Sectes : Lutter contre les machines à broyer les consciences

Propos recueillis par Aurélien Berthier

Si les sectes continuent de prospérer en Belgique, une loi sur l’abus de faiblesse a été votée en décembre 2012 au Parlement fédéral à l’initiative de André Frédéric. Ce député fédéral (PS) et auteur de « Broyeurs de conscience, L'évolution du phénomène sectaire en Belgique » a également présidé un groupe de travail visant à évaluer l’impact de ces mouvements dans notre pays et fondé Aviso, une asbl d’aide aux victimes. Il revient dans cet entretien sur les dernières évolutions de ces organisations et sur la nécessité de combattre toutes les dérives sectaires, d’où qu’elles viennent.


[Interview initalement parue dans Agir par la culture magazine N°34- Eté 2013]


Quelles évolutions récentes notez-vous en ce qui concerne les sectes agissant en Belgique ?

Il serait d’abord opportun de repréciser ce que l’on considère comme secte dans notre pays. La définition légale est la suivante : « tout groupement à vocation philosophique ou religieuse ou se prétendant tel, qui, dans son organisation ou sa pratique, se livre à des activités illégales, dommageables, nuit aux individus, ou à la société, ou porte atteinte à la dignité humaine». C’est donc sur cette base que nous envisagerons ce phénomène. J’ai eu la chance de présider en 2006, un groupe de travail visant justement à mesurer l’étendue du phénomène dans notre pays.

Du point de vue quantitatif, on sait que la commission parlementaire mise en œuvre en 1996 suite aux suicides collectifs de l’ordre du temple solaire, avait auditionné 189 organisations qui selon les parlementaires posaient à tout le moins question. Dans la foulée de leur rapport, l’Etat a créé un observatoire des sectes particulièrement efficace, dénommé CIAOSN (Centre d’avis et d’information sur les organisations sectaires nuisibles). Cet outil remarquable recueille des questions de personnes privées mais aussi d’institutions publiques qui s’interrogent sur les pratiques de tel ou tel groupement. On peut considérer qu’en un peu plus de 10 ans ces questions ont porté sur plus ou moins 800 nouveaux groupements ou pratiques sectaires qui peuvent concerner de grands groupes mais aussi des pseudo thérapeutes individuels. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il y a 800 nouvelles sectes en Belgique, mais cela indique clairement, qu’à tout le moins, ces pratiques sont en recrudescence. Et avec la crise ça ne s’arrange pas.

Et d’un point de vue qualitatif ?

D’un point de vue qualitatif, on constate aussi une forte diversification des objectifs et des pratiques. Si durant de nombreuses décennies, notre éducation commune judéo-chrétienne était un terreau fertile pour les sectes apocalyptiques (en résumé : la fin du monde arrive, les bons auront le paradis éternel sur terre et les méchants iront en enfer…), il faut bien constater qu’à l’aube du troisième millénaire, ces convictions religieuses traditionnelles s’étiolent et qu’il fallait pour ces gourous de tout poil de nouveaux champs d’action. Ces gourous ne sont plus toujours affublés de grandes capes dorées et de couronnes, mais ont parfois le profil de jeunes cadres dynamiques, col et cravate, ou de pseudo-spécialistes en blouse de médecin… ce sont les secteurs de la formation professionnelle, du développement personnel, de l’aide humanitaire, ou encore de la jeunesse, qui sont les objectifs majeurs.

Une autre tendance qui interpelle, c’est la prolifération d’églises néo-pentecôtistes d’origine africaine qui pose aujourd’hui partout dans notre pays un réel problème de vie sociale et de manipulations de groupes.

Ce qui m’effraie le plus aujourd’hui, c’est encore le développement pernicieux de pratiques sectaires dans le domaine de la santé.

Dans le même temps, comment concilier la liberté des cultes avec la lutte contre la manipulation des consciences ?

Je suis pour le respect intégral de l’article 19 de la constitution qui garantit à chacun la liberté de conviction et de religion. Chacun peut aller à sa guise payer cher pour se faire passer la lumière avec une musique orientale en toile de fond, un bouddha en décoration et quelques incantations… si ça lui fait du bien ! Je m’opposerai toujours en revanche à toutes pratiques qui fassent en sorte, par exemple, qu’une personne atteinte d’un cancer du sein abandonne sa chimio pour aller se faire passer la lumière, c’est dramatique ! C’est un réel problème de santé publique !

Quels sont les modes d’approche privilégiés de ces organisations ?

L’objectif de ces organisations est clair : broyer les consciences, reformater les modes de pensée et vider vos portefeuilles. On constatera en général que les personnes contactées se trouvent souvent momentanément dans un état de faiblesse psychologique ou affective suite à un décès, une maladie, une rupture… La secte apparaît alors dans une attitude d’aide, d’empathie, et entoure avec le groupe la personne d’une pseudo affection, ce qui aura pour conséquence de rassurer, de se sentir protégé et de commencer le long calvaire à l’intérieur de l’organisation en coupant tout contact avec son milieu familial, social ou professionnel. D’autres techniques relèvent plus du marketing avec des propositions de cours, de formations dans le domaine du bien-être ou de l’amélioration de ses propres performances. Vous êtes quelqu’un d’intéressant mais il y a encore moyen de vous améliorer si… et c’est là qu’à coup d’heures de cours et de syllabus couteux, certains se retrouvent sans le sou. Et puis je dirais que les nouvelles technologies de la communication ne sont pas épargnées.

Justement, les sectes sont-elles présentes sur internet ?

Il est évident que ces organisations s’adaptent à la modernité, et donc internet est certainement un outil de recrutement efficace. Parce qu’il est un formidable outil d’acquisition d’informations mais aussi à mes yeux, une redoutable machine de repli sur soi et de liens sociaux virtuels. Il est donc aisé pour ces groupements mal intentionnés de lancer son hameçon dans l’océan planétaire du net et d’attendre que les poissons désespérés viennent s’y accrocher pour avoir le sentiment d’exister et d’avoir des amis. Un rapport récent de la commission d’enquête parlementaire du sénat français mettait en évidence la problématique des priorités données par les moteurs de recherche sur internet. En mettant en exergue le fait que taper « biologie totale » sur Google débouchait prioritairement sur plusieurs sites promouvant cette dérive sectaire en matière de santé alors que les informations officielles de la République n’arrivaient qu’en 7e position. C’est dire la puissance de ces machines et l’importance que nous devons accorder à leur présence sur le net.

En quoi consiste la loi sur l’abus de faiblesse votée en décembre dernier dont vous êtes l’un des auteurs ?

J’ai déposé en 2007 une proposition de loi prévoyant d’ériger en infraction la déstabilisation mentale des personnes et l’abus de situation de faiblesse des personnes. Ce texte trouvait sa source dans l’exemple français, la Loi About Picard qui sanctionne l’abus de faiblesse et qui a fêté en décembre dernier son dixième anniversaire, j’ai d’ailleurs pris la parole à l’Assemblée Nationale française à cette occasion. La pratique française nous a beaucoup aidés dans notre travail parlementaire, puisque l’on a constaté qu’en France, chaque année, cette loi avait permis 5 à 6 condamnations pour dérives sectaires, mais aussi 500 à 600 condamnations d’abus de faiblesse pour personnes âgées. Après de longs débats, ma loi a été votée et est parue au moniteur, et est donc pleinement active. Elle permet à chaque individu qui estime avoir été abusé dans un moment de faiblesse et avoir été amené à poser des actes qu’il n’aurait pas commis dans son état normal de porter plainte contre les personnes ou les organisations et le cas échéant d’obtenir réparation.

A-t-elle permis des résultats ?

Plusieurs affaires sont à l’heure actuelle à l’instruction sur base de cette incrimination pénale, mais aucun jugement n’est encore arrivé. Il est encore trop tôt pour se prononcer.

Quels autres outils pour lutter contre ce phénomène pourraient être déployés ?

Le chantier est immense. L’action principale doit résider dans la prévention, mais pour ce faire, les outils manquent et les moyens humains et financiers aussi, et je ne crois pas que ce soit nos entités fédérées désargentées qui vont massivement investir dans ce domaine. Puisque l’on en est à repenser l’utilité même des cours philosophiques à l’école et de les transformer, ce que je plaide, en cours d’éducation à la citoyenneté et à l’histoire des religions et des philosophies, un chapitre dérives sectaires trouverait utilement sa place dans ce nouveau dispositif. De manière générale, je considère que nos médias de service public font un travail assez minutieux en la matière. Restent les victimes qui, une fois qu’elles ont osé s’arracher de la secte et se retrouvent seules, souvent isolées, et sans le sou, ne trouvent aucune structure pour se reconstruire et repartir dans la vie. C’est le but.

Vous êtes l’un des fondateurs de l’ASBL d’aide aux victimes AVISO, comment agit-elle ?

C’est justement pour tenter d’aider ces victimes que nous avons mis en place cette asbl, AVISO. Un aviso, c’est un petit navire de guerre chargé de détruire les sous-marins. C’est une belle image qui illustre la volonté de quelques bénévoles de se mettre au service des victimes, pour les soutenir d’abord mais aussi pour dénoncer avec force et vigueur les méfaits de ces groupements qui détruisent des vies, des familles, et gomment des individus de la société.

 

Photo : CC BY 2.0 par Smecky!

 

Commentaires   

 
#8 Nemo2 07-07-2013 12:20
Merci de faire paraitre les nombreux commentaires qui vous sont adressés. Cela fait plusieurs message qui ne passent pas et que vous refusez d'afficher.

Les broyeurs de conscience c'est donc bien vous. Osez afficher la vérité. Osez afficher l'information si vous êtes des êtres humains
Citer
 
 
#7 Jean-Thierry Linard 05-07-2013 20:50
Le mot secte n’a pas de reconnaissance juridique, il est irrespectueux et met à l’index toute une catégorie de population qui, en fait vit normalement.

« Je ne sais pas ce que c’est qu’une secte. Je n’ai aucune idée de la définition d’une secte qui ne soit pas pour le moins périlleuse parce que ce terme a été employé de manière très diverse dans l’histoire, il est encore employé avec toute une série de connotations diverses selon les personnes qui l’emploient. Je crois surtout qu’un État laïque n’est pas légitime à distinguer juridiquement entre les sectes, les Églises ou plus généralement les communautés religieuses. Enfin, la notion de comportement sectaire peut parfaitement s’appliquer à autre chose qu’à des communautés religieuses, par exemple, à des partis politiques ou à d’autres types d’associations. » - Jean-Pierre Dubois, Professeur de droit public à Paris XI, Président de la Ligue des Droits de l'Homme.
Citer
 
 
#6 Libertédepenser 24-06-2013 23:22
suite, car votre test de comptage caractère ne marche pas bien

...

Un peu d’humilité vous ferait reconnaitre que personne ne détient la vérité, par conséquent vous non plus. Il n’y a donc pas de discriminations à faire pour des idées qui ne seraient pas les vôtres.
Citer
 
 
#5 Libertédepenser 24-06-2013 23:21
Le terme secte est considéré comme insultant par la Commission Européenne des Droits de l’Homme ! Un peu de recherche sur le temple solaire montre les doutes du suicide qui cache plutôt un crime collectif maquillé. Pour quelques victimes qui relèvent du droit commun vous faites des amalgames que vous ne feriez pas avec les religions traditionnelles . C‘est de l’intoxication pure.
Il n’y a aucune certitude dans aucune religion, ni à ce jour sur le passé et l’avenir de l’humanité. Donc toute croyance même nouvelle est parfaitement légitime (si elle est évidemment non violente).
Votre persistance à insinuer des idées horribles, ne peut que dégouter quiconque d’essayer une nouvelle voie. En empêchant tout un peuple de chercher sa spiritualité, c’est en fait VOUS le broyeur de conscience.
...
Citer
 
 
#4 Un passant 24-06-2013 15:53
J'aimerais pouvoir commenter cet article auquel je ne suis pas du tout d'accord mais mes posts sont censurés.

Aurez vous au moins le courage de passer celui la ????

Cordialement
Un défenseur de la liberté de penser
Citer
 
 
#3 Nemo 20-06-2013 21:20
Il est intéressant de noter qu'en bas de page vous insistez (avec raison) sur la volonté dans les commentaires de ne pas inciter à la haine, au racisme, ...

SAUF

que votre article est un bel exposé de Racisme ... Religieux

Ah mais ce n'est pas interdit dans votre liste, dommage ...

Cela dit, comme un raciste pourrait se rendre compte qu'il l'est puisque pour lui c'est l'ordre des choses ?
Citer
 
 
#2 Agir par la culture 03-06-2013 07:33
Bonjour,

Merci de votre intérêt !

Je vais rajouter la date de parution (juin 2013).

L’interview a été réalisée au mois de mai 2013.
Citer
 
 
#1 Freddy Huvnagel 31-05-2013 11:29
Bonjour,
J'ai été très intéressé par votre interview, de quand date cet article SVP ?
Bien à vous
Freddy
Citer
 

Ajouter un Commentaire

Test


Code de sécurité
Rafraîchir

Site propulsé par Joomla!, logiciel libre sous licence GNU/GPL.
Réalisation : Présence et Action Culturelles.