Yvan Mayeur : Donner à tous les codes de la culture

Propos recueillis par Jean Cornil

Yvan Mayeur, Député fédéral et Président du CPAS de Bruxelles-Ville, mène depuis plus de 15 ans un combat au quotidien contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Il a démultiplié les projets en matière d’emploi, de formation, de logement pour permettre aux démunis de sa commune d’accéder à un peu plus de dignité. Rencontre avec cet acteur important de la lutte contre la misère sous l’angle de la culture.

 

 

[Interview parue dans le N°29 de AGIR PAR LA CULTURE - Printemps 2012]

 

Le CPAS, un centre d’action sociale, peut-il aussi être un vecteur de culture pour les gens les plus défavorisés ?

 

Le CPAS doit mener une politique culturelle parce que le problème de la pauvreté n’est pas seulement un problème financier, d’infrastructures, d’accès de logement et de soins. Tout cela est fondamental mais la qualité de la vie a aussi besoin d’un supplément d’« âme » que la culture doit apporter.

Au début, on a d’abord réfléchi en se disant il fallait permettre aux gens d’accéder à la culture. On est toujours dans la logique de l’accès au logement, aux soins, à la culture. Et donc, on s’est posé la question de la gratuité. On s’est rendu compte que le problème n’est pas tant la gratuité que le décalage culturel, le fait d’avoir une population pauvre dont les codes ne sont pas ceux de la culture. Et on a constaté qu’il ne suffisait pas de dire aux gens : vous pouvez maintenant aller au théâtre presque gratuitement avec « Article 27 », vous pouvez aller au théâtre pour 1,25 €. Bien entendu, il y a des gens qui y vont. Mais on s’est rendu compte qu’il y en a aussi beaucoup qui n’y allaient pas. Et ce, pas à cause des 1,25 €, mais parce que le théâtre n’était pas un lieu pour eux, parce qu’il posait des problèmes très concrets : comment faut-il s’habiller ? Comment est-ce que l’on y va ? Comment réagit-on dans le théâtre ? On a très vite imaginé la formule des ambassadeurs culturels.

 

Qu’est-ce qu’un ambassadeur culturel ?

 

Pour permettre aux gens d’accéder réellement à la culture, pour pallier les autres obstacles que simplement l’aspect financier, on a demandé à des ambassadeurs culturels d’aller vers les personnes, de leur donner les codes. Par exemple : « On s’habille comme on veut pour aller au théâtre », etc.

Je me suis rendu compte à ce moment-là — je suis Président du Théâtre Varia et du Théâtre des Tanneurs qui se veulent d’avant-garde et progressistes — que le théâtre relève quand même de la culture bourgeoise inaccessible non pas pour des raisons financières, mais pour des raisons de barrières culturelles.

 

Ces ambassadeurs culturels ont-ils aussi une action pédagogique d’accompagnement ? Expliquent-ils, par exemple, le thème de la pièce, les personnages avant que les gens puissent y aller ?

 

C’est exactement cela. Non seulement il s'agit de  détendre les personnes par rapport au lieu et de leur  dire que le lieu est aussi fait pour eux, les accompagner dans ce lieu, mais il s'agit aussi de les préparer à ce qu’ils vont voir. On a même été jusqu’à préparer des gens à apprécier un opéra en décodant l’œuvre préalablement, en expliquant ce qui allait se passer, à quoi il fallait être attentif.

Le rôle des ambassadeurs culturels ne se limite pas seulement à celui d’être un guide, il y a aussi une dimension pédagogique qui est évidemment fondamentale dans leur action.

 

Bernard Focroulle a fait exactement la même chose lorsqu’il était Directeur de l’Opéra Royal de la Monnaie. Aujourd’hui, il l’a reproduit au Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence. Est-ce que le CPAS de Bruxelles met en œuvre avec la Monnaie, un travail récurrent, permanent, une collaboration renforcée ?

 

On a commencé avec Bernard Focroulle et on continue maintenant avec la nouvelle direction. Un autre travail mis en place consiste à faire aller des gens de la Monnaie dans une des maisons de repos à Pacheco. Ils viennent faire des exercices lyriques avec des résidents, ce qui a un double avantage.

D'une part, cela produit un exercice pulmonaire pour les gens. Il faut apprendre à respirer, à expirer, à chanter au bon moment et à jouer avec ces capacités pulmonaires.

D’autre part, c’est important du point de vue de la mémoire parce que les gens sont entrainés à retenir des strophes, des phrases qu’ils doivent chanter. Pour des personnes âgées comme à l’Institut Pacheco, c’est très important de promouvoir cet exercice-là.

 

Y a-t-il un travail concernant la lecture avec les bibliothèques de la ville de Bruxelles ?

 

Non. Ce que l’on a fait, c’est d’abord réfléchir à la consommation culturelle, à l’accessibilité à la culture. Ensuite, on a essayé de faire un travail de participation culturelle et notamment avec le Théâtre des Tanneurs. Tous les ans, il y a un spectacle réalisé avec comme acteurs, comme concepteurs du spectacle, les gens du quartier. Le Théâtre des Tanneurs l’a par exemple fait avec le Bal des Marolles. Il s’agissait de demander aux gens du quartier des Marolles de raconter leur histoire, leur vie. Puis on a demandé à un metteur en scène et à un scénographe de rédiger ces récits et d’en faire une pièce. Ensuite, on a demandé aux gens de la jouer, de jouer leur vie sur scène devant d’autres. Ce qui était formidable, c’est l’histoire de Marolles racontée par les Marolliens et jouée par des Marolliens. Avec cette diversité, des jeunes, des vieux, des anciens Belges, des nouveaux Belges, un mélange savoureux qui correspond bien aux Marolles.

 

Est-ce qu’il existe une démarche particulière pour rapprocher le milieu de l’épanouissement culturel et les gens de conditions modestes ?

 

La culture, si on nous en donne les moyens, est le meilleur outil pour rompre l’isolement. Or ce à quoi conduit l’extrême pauvreté qui se répand de plus en plus chez nous, c’est à cet isolement.

 

Les gens sont tous seuls chez eux avec comme interlocuteur la télévision qui leur parle, mais eux ne répondent pas évidemment. Et donc, on est dans cette scène absurde où les gens restent chez eux avec un flot de sons et d’images continus qu’ils ingurgitent mais eux ne sont plus que passifs. Il faut vraiment sortir de cette logique, permettre aux gens de sortir de chez eux, de rencontrer d’autres personnes, de ne plus avoir peur et donc de sortir de l’isolement. La seule solution pour sortir de l’isolement, c’est par le biais culturel mais il faut consacrer plus de moyens pour cette politique.

 

Est-ce que l’on pourrait imaginer, par exemple, qu’il y ait un jour un orchestre composé de gens bénéficiaires du CPAS ?

 

Oui et non. Oui, il y a évidemment beaucoup d’artistes qui sont à charge du CPAS parce qu’ils n’ont pas de débouchés alors qu’ils ont une formation artistique. Dès lors que l’on peut donner aux gens par exemple la capacité de produire un orchestre puisqu’on a des musiciens de différents instruments, on pourrait faire un orchestre. C’est un vrai boulot.

Il faut donner un boulot et décréter que cet orchestre est un vrai travail parce que cela doit l’être. Il ne faut pas que la production artistique ou la production culturelle soit cantonnée dans le domaine de l’aide sociale. Cela ne va pas.

Il faut accepter que l’art soit un métier professionnel. Les gens qui l’exercent doivent donc être rémunérés comme le chauffeur de tram ou le banquier.

 

Il faut donc un vrai statut de l’artiste ?

 

Il faut un vrai statut de l’artiste et à côté de cela, il faut surtout accepter de soutenir la création artistique. Il ne suffit pas de donner un statut d’artiste. C’est insuffisant.

Il faut aussi permettre que des artistes puissent se produire. Il faut donc aussi soutenir la création.

 

Photo : Fabienne Denoncin
Exposition « Regard au-delà de l'horizon »

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