UN POPULISME DE GAUCHE POUR ORGANISER LA COLÈRE

Par Olivier Starquit

Souvent utilisé pour disqualifier tout adversaire ou toute idée sortant du cadre de la pensée unique,  le populisme, tel que décliné par François Ruffin, Jean-Luc Mélenchon ou Chantal Mouffe se mue en un populisme de gauche propice à capter la colère et l’indignation des classes qui ne se sentent plus représentées. Ou comment transformer la rage en substrat pour radicaliser la démocratie !

 

Le populisme fait partie de l’attirail d’outils servant à discréditer la cause du peuple. Ce concept- écran est en fait un mot-repoussoir qui connaît une fortune très grande. C’est une  injure politique, un terme volontairement confondu avec « démagogie », voire « protestation » ou « extrémisme » et cet usage permet d’imposer un autre principe de légitimité politique, celui de l’expertise politique contre celui de la représentation politique. Et c’est ainsi que s’opère une disqualification des classes populaires  qui est également le meilleur héraut du TINA[1] : puisque toute alternative politique est discréditée et jugée inaudible, le choix peut uniquement se porter sur celui proposé (sur un plateau d’argent) par la doxa[2].

Une des caractéristiques de la littérature consacrée au populisme est la réticence ou la difficulté à donner à ce concept un sens précis ? Elle se borne généralement à en énumérer des traits pertinents comme l’anti-élitisme, la valorisation du peuple, le rejet des médiations, la démagogie…


Le populisme de gauche pose tout d’abord la question stratégique suivante aux forces de gauche : « peuvent-elles, doivent-elles abandonner ce mot de peuple parce qu’il est ambigu ? »[3]

 

POUR UN POPULISME DE GAUCHE ?

Nonobstant les divergences de vue entre spécialistes, ces derniers s’accordent généralement sur deux éléments permettant de distinguer le populisme d’autres modes de faire de la politique (car il s’agit plus d’un style que d’une doctrine à proprement parler). Ces deux éléments sont l’appel au peuple et un discours contre les élites.

Mais à quelles fins et pour quoi faire ? En guise de réponse,  citons ces mots d’ordre de Podemos : pour politiser la douleur, organiser la rage, défendre la joie, mobiliser les passions pour construire un nous, pour fédérer le peuple, pour refonder la gauche. Dans un entretien à Fakir, Chantal Mouffe développe l’idée d’un « populisme de gauche avec un ''nous'' qui inclut les immigrés mais qui pointe comme adversaires les multinationales, les grandes fortunes… [Avec comme] travail politique à  faire : donner à voir l’oligarchie, son mode de vie, ses rémunérations grotesques, sa puissance, ses décisions sur nos existences »[4].

Car en l’absence de ce populisme inclusif de gauche qui viserait à co-construire une intelligence collective, le risque est grand de voir le spectre du passé resurgir, de nouveaux boucs-émissaires être érigés en victimes de la vindicte populaire  L’incapacité des social-démocraties à contrer l’ouragan néolibéral et à affronter les différentes formes d’insécurisation culturelle et sociale est à l’origine des succès de ces droites démagogiques, sécuritaires et xénophobes.

Longtemps utilisé comme un repoussoir assimilé à l'extrême droite, tantôt synonyme de « démagogie » et tantôt de « xénophobie », le populisme commence enfin à être revendiqué à gauche, notamment par Jean-Luc Mélenchon. C’est en 2014 que ce dernier opère un vrai tournant. Influencé par l'expérience espagnole du parti Podemos et par ses inspirateurs que sont la philosophe belge Chantal Mouffe et son défunt mari l'Argentin Ernesto Laclau (deux théoriciens postmarxistes du « populisme de gauche » et de la démocratie radicale). Il  a ainsi publié un livre intitulé  L'Ère du peuple. Le candidat à l'élection présidentielle n'est pas le seul au sein de la gauche française à se réclamer directement du peuple. Le journaliste et réalisateur François Ruffin - désormais député siègeant dans le groupe France Insoumise - en est un autre exemple, lui qui fait campagne à Amiens pour les élections législatives sous l'étiquette « Picardie debout »…

 

MOBILISER LES AFFECTS POUR TOUCHER TOUT LE MONDE

Chantal Mouffe ajoute au sujet de cette notion : « Quand je parle de populisme de gauche, c'est évidemment en me référant à une forme de la politique conçue comme guerre de positions et comme construction d'une volonté populaire à partir de chaînes d'équivalences et de mobilisation des passions ».[5]

Jean-Claude Michéa, disciple de Christopher Lasch et populiste de longue date, explique dans Les Mystères de la gauche que la tâche consiste à définir « un nouveau langage commun susceptible d'être compris – et accepté – aussi bien par des travailleurs salariés que par des travailleurs indépendants, par des salariés de la fonction publique que par des salariés du secteur privé, et par des travailleurs indigènes que par des travailleurs immigrés »

Comme Kevin Boucaud l’affirme : « Pour rassembler au-delà de la simple gauche, le populisme entend faire s'opposer le peuple – qui est plus large que le seul prolétariat ou que les « minorités » opprimées (femmes, étrangers, homosexuels, etc.) – aux élites, coupables d'accaparer richesses et pouvoir. Le clivage gauche-droite se voit ainsi remplacé par celui entre le peuple et la caste.»

L’objectif est de faire basculer le dégoût abstentionniste en goût électoral et pour ce faire, l’idée est de se battre sur le terrain des symboles pour ne pas les abandonner à l’adversaire : l’idée est de ne pas abandonner pas aux populistes réactionnaires le monopole de l’émotion et de la lutte contre l’establishment.

Considérant, comme Laclau, que la rationalité ne suffit pas à mettre le peuple en mouvement, Chantal Mouffe cherche à définir les affects mobilisateurs qu’elle trouve dans la vieille opposition du peuple et de l’élite.

 

REHABILITER UN PROJET EMANCIPATEUR ET PORTEUR D’ESPOIR

Ceci dit, comme l’indique Pierre Khalfa : « Mobiliser les affects et désigner un adversaire est certes nécessaire, mais cela ne peut se faire que sur la base d’un projet émancipateur porteur d’un imaginaire social de transformation. C’est cet imaginaire qui doit être "à haute teneur affective", pour reprendre ici une expression de Chantal Mouffe. Face à l’extrême droite qui promeut une politique et un imaginaire du ressentiment, [il faut] promouvoir l’espoir d’une société démocratique, plus juste et plus égalitaire »

La réhabilitation du conflit comme point nodal de la démocratie implique par conséquent la construction d’institutions plus démocratiques et plus égalitaires. Dans un système post-démocratique  où les procédures et institutions démocratiques continuent à exister, tout en ayant perdu leur sens, il s’agirait pour Chantal Mouffe, de « reformuler le projet socialiste sous forme d’une radicalisation de la démocratie. Le problème dans nos sociétés, réside moins dans les idéaux proférés que dans la façon dont ils ne sont pas mis en pratique. Radicaliser la démocratie suppose à la fois de transformer les structures de pouvoir et d’établir une autre hégémonie que celles que nous vivons. »

Il reste que « pour que le substantif « populisme » travesti au cours du temps et sous l’enveloppe lexicale duquel se cache le bel étymon de « peuple », renoue avec sa dimension progressiste initiale et récupère petit à petit ses lettres de noblesse, il est impérieux de gagner la bataille des mots, et de refuser d’abandonner à la droite ou à l’extrême droite le peuple et dans ce cadre le vocable de populisme doit plutôt être un mot à assumer et à détourner, « car si ce n’est pas la gauche qui construit le peuple, il risque de l’être quand même , et contre elle »[6].

 


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« La colère fait bouger les gens », entretien avec Julien Dohet :

"Ne pas se tromper de colère" par Jean Cornil

"Un populisme de gauche pour organiser la colère" par Olivier Starquit


 

 


[1]Acronyme de There Is No Alternative (au marché), célèbre phrase attribuée à Margaret Thatcher.

[2] Pour Pierre Bourdieu, la doxa est « un point de vue particulier, le point de vue des dominants qui se présente et s’impose comme le point de vue universel » in Pierre Bourdieu, Raisons pratiques, Paris, Le Seuil, 1994, p.129

[3] Laurent Jeanpierre, « Quand je parle de populisme, je mets le mot entre guillemets » in Migrants les naufragés des populismes, Les Cahiers de l’éducation permanente, N°49, PAC, 2016, p.96

[4] François Ruffin, « La démocratie, c’est du conflit » in Fakir, N°77, Janvier 2017, p. 23

[5]  Iñigo Errejón et Chantal Mouffe, Construire un peuple, pour une radicalisation de la démocratie, Le Cerf, 2017, p.195

[6]  Iñigo Errejón et Chantal Mouffe, Ibid., p. 147.

 

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