LE SEXISME DANS LA LANGUE FRANÇAISE

 

Par Sandra Roubin

Comme nous le rappelle Marina Yaguello, la langue est un « miroir culturel, qui fixe les représentations symboliques, et se fait l’écho des préjugés et des stéréotypes, en même temps qu’il alimente et entretient ceux-ci ». Habitué∙e·s à parler notre langue depuis la naissance, nous n’avons pas conscience des phénomènes d’invisibilisation des femmes et de leur dévalorisation qui peuvent s’y jouer. Mise en lumière de « petites règles » et particularités sémantiques qui contribuent au sexisme ambiant.

 

 

Le sexisme s’incruste dans les moindres interstices de la langue française : à travers son fonctionnement, sa grammaire (absorption du féminin par le masculin), ses dissymétries sémantiques (inégalité de sens entre un mot masculin et son pendant féminin), son mépris pour les femmes (voir la pléiade de qualificatifs injurieux servant à désigner les femmes), son identification sociale des femmes (définies par le père ou le mari) et à travers les dictionnaires enfin, parsemés de-ci de-là de citations sexistes dévalorisant les femmes.

 

LA MASCULINISATION DE LA LANGUE, UNE INVENTION RÉCENTE

Au cours du 17e siècle est apparue une déferlante de modifications des règles grammaticales qui désormais favorisaient dans de nombreux cas le genre masculin au détriment du genre féminin lorsque des grammairiens ont subitement décrété que le genre masculin était plus noble que le féminin. Ces réformes de la langue française à visée sexiste s’inscrivent dans les rapports de force entre les sexes de l’époque. En grammaire, la règle « le masculin l’emporte sur le féminin » résonne en nous depuis notre petite enfance. C’est celle que l’on a apprise à l’école et que l’on applique depuis machinalement dans toutes nos tournures de phrase.

Avant le 17e siècle, la règle d’accord des adjectifs et des participes passés qui prévalait, lorsque l’on couplait dans une même phrase des termes comportant le genre féminin et le genre masculin, était la règle de proximité. L’adjectif se rapportant à des noms de genres différents ne se mettait pas systématiquement au masculin, comme c’est le cas aujourd’hui en français, mais s’accordait avec le nom le plus proche. On pourrait également citer les règles d’invariabilité des participes présents, l’imposition du masculin dans le cas du pronom attribut au singulier, l’« adverbialisation » des adjectifs (ou dit d’une manière moins détournée, leur masculinisation), ainsi qu’une certaine conception de la formation des noms féminins (qui « découleraient du masculin »).

Aujourd’hui, il ne faudrait donc pas tant « féminiser la langue » que stopper sa masculinisation entamée au 17e siècle !

 

LA DÉFÉMINISATION DES NOMS DE MÉTIERS

Jusqu’au 16e siècle, la langue française n’éprouvait pas de difficulté pour féminiser tous les noms de métier, y compris « nobles », parce que les femmes commençaient à les exercer. L’on trouvait ainsi des formes comme chirurgienne, autrice, doctoresse ou médecine sans que l’homonymie de certains mots soit considérée comme problématique. Puis, aux 17e et 18e siècles, la féminisation a été totalement ignorée pour réapparaitre timidement au 19e et 20e et perdurer jusqu’à nos jours, du moins pour les « petits métiers »[1].

Les premières féminisations ne soulevèrent pas de contestations « jusqu’au moment où il devint patent que les femmes gagnaient chaque jour du terrain et commençaient à s’installer dans les fiefs jusqu’alors monopolisés par les hommes. »[2] Les avocates semblent être les premières à s’être vues intimer l’ordre de se nommer au masculin. Bien d’autres féminisations de noms de métier allaient subir ensuite le même genre de critiques au fil de l’entrée des femmes dans ces branches. « Mais c’est surtout l’ouverture aux femmes de la citoyenneté, de la magistrature et des fonctions publiques qui, après la Deuxième Guerre mondiale, poussa les élites masculines à refuser dans le domaine des symboles ce qu’elles ne pouvaient plus refuser dans la réalité. Certaines appellations se mirent alors à régresser, comme doctoresse »[3].

À partir du 17e siècle, afin d’endiguer la progression des noms de métiers féminins, il a été décidé que les termes masculins suffiraient désormais pour qualifier les deux sexes, du moment qu’ils se terminaient par un –e (peintre, philosophe), supprimant de la sorte les anciennes désinences qui caractérisaient les mots féminins (peintresse, philosophesse,…). « Un peu plus tard, [les académiciens de la langue française] ont tout bonnement proposé de faire disparaitre les termes féminins, quand, à leur docte avis, ils désignaient des activités dignes des seuls hommes (autrice, médecine…) »[4].

Suite à tout cela, un grand nombre de flexions féminines de noms ont disparu au 17e. Pour exemples : artificière, autrice, capitainesse, clergesse, défenderesse, demanderesse, dompteresse, financière, inventrice, jugesse, libraresse, médecine, officière, peintresse, poétesse, philosophesse, prévoste, prophétesse, vainqueresse, etc.

 

DU RIDICULE DES MOTS

Les arguments souvent avancés afin de discréditer certaines féminisations de mots tiennent au ridicule des mots, à leur rareté ou à leur sonorité. Eliane Viennot déconstruit brillamment ces trois arguments de la façon suivante : « A quoi tient donc le ridicule ? S’agit-il d’une propriété intrinsèque à certaines formes ? Mais alors pourquoi sénatrice et chancelière seraient-elles ridicules, quand institutrice et ouvrière ne le sont pas ? Est-il lié à la rareté de l’emploi de certains mots ? Mais alors pourquoi autrice, longtemps utilisé et toujours utilisable par et pour des milliers de femmes, serait-il plus ridicule qu’aviatrice, que l’Académie se félicite d’avoir accepté dès 1935, malgré le peu de femmes concernées ? Certaines sonorités seraient-elles en cause ? Mais alors pourquoi doctoresse, mairesse, poétesse seraient-ils plus ridicules qu’altesse ou princesse ? »[5]

L’usage permet aussi grandement l’assimilation des nouveaux mots avec lesquels nous pourrions ne pas être à l’aise dans un premier temps. Il suffit de penser à tous ces néologismes qui émergent dans les dictionnaires chaque année, qui nous font quelques fois sourciller mais qui finissent toujours pas s’installer naturellement dans nos échanges linguistiques. Devons-nous de plus rappeler que la visée du dictionnaire est d’être témoin des changements des pratiques orales et de se constituer en « observatoire », et non pas en « conservatoire » ?

 

DYSSYMÉTRIE SÉMANTIQUE

Le vocabulaire français est fortement sexué et véhicule un grand nombre de préjugés sexistes à l’égard des femmes. Ceux-ci se révèlent d’une manière particulièrement édifiante dans les dissymétries sémantiques. Les dissymétries sémantiques proviennent de « l’inégalité de sens entre un mot masculin et son féminin. […] Le mot féminin comporte une nuance péjorative, négative ou carrément dégradante alors que le masculin se veut neutre ou noble. »[6] Pour simple exemple, un gars est un garçon ; une garce est une femme de mauvaise vie.


Ces dix dernières années, de nombreux travaux ont été réalisés pour rechercher la dissymétrie sémantique présente dans le lexique concernant les femmes, et la liste des exemples possibles est extrêmement longue. À noter que « l’oppresseur [ici, l’homme] dispose généralement d’un régime de mépris infiniment plus étendu vis-à-vis de l’opprimé [la femme] que celui-ci vis-à-vis de l’oppresseur. […] Le droit de nommer est une prérogative du groupe dominant sur le groupe dominé. Ainsi les hommes ont-ils des milliers de mots pour désigner les femmes, dont l’immense majorité sont péjoratifs. L’inverse n’est pas vrai. La dissymétrie, à la fois quantitative et qualitative, est flagrante. »[7]

 

INTERROGER NOTRE MANIÈRE D’ÉCRIRE

Nous invitons chacun·e à prendre connaissance des différentes manières d’écrire plus respectueuses de l’égalité femmes-hommes et qui commencent à émerger un peu partout sur le net[8]. Nous encourageons également les instituteurs·trices à mesurer l’impact de certaines formulations hiérarchisantes (tel le notoire masculin l’emportant sur le féminin). Nous sommes bien conscient∙e∙s que vouloir transformer la langue peut créer des réticences. La plupart d’entre nous avons une représentation figée et puriste de la langue et on ne pense pas qu’elle puisse être quelque chose de modifiable. Pourtant, « la langue est une construction sociale, elle n’est pas un objet figé déposé quelque part et soigneusement gardé. Elle n’est que l’ensemble des pratiques, à l’oral et à l’écrit, de millions de personnes qui communiquent entre elles. »[9] Elle est le reflet de la société et évolue constamment pour nommer les nouvelles réalités sociales, techniques, scientifiques, etc. « La langue est un système symbolique engagé dans des rapports sociaux. »[10] Elle n’est donc pas neutre et il ne tient qu’à nous d’influer sur son contenu symbolique pour qu’il soit plus respectueux de l’égalité entre les femmes et les hommes.

 

Illustration : Aurélia Deschamps

 

[Ce texte est une version remaniée et réduite de l’analyse produite pour les FPS « Le sexisme dans la langue française » par Sandra Roubin. La version intégrale de ce texte, comprenant de nombreux développements et références bibliographiques, est disponible ici.]

 

 


[1]  Cf. Béatrice Fracchiolla, Anthropologie de la communication : la question du féminin en français, Corela, 6-2, 2008, pp. 1-12 et « Vers une grammaire féministe dans votre magazine »

[2] Eliane VIENNOT, Maria CANDEA, et al., L’Académie contre la langue française. Le dossier « féminisation », Editions iXe, 2016, pages 93-94

[3] Ibid. pages 93-94

[4] Ibid., page 91

[5] Ibid., page 102

[6] Béatrice Fracchiolla, 2008, op. cit., pp. 1-12,

[7] Marina Yaguello, Les mots et les femmes, Payot, 1987, page 149-150

[8] Voir le manuel d’écriture inclusive ou les préconisations d'Eliane Vienot

[9] Le Nouvel Observateur, « Le mauvais ‘’gender’’ peine à séduire les linguistes », 2013. Disponible sur : http://feministesentousgenres.blogs.nouvelobs.com/archive/2013/12/15/titre-de-la-note-516027.html

[10]Marina Yaguello, Les mots et les femmes, Payot, 1987, page 7

 

 

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