NE PAS SE TROMPER DE COLÈRE

 

Par Jean Cornil

Une colère individuelle peut conduire au vice passionnel. Une colère collective à la révolution ou à la barbarie. De toutes les passions, de tous les affects, la colère, ce puissant débordement qui nous submerge, peut engendrer tant de remèdes comme tant de poisons. Avec, parfois, un cortège de remords ou de regrets.

 

 

La fureur des groupes a souvent fait vaciller l’histoire. Après une longue remontée de souffrances ou d’oppression, la rage des peuples fulmine puis explose. Jadis la colère des dieux, aujourd’hui celle des hommes. Le cours du temps bascule, les institutions se désagrègent, tous les devenirs sont en puissance. Versant lumineux, la révolte des esclaves, les révolutions fondatrices de la modernité politique ou de la Commune de Paris. Versant sombre, les massacres de masse de génocidaires, l’adhésion à un tyran ou, plus pacifiquement, la transformation de la carte électorale.

 

RÉASSOCIER AFFECT ET RAISON

Être hors de soi, l’expression le signifie clairement, rangerait l’irascibilité excessive dans le tiroir des passions tristes, de la perte du sens de la mesure, de l’abandon d’une certaine sagesse. Bref de ne plus être tout à fait soi-même. Donc d’être susceptible de tous les égarements, de toutes les perversions. Comme s’il y avait d’un côté la raison prudente et tempérante et, de l’autre, un déferlement de pulsions pathogènes.

Toute la tradition occidentale a le plus souvent dissocié le cœur et la raison, le corps et l’esprit, la pensée et l’émotion. Comme l’explique Jacques Généreux, ce constat d’une séparation entre un cerveau rationnel et un cerveau émotif dure de Platon à nos jours en passant par Descartes. Mais cette opposition est inexacte. Spinoza a raison quand il fait du corps humain la clé du mystère de l’esprit. Nos idées sont d’abord des émotions. Elles n’ont plus de force dans notre représentation du monde que parce que d’abord elles nous affectent. « Une idée abstraite, détachée de toute émotion, qui ne nous touche pas, ne nous impressionne pas, ne peut ni nous intéresser ni nous convaincre » écrit Jacques Généreux. Qui rajoute : « une idée vraie ne peut l’emporter que si l’émotion qu’elle véhicule l’emporte sur les émotions attachées aux contre-vérités qu’elle combat ».[1]

C’est donc la puissance de l’affect qui emportera une forme de vérité face à des affects moins puissants, comme le montre toute la réflexion de Frédéric Lordon.[2] La raison est secondaire. L’intelligence n’est pas le premier dispositif cérébral à mobiliser pour emporter la conviction. Les débats politiques en sont un éclatant reflet : dire une vérité ne suffit pas pour avoir raison. Le sensible prime sur l’intelligible, l’émoi sur l’argumentation, la croyance sur la connaissance.

Cette suprématie semble encore plus s’affirmer quand on passe de l’entendement individuel à l’ordre collectif. « La confusion mentale est pathologique quand on est seul, normale quand on est plusieurs » disait Paul Valéry. Tous les phénomènes de foule, passionnels ou irrationnels, du sentiment national au culte de la personnalité, du pèlerinage religieux au lynchage de la victime émissaire, de la guerre « fraiche et joyeuse » aux illusions lyriques, signent et persistent sans relâche depuis des millénaires. Et particulièrement au cœur de notre modernité rationnelle et technoscientifique. La froide abstraction des algorithmes prospère d’abord sur nos désirs, nos peurs et nos colères. La haute technologie qui permet le selfie prend racine dans nos troubles les plus intimes.[3]

 

JUSTE UNE COLÈRE OU UNE COLÈRE JUSTE ?

La colère, un des sept péchés capitaux puisque, pour les chrétiens, seul Dieu a le droit de se mettre en colère, a pourtant selon le philosophe Charles Pépin, « quelque chose de sain et de libérateur, voire de joyeux. »[4] Peu importe le vrai et le faux, le juste et l’injuste, le jaillissement d’une colère est d’abord une affirmation. Plus précisément l’affirmation d’une limite, certes totalement subjective, qui ne doit pas être franchie. La colère désigne le non-négociable, ce sur quoi on ne lâchera pas. Charles Pépin indique que c’est d’ailleurs vrai d’un individu comme d’un peuple.

La colère est à l’opposé de la négociation, de la stratégie ou du compromis. Elle pose brutalement les balises de l’inacceptable. Elle affirme sans nuance un point de vue radical. En politique, elle croît comme carburant premier aux insoumissions, aux indignations et aux dégagismes. L’affect devient un cri face à toute tentative d’explication ou de rationalisation. On comprend que les érudits s’en méfient. L’irrationnel leur fait peur. Mais l’homme est un animal symbolique. Sa raison se fonde sur la déraison. Sinon comment comprendre l’incroyable somme de fictions, de récits et de narrations les plus insensées depuis l’aube de l’aventure humaine ?

 

NE PAS LAISSER LA COLÈRE DEVENIR HAINE

La colère possède une ambivalence intrinsèque puisqu’elle peut provoquer des tourments, des émancipations ou des désastres. Salutaire au départ, elle peut vite verser dans la haine, le mépris et l’exclusion. Ne dit-on pas d’un raciste qu’il est quelqu’un qui se trompe de colère ? Aujourd’hui comme hier, les foudres des peuples coléreux, exténués par les ravages du capitalisme mondialisé, tombent sur l’autre, l’étranger, le migrant, ou son voisin, sa femme, son chien…

En ce sens, la rage et l’emportement, si légitimes face aux souffrances sociales et économiques, doivent se prolonger dans une déconstruction des mécanismes de la domination. Même si, pour suivre l’idée de Sibony avec son affirmation selon laquelle « l’origine de la violence c’est la violence des origines »[5], la furie initiale doit se convertir, par le dialogue, l’éducation ou l’intelligibilité des rapports de force, en un processus de transformation sociale qui ne se trompe pas de cible. La guerre entre les pauvres arrange parfaitement ceux qui en vivent.

La colère permet le décollage de la révolte qui s’extrait de l’indifférence, de l’apathie et de la soumission. Mais elle ne peut s’envoler sans les indispensables outils de la raison critique pour promouvoir un projet émancipateur. Se tromper de colère en la portant sur ceux qui sont les premières victimes des délires occidental, théo-fasciste ou identitaire néo-fasciste, pour reprendre les termes de Dany-Robert Dufour, serait un désastre[6]. L’éducation populaire trouve toute son essence dans l’évitement de la confusion des emportements.

 

 


[1]Jacques Généreux, La déconomie, Seuil, 2016.

[2]Frédéric Lordon, La société des affects, Seuil, 2013

[3]Jean Bricmont et Régis Debray, A l’ombre des lumières, Odile Jacob, 2003.

[4]Charles Pépin, « Vos questions » in Philosophie Magazine, N°75, Décembre 2013-Janvier 2014.

[5]Daniel Sibony, Violence, Seuil, 1998.

[6]Dany-Robert Dufour, La situation désespérée du présent me remplit d’espoir, Le bord de l’eau, 2016.

 

Illustration : Alice Bossut

 

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