à créer une ONG qui s’intéresse aux flux financiers illicites depuis l’Afrique jusqu'à l’Occident.  Christine Lagarde, présidente du FMI, qui dénonce les budgets d’austérité. La famille Rothschild qui désinvestit dans le domaine du pétrole. Et j’en oublie.

 

On a un système des puissants qui est en même temps fragile et qui porte en lui une force cancérigène. L’idée n’est pas de fantasmer une crise, parce qu’on sait qu’elle sera de toute façon, d’une part inévitable et cruelle pour tout le monde. Personne aujourd’hui parmi ceux qui profitent du régime n’est capable de le maitriser. C’est un régime Frankenstein pour tout le monde, y compris pour ceux qui en bénéficient.

 

Ce qu’on peut faire de mieux, c’est d’essayer de prévenir la crise, de l’anticiper, de parler, de s’outiller, de réfléchir et de se documenter pour éviter que, lorsque les crises entreront dans une synergie diabolique, on passe au fascisme. Je pense que c’est le grand défi des gens qui se souhaitent éclairés. Il s’agit d’éviter que ce soit les fascistes qui prennent ce qui reste en présentant tous les Autres comme des ennemis jurés lorsqu’un fou furieux comme Donald Trump sera allé au bout de ses tendances belliqueuses, qu’il aura déclaré plusieurs guerres en même temps, qu’il y aura une crise financière, en même temps que les cours du pétrole auront monté en flèche, en même temps qu’il y aura des ouragans et des tornades, du terrorisme, etc.  Quand tout sera sens dessus dessous, quand ça deviendra immaitrisable, il est à souhaiter que suffisamment de gens instruits, cultivés, ouverts d’esprit et bons moralement, aient des propositions à faire qui soient inspirantes sur le plan des solidarités, de la mise en commun des rares actifs qu’il nous restera et de l’organisation de la société.

 

 

Et de manière très pratique, quand on se trouve face à un discours de type macroniste, face à un discours insaisissable d’extrême centre, où toute critique est renvoyée à l’archaïsme ou à un manque de « bienveillance » (donc à de la malveillance), face à ce que vous avez pu nommer le pouvoir de la « normance » ?

Notre force, c’est qu’on sait pourquoi on pense ce qu’on pense. Alors que les idéologues, eux, ne le savent pas. Ils pensent ce qu’ils pensent parce que ça leur est profitable au moment où ils le pensent. Et, très souvent, en opportuniste, ils jettent leurs discours comme de vieux habits. Dans dix ans, ils vont sans problèmes penser le contraire ce qu’ils disent aujourd’hui.

 

On peut donc les confondre, car ils ne savent pas pourquoi ils pensent, en tout cas jamais aussi profondément que quelqu’un qui aura fait la critique de ce discours-là et aura élaboré autre chose. Et c’est pour ça qu’on fuit comme la peste le discours critique, c’est pour ça que les médias, l’université, les institutions culturelles mettent de côté les gens intelligents. Parce qu’on les redoute. Parce qu’ils sont capables de démonter en deux coups de cuillères à pot les espèces de boursoufflures de discours, de soufflés insignifiants, qui sont strictement des éléments de langage comme disent les communicants, des effets de modes rhétoriques et sémantiques. Les gens qui manient ce discours-là savent bien qu’ils ne savent pas ce qu’ils disent. Ils ne comprennent pas du tout les ressorts de leur propre expression. Ils ne comprennent plus le sens des mots et sont perdus dans une sorte d’obscurantisme sémantique. Et ils le sentent bien lorsqu’ils sont face à des gens qui, eux, ont un rapport heuristique au monde, qui, eux, n’ont pas abandonné la pensée intelligible et le fruit des intelligences collectives.

 

Il s’agit donc d’être fier et d’être droit dans sa conviction mais aussi dans sa pensée, même si c’est à la marge, même si c’est strictement corrosif, même s’il s’agit de faire de soi-même le poil à gratter. Il s’agit par exemple, et ça peut-être à l’échelle d’un quartier, ça peut être à l’échelle d’une petite communauté, de refuser de dire que les gens qui utilisent un autobus ou qui empruntent un livre à la bibliothèque sont des clients. Parce que le mot client est devenu un mot générique pour rendre les gens myopes. C’est pour ça que dans Gouvernance, j’ai parlé de « prémices ». Car le problème quant on utilise un mot, c’est qu’il nous engage dans toute sorte de prémices implicites qui vont nous entrainer quelque part. Si un docteur se dit qu’il est face à un client et non à un patient, le rapport changera du tout au tout et il y aura beaucoup d’implications très concrètes. Si au contraire on refuse d’employer le mot « client » mais qu’on parle des « bénéficiaires », des « usagers », des « visiteurs » suivant les contextes, on rappelle de la sorte qu’il y a le service public. Ce n’est pas spectaculaire et on ne se fait pas d’amis en disant ça, mais c’est une façon très concrète de tenir bon et d’avancer.

 

 

Derniers ouvrages parus : La Médiocratie qui contient également Politique de l’extrême centre et Gouvernance (Lux éditeur, 2016) et De quoi Total est-elle la somme ? (Rue de l’échiquier/Écosociété, 2017) et dont a été tiré et enrichi le texte Le totalitarisme pervers (Rue de l’échiquier, 2017)

 

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