Le français en Afrique noire : non pas un cadeau mais un accident de l’histoire

Par Antoine Tshitungu Kongolo, écrivain et essayiste

Parler le français, écrire en français n’est pas un gage donné à l’acculturation induite par la colonisation, ni une acceptation de la prétendue infériorité de langues africaines. Qui plus est, le français n’est plus le monopole de l’Hexagone.La France, modelée par un gallocentrisme multiséculaire, ne se perçoit pas comme un pays francophone. Elle se veut l’épicentre d’une francophonie internationale considérant l’Afrique noire, le Québec, les Antilles, la Belgique et la Suisse comme des périphéries.Ce francocentrisme est patent dans des termes dualistes comme littérature française / littérature francophone. Ce binôme n’est-il pas le symptôme d’un malaise ? N’y aurait-il de littérature française que dans l’Hexagone ? Pourquoi réserver l’épithète francophone aux écrivains issus d’autres latitudes ?

 

 

Les écrivains des périphéries ont leur propre vision de la langue française et de la littérature créée en cette langue. Le Congolais Sony Labou Tansi s’en prend avec dérision au francocentrisme en estimant que le français est une maison commune, les francophones d’Afrique et les Français n’en sont que des locataires, logés à la même enseigne. Un point de vue aux antipodes du nombrilisme franco-parisien qui tend à régenter la francophonie littéraire tant au niveau de la création, de la promotion que de la reconnaissance des œuvres.

Cette fermeture à la diversité francophone donne matière à réflexions. On se rappellera le refus opposé par les éditeurs parisiens au roman d’Amadou Kourouma « Les soleils des indépendances ».

Écrire en français ne signifie pas succomber aux sirènes de la francolâtrie ; ni un gage donné à l’acculturation induite par la colonisation, ni une acceptation de la prétendue infériorité de langues africaines. Le français, « décombre de la colonisation » n’est plus le patrimoine exclusif de la France. Il est la langue de création d’écrivains de cultures diverses de par le monde. La cartographie de cette créativité significative semble pourtant largement méconnue des instances et des pontes parisiennes. « Il n’est bon bec que de Paris », tel est le credo toujours en vigueur, au mépris d’enjeux fondamentaux concernant l’avenir de la langue française.

 

Hors de l’hexagone, l’avenir de l’idiome français

L’avenir du français au 21e siècle est au Sud, hors de l’Hexagone. Il se conjugue nécessairement avec la cohabitation pacifique avec d’autres langues et d’autres cultures, aux quatre coins de la Francophonie.

L’Hexagone doit admettre la diversité du fait francophone et se montrer fier des variations du français qui font sa richesse. Les québécismes, les congolismes, les africanismes, les belgicismes, les créolismes etc. témoignent de la vivacité de la langue française, de la créativité de ses locuteurs. Il ne faudrait plus les prendre comme des simples manifestations de la couleur locale. Cette variété du français doit se traduire dans les outils de référence comme les dictionnaires encore très frileux à les accueillir.

Dans le système éducatif les écrivains de la francophonie mériteraient plus d’attention que ce qui leur est concédé, car la création littéraire en français est loin d’être le monopole de la France.

La France se veut, encore et toujours, le gardien jaloux de la norme grammaticale et linguistique, le dispensateur attitré de la reconnaissance littéraire, l’épicentre de tout ce qui concerne la langue et la littérature française.

Ce nombrilisme est cependant condamné par l’histoire car la langue française n’est plus le fait de la seule France. La créativité tant linguistique que littéraire en langue française est un phénomène fascinant et complexe qui dépasse les frontières de l’Hexagone et témoigne des métissages fascinants.

Il faut impérativement éviter les bévues du passé, illustrations d’un gallocentrisme désuet. En effet, des grands écrivains du passé pour avoir peu ou prou malmené la langue française, en l’occurrence la norme parisienne, ont vu leur génie créateur minoré, ignoré voire carrément nié. Charles De Coster, écrivain francophone belge en fit les frais en son temps. Il en fut ainsi des écrivains de la Suisse romande à l’instar de Charles-Ferdinand Ramuz ou de l’Ivoirien Amadou Kourouma.

Bien plus, il faudrait que les institutions hexagonales prennent la mesure des littératures francophones dont la création, la promotion et la diffusion sont ancrées sur des structures locales et atteignent un lectorat important. Ces écrivains-là sont aussi des figures de la francophonie littéraire. C’est le cas d’un Zamenga Batukezanga en République Démocratique du Congo (RDC), « classique » de la littérature francophone de la RDC, dont le moindre exploit est de n’avoir jamais été publié en France.

 

Le français en RDC ou l’arbre qui cache la forêt

Faut-il abolir la langue du colonisateur ? Les élites francophones l’ont répété à satiété sans pouvoir passer aux actes. Les fulminations contre les dommages culturels et autres causés par la colonisation demeurent du domaine de la vitrine politicienne. Aucun pays francophone n’a mis en place un système cohérent, performant et pérenne d’apprentissage et de promotion de langues véhiculaires pourtant pratiquées par la majorité de la population. Ce n’est donc pas le colonisateur qui, en ce début du 21e siècle serait responsable du fait que les langues africaines soient des parents pauvres des systèmes éducatifs en Afrique noire francophone. C’est la schizophrénie des élites intellectuelles et politiques, leurs incohérences et leur manque de courage qui sont en cause. Toutefois ces langues sont majoritaires, a contrario du français pourtant décrété langue officielle, mais élitaire et incomprise par la majorité de la population. Elles se sont développées, enrichies et métissées de manière prodigieuse. Certaines formes artistiques -théâtre, cinéma, arts de la scène- privilégient de plus en plus les langues véhiculaires, capables d’exprimer « l’âme africaine » tout aussi bien que les nuances et la complexité de notre monde globalisé.

En RDC et ailleurs, le français — langue officielle — est l’arbre qui cache la dynamique des langues véhiculaires qui sont dominantes. Dès lors, il est faux de penser que l’usage du français traduise la persistance de la colonisation en terre africaine.

Par ailleurs, le français est lié aux grands moments libertaires de la trajectoire africaine encore frais dans les mémoires. L’exemple de Patrice Lumumba prononçant son discours antiimpérialiste et aux accents jacobins du 30 juin 1960 est là pour en témoigner. Le français à travers le tribun congolais devint ainsi une arme redoutable de dissidence. Lumumba n’avait pas été à la Sorbonne ni à l’École Normale supérieure. Son français appris au Congo, sous l’égide des Flamands, lui permettra à la fois d’exprimer les profondeurs de son âme bantoue et de livrer au colonisateur sidéré ce que les Congolais avaient enduré dans ce qu’on pensait être « la plus belle colonie du monde ».

De même les écrivains, les journalistes, les intellectuels qui se servent du français ne cherchent nullement à diviniser cette langue. Ils s’en servent avec pragmatisme sans déserter les langues véhiculaires. En Afrique noire, on n’est pas monoglotte : on maitrise au moins deux langues véhiculaires, le français s’acquérant essentiellement par l’école. La fameuse dualité entre la langue du colonisateur et la langue maternelle est une vue de l’esprit.

En tant qu’écrivain, je pense que le français est un merveilleux outil à condition de pouvoir s’en servir avec imagination, de pouvoir traduire au prix de la dissidence et de l’originalité le vécu culturel, social, et historique de l’Africain. Rien n’exclut d’ailleurs que les langues véhiculaires africaines puissent porter les créations littéraires de demain.

L’avenir est au multiculturalisme et au multilinguisme. À ce propos l’Afrique noire me semble en avance sur l’Europe. La guerre des langues n’est pas à l’ordre du jour.

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