LA VIOLENCE DES POLITIQUES D’EXCLUSION EN BD

 

 

Par Pierre Lempereur

« Bande de mandaïs ! » est un objet de lutte hybride entre le roman graphique, le dessin de presse et le tract militant qui raconte du point de vue de travailleurs sans emploi (TSE) différentes formes de résistance (extra)ordinaires et la banalisation de la souffrance dans l’idéologie de l’État social actif. L’ouvrage est le fruit d’un travail collectif mené avec des TSE par la régionale PAC de Soignies-La Louvière en collaboration avec la Cépré (FGTB) et Le Réseau louvièrois de Lecture publique, accompagné par le bédéiste Louis Theillier.

 

 

Cette BD est issue d’une rencontre à la marge du monde du travail.  Il y a d’un côté un groupe de chômeurs organisés dans la structure culturelle du syndicat (Cépré), des militants « Travailleurs sans emploi » engagés dans des mobilisations qu’ils conçoivent et mènent au sein de la FGTB-Centre. En commun, leur trajectoire professionnelle marquée par l’expérimentation d’une suite de vexations, d’humiliations liées aux licenciements, au non-travail, à l’exclusion du chômage et aux contrôles intrusifs imposés aux allocataires sociaux du CPAS. Certains d’entre eux ne savent pas ou peu lire et écrire. Certains ont vécu dans la rue, d’autres luttent contre la maladie, la dépression ou aspirent à pouvoir terminer leur étude. À leur côté, un bédéiste, Louis Theillier, ancien ouvrier dans le secteur automobile qui a lui-même connu l’exclusion du marché du travail après un licenciement collectif dont il aura rendu compte graphiquement dans Johnson m’a tuer (Futuropolis, 2014 ), journal de bord et de lutte dessiné tout au long du conflit social.

 

 

UN DISPOSITIF D’ÉDUCATION POPULAIRE ?

 

« Bande de mandaïs ! »n’est pas née dans un atelier conçu pour apprendre des techniques de dessin, mais au milieu d’un espace d’expression pluridisciplinaire continuellement réinventé. La photographie, la vidéo sont mobilisées pour enregistrer les récits d’exclusion du groupe et enregistrer les témoignages de militants. Les photos sont imprimées et « décalquées » sur une table lumineuse puis redessinées. Certains dessins sont croqués par Louis Theillier et font l’objet de nouveaux débats.

La BD est pensée comme un outil de désintoxication des victimes de l’idéologie néolibérale de l’activation, en passe de devenir les zombies de l’État social actif, ceux qui ont renoncé à toute forme de puissance d’agir en luttant seul pour survivre, plutôt qu’ensemble pour leur dignité.

 

 

 

DÉSINTOXICATION, ÉTAPE 1 : L’AUTOBIOGRAPHIE MÉTAPHORIQUE

 

Il s’agit de répondre à la violence de l’étiquetage et à la stigmatisation institutionnelle par la réappropriation et la réinvention de sa propre image grâce à la réécriture métaphorique de son récit d’exclusion. Aux procédés culpabilisants (fraudes sociales, formations inutiles, indisponibilité à chercher de l’emploi), l’atelier se construit comme une situation de dé-stigmatisation où la parole et les colères se libèrent.

Michel raconte comment à la suite d’une séparation, sans plus rien, fragilisé, il est contraint de séjourner dans un centre d’accueil pour récupérer ses droits sociaux. Il y subit l’autoritarisme et le paternalisme d’un assistant social. Dans la BD, pas dans la vie, la sortie du centre se termine par une gifle gauloise, jubilatoire magistralement dessinée pour Michel par un autre TSE qui a fait de la BD. L’assistant social s’envole, Michel rigole, ça lui fait du bien. Monique raconte la stigmatisation du chômeur là où on ne l’attendait pas, à l’intérieur de sa propre famille, là où ça fait encore plus mal. Elle figure son désir d’évasion, dessine la mer qu’elle n’a jamais vue, se voit sur une île déserte. Le dessin qu’elle a construit avec Louis illustre et montre son envie de solitude et paix.

 

 

DÉSINTOXICATION. ÉTAPE 2 : LA SATIRE 

 

La satire politique comme deuxième entrée. Le style de la BD se transforme. Une seule image à la fois pour dénoncer l’absurdité des nouvelles mesures d’exclusion. Des heures d’échange. Le rire et l’autodérision deviennent des outils redoutables pour désamorcer la violence institutionnelle et ridiculiser les dispositifs d’assujettissement. Il y a le dessin de ce chômeur désespéré qui aimerait se suicider sur les voies de chemin de fer le jour de la grève de la SNCB... Il y a le récit de Philippe qui racontait le contrôle domiciliaire dont il avait fait l’objet. On le réécrit sur un ton satirique. Un assistant social du CPAS débarque à son domicile. Non, il ne trouvera personne d’autre que Philippe et ne soupçonnera pas que sa compagne était avec lui deux secondes plus tôt. Elle est écrasée entre le lit escamotable et le mur… Image cruelle de l’intrusion dans l’intime.

 

 

GESTATION DU PROCESSUS DE DÉSINTOXICATION

 

Alors que « Bande de mandaïs ! » n’est pas encore sous presse, difficile d’imaginer comment cet outil de lutte sera exploité et approprié et les effets qu’il produira. Mais son processus de fabrication est bien réel. Il s’agissait d’une forme d’action collective qui a su mettre en évidence les contradictions des rouages de « la machine à exclure » et construire chez chacun des TSE une meilleure représentation de l’idéologie de l’État social actif. Ce processus a été aussi une opportunité pour eux de (se) démontrer que la dignité existe sans qu’elle soit exclusivement définie par des rapports économiques. C’est par la culture au travail que toutes les souffrances et les humiliations qu’ils ont endurées peuvent faire sens et devenir de la connaissance au service de sa propre liberté et de celle des autres exclus. Le dessin aura été la matière première pour faire ensemble ce bout de trajet sur le long et tortueux chemin de l’émancipation.

 

Les illus sont extraites de la BD à paraitre (automne 2016) "Bandes de mandaïs !", œuvre collective sous la direction de Louis Thellier


Plus d'info : www.facebook.com/2016BDM

 

 

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