Entretien avec Jean-Baptiste Comby

« Le climat, un problème social rarement présenté comme tel »

Illustration : Sylvie Bello

Dans La Ques­tion cli­ma­tique, le socio­logue Jean-Bap­tiste Com­by a étu­dié à par­tir d’analyse de médias, mais aus­si d’une enquête de ter­rain, les manières dont la ques­tion cli­ma­tique a été socia­le­ment construite et quels étaient ses cadrages dans le débat public. Notam­ment le cadrage « éco­ci­toyen » qui a consis­té à en faire une affaire de morale indi­vi­duelle, où les gestes quo­ti­diens de chaque indi­vi­du consti­tue­raient à la fois la cause du pro­blème et la solu­tion aux chan­ge­ments cli­ma­tiques. Com­ment la ques­tion cli­ma­tique a été dépo­li­ti­sée ? Com­ment en refaire un pro­blème social et à redis­cu­ter dans la sphère col­lec­tive ? Notam­ment en dres­sant une cri­tique de l’éco-responsabilité indi­vi­duelle et en pre­nant en compte les effets des rap­ports de classes dans la ques­tion cli­ma­tique.

En quoi mettre l’accent sur la sensibilisation et la modification des comportements individuels, empêche-t-il un traitement politique de la question climatique ?

Les dérè­gle­ments cli­ma­tiques sont géné­ra­le­ment pré­sen­tés comme un pro­blème envi­ron­ne­men­tal, une affaire éco­no­mique, un défi tech­no­lo­gique ou un enjeu moral. S’ils sont certes un peu tout ça, ils sont avant tout le pro­duit d’une orga­ni­sa­tion sociale qui depuis plus d’un siècle pour­suit et accen­tue sa subor­di­na­tion aux logiques capi­ta­listes. Autre­ment dit, le cli­mat, c’est un pro­blème social qui est rare­ment pré­sen­té comme tel. C’est un pro­blème qui inter­roge fron­ta­le­ment l’organisation des rap­ports de pou­voir entre les groupes sociaux. Et si l’on défi­nit la poli­tique comme l’institution de ces struc­tures sociales (ins­ti­tu­tion sco­laire, mar­ché du tra­vail, amé­na­ge­ment du ter­ri­toire, répar­ti­tion des richesses, etc.), alors cir­cons­crire la ques­tion cli­ma­tique aux registres de la tech­nique, du mar­ché ou de l’individu, revient à la sor­tir de la sphère col­lec­tive des débats publics et donc à la dépo­li­ti­ser.

Qu’est-ce qui a engendré cette dépolitisation du débat climatique en France ?

On peut déga­ger trois types de fac­teurs expli­ca­tifs. Tout d’abord les faibles moyens alloués au minis­tère de l’Environnement. Cela le contraint à mettre en œuvre des poli­tiques peu coû­teuses et ren­tables sym­bo­li­que­ment : éco-vignettes, pas­tilles vertes, éco­taxes, bonus-malus, cré­dits d’impôt, prêts à taux zéro, éti­que­tage de la per­for­mance éner­gé­tique des biens de consom­ma­tion… Cet arse­nal de mesures inci­ta­tives est inlas­sa­ble­ment recy­clé par les poli­tiques envi­ron­ne­men­tales déployées depuis une tren­taine d’années. Pos­tu­lant un introu­vable « homoé­co­lo­gi­cus » qui agi­rait ration­nel­le­ment en situa­tion d’information pure et par­faite, elles sup­posent de com­mu­ni­quer mas­si­ve­ment pour expli­quer quels risquent la pla­nète encourt si les indi­vi­dus ne ver­dissent pas leurs agis­se­ments quo­ti­diens, et pour pro­mou­voir les mesures prises pour accom­pa­gner ce ver­dis­se­ment des com­por­te­ments indi­vi­duels. Autre­ment dit, ces poli­tiques inci­ta­tives exigent et jus­ti­fient une forte visi­bi­li­té média­tique de la ques­tion cli­ma­tique. L’État va donc mobi­li­ser divers acteurs, dont les jour­na­listes, pour démul­ti­plier le dis­cours éco­ci­toyen et ain­si gran­dir sym­bo­li­que­ment la cause cli­ma­tique qui, à l’époque, est encore mar­gi­nale dans la hié­rar­chie des ques­tions qui comptent.

La plu­part des agents alors enga­gés sur le pro­blème du cli­mat vont prendre part à cette dyna­mique de valo­ri­sa­tion média­tique. C’est là un second type d’explication : l’appétence pour le cadrage consen­suel, fédé­ra­teur et acri­tique de cette ques­tion des pro­mo­teurs publics de la ques­tion cli­ma­tique. Sans doute faut-il ici sou­li­gner d’une part que cette appé­tence est aus­si un ajus­te­ment aux logiques de fonc­tion­ne­ment du débat public, lequel est de moins en moins per­méable aux dis­cours cri­tiques ; d’autre part que ces agents (jour­na­listes, scien­ti­fiques experts, fonc­tion­naires, mili­tants éco­lo­gistes) appar­tiennent aux classes pri­vi­lé­giées et sont peu dis­po­sés à la remise en cause de l’ordre éta­bli. Ils le sont d’autant moins qu’ils mécon­naissent les logiques sociales et ne pré­sentent pas une culture poli­tique sus­cep­tible d’éveiller leur méfiance à l’égard de la phi­lo­so­phie néo­li­bé­rale de l’homoécologicus.

Enfin, ces dyna­miques dépo­li­ti­santes s’imposent faci­le­ment aus­si parce que les entre­pre­neurs de poli­ti­sa­tion sont faibles. En par­ti­cu­lier, les années 90 et 2000 se carac­té­risent par une tech­ni­ci­sa­tion du mou­ve­ment éco­lo­giste qui se fait au détri­ment des por­teurs d’une éco­lo­gie plus com­bat­tive et poli­tique. Au cours de cette période, émergent des hérauts de l’écologie des petits pas indi­vi­duels comme Nico­las Hulot, Yann Arthus-Ber­trand ou Pierre Rabhi. Ils vont ali­men­ter la dyna­mique éco­ci­toyenne de l’État et béné­fi­cier d’un écho net­te­ment plus fort que les points de vue poli­ti­sants qui plaident pour chan­ger le sys­tème, pas le cli­mat.

Pourquoi dites-vous que ce cadrage de la question climatique sert certains intérêts sociaux plus que d’autres et laisse à l’abri de la critique l’ordre social capitaliste ?

Les auto­ri­tés poli­tiques fran­çaises prennent donc en charge, au milieu des années 2000, l’enjeu cli­ma­tique. Mais si ce trai­te­ment poli­tique indique que le pro­blème est poli­ti­sé, on observe que cette poli­ti­sa­tion consiste en fait à le dépo­li­ti­ser en ne posant pas la ques­tion de l’ordre social. Or, qui a inté­rêt à ne pas mettre en débat l’ordre éta­bli ? D’abord ceux qui le dominent. J’ai d’ailleurs mon­tré que l’individualisation du pro­blème au prisme de l’écocitoyenneté per­met­tait de ne pas poin­ter du doigt les com­por­te­ments socia­le­ment valo­ri­sés des classes pri­vi­lé­giées. Pour­tant, je mobi­lise de nom­breux indi­ca­teurs sta­tis­tiques confir­mant que celles-ci ont des styles de vie pré­sen­tant la plus forte empreinte car­bone, et ce même si leurs membres se disent plus faci­le­ment sou­cieux d’agir en éco­ci­toyens.

Quels sont les aspects privilégiés et minorés dans les discours publics ?

L’État et les asso­cia­tions mettent l’accent sur les bons com­por­te­ments à adop­ter. Depuis une dou­zaine d’années déjà, les scien­ti­fiques sont quant à eux sur­tout convo­qués pour son­ner l’alarme cli­ma­tique et accré­di­ter l’urgence du pro­blème. Enfin, les jour­na­listes ame­nés à trai­ter de ces ques­tions vont peu à peu pri­vi­lé­gier le trai­te­ment des consé­quences du pro­blème au détri­ment de ses causes. En étu­diant notam­ment les jour­naux télé­vi­sés les plus regar­dés entre 1996 et 2011, j’observe que plus ils parlent du cli­mat, plus ils montrent des images de tem­pêtes, de soleil, d’inondations, moins ils montrent les fumées d’usine ou de pots d’échappement… Or, en don­nant à voir et à pen­ser les causes éco­no­miques et sociales, ils véhi­cu­laient l’idée que la res­pon­sa­bi­li­té était col­lec­tive et poli­tique plus qu’individuelle et morale. En met­tant l’accent sur les consé­quences, ils cherchent à concer­ner leurs audiences, à ins­crire dans leur quo­ti­dien ce pro­blème alors per­çu comme loin­tain dans le temps et dans l’espace. De la sorte, ils répondent aux attentes de leurs supé­rieurs et aux contraintes de l’audimat. De la sorte, ils font de beaux repor­tages ne néces­si­tant que peu de connais­sances sur les sys­tèmes cli­ma­tiques. De la sorte, ils font leur part du tra­vail de sen­si­bi­li­sa­tion au double sens du verbe sen­si­bi­li­ser : rendre sen­sible pour faire prendre conscience.

Au-delà des jour­naux télé­vi­sés, j’ai consta­té que tout ce qui pou­vait entra­ver cette dyna­mique de sen­si­bi­li­sa­tion du plus grand nombre était main­te­nu aux marges de l’espace du dicible cli­ma­tique. C’est ain­si que la ques­tion de l’adaptation aux chan­ge­ments cli­ma­tiques a été mar­gi­na­li­sée car sup­po­sée acti­ver un réflexe fata­liste (« il est trop tard ») chez les publics. Un aspect posi­tif de cette doxa sen­si­bi­li­sa­trice a cepen­dant été de moti­ver tous les agents enga­gés dans la valo­ri­sa­tion publique de la ques­tion cli­ma­tique à coopé­rer pour faire bar­rage aux cli­ma­tos­cep­tiques. Si bien que ceux-ci ont été très peu visibles dans les médias géné­ra­listes de grande audience.

Vos recherches se centraient sur la période du début des années 2000. Quelles évolutions récentes notez-vous dans le traitement de la question climatique ? L’idéologie de l’écoresponsabilité individuelle a-t-elle disparu ?

« L’idéologie de l’écoresponsabilité indi­vi­duelle », pour reprendre votre terme, se porte tou­jours aus­si bien. Elle a vu réap­pa­raitre à ses côtés deux autres cadrages tout aus­si dépo­li­ti­sants : celui des solu­tions tech­no­lo­giques et celui de la crois­sance verte. Ceux-ci ont notam­ment gagné en visi­bi­li­té lors de la COP21 à Paris en 2015. Cet évè­ne­ment fut l’occasion de mettre en avant les solu­tions au pro­blème avec notam­ment le pavillon des solu­tions au Grand-Palais. Ce qui s’est alors joué, c’est l’engagement assez inédit du monde de l’entreprise dans le débat public sur le cli­mat. Peut-être parce que s’imposait l’idée qu’il fal­lait décar­bo­ner l’économie et tran­si­ter vers des socié­tés post­car­bones ; peut-être aus­si parce que le champ éco­no­mique avait inté­gré l’enjeu envi­ron­ne­men­tal à ses modes de régu­la­tion. Reste que si tout le monde s’accorde à ce moment-là sur l’inévitable trans­for­ma­tion des socié­tés, rares sont ceux qui estiment que cela doit pas­ser par une trans­for­ma­tion des struc­tures sociales. Chan­ger les socié­tés oui, mais sans trans­for­ma­tions sociales, c’est-à-dire sans tou­cher aux rap­ports de pou­voir qui struc­turent et hié­rar­chisent les socié­tés capi­ta­listes. Et ce qui faci­lite cet appa­rent para­doxe, c’est jus­te­ment la mise en avant des cadrages tech­no­lo­giques et mar­chands.

La question de mots est importante dans le cadrage. Vous insistez par exemple sur l’expression « réchauffement climatique » qui prédomine dans les débats et utilisez à la place celle des « changements climatiques » (avec un S). Pourquoi ce choix lexical ?

Ce n’est pas tant un choix lexi­cal qu’un sou­ci de ne pas employer d’expressions erro­nées. Car il est en fait incor­rect de par­ler de « réchauf­fe­ment cli­ma­tique ». Du moins, c’est ce que m’ont expli­qué les cli­ma­to­logues. Cette expres­sion réduit les cli­mats à une seule variable, la tem­pé­ra­ture, alors que les cli­mats intègrent aus­si le régime des pluies, des vents, la topo­gra­phie, etc. D’autre part, elle pos­tule l’existence d’un cli­mat glo­bal moyen, alors qu’en réa­li­té il existe des cli­mats variables d’un ter­ri­toire à un autre, d’une échelle de temps à une autre. On les apprend au col­lège : les cli­mats tem­pé­rés, océa­niques, conti­nen­taux, etc.

Le suc­cès de cette expres­sion four­nit néan­moins un indice sup­plé­men­taire de l’obsession par­ta­gée par les pro­mo­teurs de la cause cli­ma­tique de sen­si­bi­li­ser le plus grand nombre. Sim­pli­fiant le pro­blème à une affaire de degrés sup­po­sés aug­men­ter régu­liè­re­ment, elle est per­çue comme effi­cace d’un point de vue com­mu­ni­ca­tion­nel. Plus, elle se prête à une ima­ge­rie ren­voyant aux sens pri­maires les plus par­ta­gés : le chaud et le froid, le rouge et le bleu, le sec et l’humide, le ther­mo­mètre, le soleil…

Vous notez que l’affirmation « 50 % des gaz à effet de serre (GES) sont produits par les ménages » qui nous est assénée régulièrement est en réalité inexacte et sert à couvrir le fait que c’est la production qui émet l’essentiel de ces GES. Faut-il reculpabiliser les organisations de production ? Comment « inverser la charge » ?

Pour légi­ti­mer les poli­tiques inci­ta­tives et le tra­vail de sen­si­bi­li­sa­tion géné­ra­li­sé, l’État a mis en avant ce chiffre dont j’explique dans le livre pour­quoi il résulte d’un arte­fact sta­tis­tique et com­ment il s’est impo­sé. En agré­geant les émis­sions dans les sec­teurs du bâti­ment, du loge­ment et des déchets, il désigne comme res­pon­sables non pas les infra­struc­tures mais ceux qui les uti­lisent. Sauf que les pre­mières induisent en grande par­tie les com­por­te­ments des seconds. Mais c’est sur­tout la phi­lo­so­phie sociale de la sen­si­bi­li­sa­tion qui doit être dis­cu­tée. Celle-ci cor­res­pond à l’idéologie de la com­mu­ni­ca­tion qui est cen­trale dans l’ère néo­li­bé­rale et qui repose sur une concep­tion béha­vio­riste et post­mo­derne de l’individu. Celui-ci serait affran­chi des car­cans sociaux d’antan, il serait réflexif et en mesure d’agir de manière res­pon­sable. Dès lors, en modi­fiant les com­por­te­ments indi­vi­duels, on règle­rait les pro­blèmes col­lec­tifs. C’est un peu le retour de la main invi­sible d’Adam Smith. Sauf que les sciences sociales nous enseignent que c’est bien plu­tôt le social qui oriente les com­por­te­ments indi­vi­duels régu­liers, rou­ti­niers.

Donc, incri­mi­ner les orga­ni­sa­tions de pro­duc­tion risque fort de ne pas suf­fire. Il ne fau­drait d’ailleurs pas cher­cher à décul­pa­bi­li­ser Pierre pour culpa­bi­li­ser Jacques. Je pré­fère l’idée d’inverser la charge, notam­ment la charge de la naï­ve­té long­temps impu­tée aux mili­tants les plus radi­caux. Car aujourd’hui, quinze ans après la mise à l’agenda de la ques­tion cli­ma­tique, trente ans après le som­met de Rio, on peut enfin affir­mer sans crainte que les naïfs sont ceux qui ont cru dans les pro­messes du déve­lop­pe­ment durable. Inver­ser la charge, c’est donc aus­si inver­ser la dis­tri­bu­tion du pou­voir et de la légi­ti­mi­té à agir. Il est urgent de redis­tri­buer les cartes du pou­voir déci­sion­nel en faveur des agents ayant com­pris les impasses du capi­ta­lisme vert.

La question climatique est peu conflictualisée, vous dites même qu’elle est une cause « sans adversaires ». Comment nommer et rendre visible ces ennemis pour savoir contre qui lutter ?

Elle n’est pas une cause sans adver­saires en soi, mais elle a été construite comme telle. Ses enne­mis sont tous ceux qui œuvrent à la conser­va­tion de l’ordre éta­bli, réfor­mistes de tous bords com­pris. Mais il ne s’agit pas tant de s’en prendre aux per­sonnes qu’aux prin­cipes et ins­ti­tu­tions que celles-ci défendent. Et c’est au titre non pas de ce qu’elles sont mais de ce qu’elles font, qu’il faut lut­ter pour les des­ti­tuer et prendre le pou­voir. Il importe de contes­ter les idéo­logues de la méri­to­cra­tie, de la concur­rence, du mar­ché capi­ta­liste, de la valeur tra­vail, de la crois­sance verte, etc. Sans doute est-ce impor­tant de dénon­cer, comme le font de nom­breux mili­tants (Alter­na­ti­ba, 350.org…), les agis­se­ments d’institutions ban­caires ou d’entreprises exploi­tant les fos­siles. Mais cela ne suf­fit pas. Il importe de cou­pler ces actions à une cri­tique des logiques sociales qui poussent ces acteurs éco­no­miques à détruire la pla­nète.

Vous dites que les enjeux écologiques sont accaparés par les classes dominantes. Vous parlez même d’une « dépossession écologique des classes populaires ». Comment se traduit cette écologie populaire et comment pourrait-elle s’exprimer à côté de l’écologie qu’on pourrait qualifier de bourgeoise ?

Dans le débat public, les enjeux éco­lo­giques sont défi­nis par des membres des classes domi­nantes. Cela ne signi­fie pas que les classes domi­nées se fichent de l’écologie, mais qu’elles n’ont pas accès aux arènes média­tiques et poli­tiques pour pro­po­ser d’autres façons de trai­ter la ques­tion éco­lo­gique.

L’économiste et his­to­rien espa­gnol Juan Mar­ti­nez Alier a bien mon­tré depuis près de vingt ans ce qu’était un éco­lo­gisme des pauvres. Si ces tra­vaux portent sur des conflits envi­ron­ne­men­taux à divers endroits de la pla­nète, son tra­vail aide à pen­ser la culture éco­lo­gique propre aux classes défa­vo­ri­sées. Celle-ci ren­voie à une réha­bi­li­ta­tion de l’économie domes­tique (répa­ra­tion, faire soi-même, recy­clage, valo­ri­sa­tion du don et de l’entraide), à une dis­tance envers la socié­té de consom­ma­tion et du « super­flu », à une dépen­dance aux ser­vices publics, à une conscience pra­tique des pol­lu­tions dont ces franges de la popu­la­tion sont les pre­mières vic­times, etc. Il convient tou­te­fois de ne pas féti­chi­ser cette culture éco­lo­gique des classes popu­laires. Elle demeure à géo­mé­trie variable et se trouve for­te­ment concur­ren­cée par les récits consa­crant la réus­site maté­rielle.

Mais recon­naitre et com­prendre tout ce qu’il peut y avoir d’écologique dans les styles de vie des moins pri­vi­lé­giés per­met d’expliquer leur indif­fé­rence à l’égard de l’écologie offi­cielle, une éco­lo­gie de « bonne conscience » pour reprendre leurs termes. Face aux ampoules basse consom­ma­tion, au bio, aux voi­tures propres, aux équi­pe­ments à haute per­for­mance éner­gé­tique ou aux normes vertes de la réno­va­tion, les membres des classes popu­laires pointent d’abord les coûts maté­riels de cet éco­lo­gisme tech­no­lo­gique. Face aux injonc­tions à se com­por­ter en éco­ci­toyen, c’est-à-dire à réflé­chir cha­cun de ses faits et gestes pour éva­luer leur empreinte car­bone, ils sou­lignent soit le manque d’alternative, soit l’intégration ancienne de ces modes de faire dans leur quo­ti­dien, et ce pour pré­ser­ver non pas la pla­nète mais leur por­te­mon­naie. Face aux cré­dits d’impôt ou aux prêts à taux zéro, ils se sentent là encore à dis­tance de ces dis­po­si­tifs qui sup­posent une aisance comp­table et un ethos1 de petit entre­pre­neur.

Ces visions popu­laires de l’écologie ne pour­ront donc s’exprimer et concur­ren­cer les visions bour­geoises que quand les membres des classes domi­nées par­vien­dront à se faire entendre média­ti­que­ment et poli­ti­que­ment. Ce que la pro­fes­sion­na­li­sa­tion de la poli­tique comme du jour­na­lisme n’est pas prête de faci­li­ter dans la mesure où l’accès à ces métiers se trouve res­treint, plus sélec­tif, réser­vé à celles et ceux qui ont les moyens d’accéder aux écoles de jour­na­lisme et de la poli­tique.

Comment les rapports de classes jouent sur le terrain écologique à travers la morale écocitoyenne ?

Mes tra­vaux montrent que la dépo­li­ti­sa­tion de la ques­tion éco­lo­gique via l’avènement de la morale éco­ci­toyenne c’est « double-peine » pour les classes domi­nées et « coup double » pour les classes domi­nantes. Alors que les pre­mières pré­sentent des styles de vie d’autant plus contraints éco­no­mi­que­ment qu’ils sont sou­te­nables éco­lo­gi­que­ment, cet éco­lo­gisme maté­riel­le­ment condi­tion­né est sym­bo­li­que­ment déva­lo­ri­sé. Les classes popu­laires res­tent en effet lar­ge­ment per­çues comme géné­ra­trices d’une pol­lu­tion visible (les détri­tus), comme sales et dan­ge­reuses pour la pla­nète. Stig­ma­ti­sées et à dis­tance de la morale éco­ci­toyenne en dépit de modes de vie peu pré­da­teurs, elles sont de sur­croit les pre­mières vic­times des pol­lu­tions comme le rap­pellent régu­liè­re­ment les orga­ni­sa­tions pour la jus­tice envi­ron­ne­men­tale.

À cette « double peine » cor­res­pond un « coup double » à mesure que l’on grimpe l’échelle sociale. Outre le fait que les plus pri­vi­lé­giés sont les moins vul­né­rables mais aus­si les plus rési­lients (assu­rances, relais fami­liaux et ami­caux, mai­sons secon­daires, accès pri­vi­lé­giés aux soins, etc.) face aux pol­lu­tions et aux catas­trophes natu­relles, ils pro­fitent plus faci­le­ment des gra­ti­fi­ca­tions sym­bo­liques offertes par la morale éco-citoyenne. En met­tant l’accent sur les bons com­por­te­ments plu­tôt que sur les mau­vais, celle-ci ne pointe pas du doigt les styles de vie pol­lueurs. Cela per­met aux plus riches de mettre en avant leur bonne conscience éco­lo­gique dans un ou quelques domaines de la pra­tique (loge­ment aux normes éco­lo­giques, consom­ma­tion res­pon­sable, chasse au gas­pi, etc.) sans avoir à remettre en cause l’ensemble de leur style de vie (donc en conti­nuant à valo­ri­ser la mobi­li­té loin­taine et rapide par exemple).

Quand on évoque une convergence des revendications sociales et environnementales, on a l’impression d’arriver rapidement à des contradictions entre elles. Par exemple entre des luttes syndicales contre des fermetures d’usines ou de centrales au nom de l’emploi vs. les luttes climatiques pour limiter les pollutions et émissions de GES. Comment dépasser ces contradictions et viser une transition écologique socialement juste ?

J’évite de recom­man­der des choses car je ne suis ni mili­tant, ni poli­ti­cien, ni conseiller. Je suis donc mal pla­cé pour répondre aux ques­tions du « com­ment faire ». Par contre, je peux, sur la base de mes tra­vaux, appor­ter des élé­ments d’explication à ces contra­dic­tions. Il me semble notam­ment qu’elles réap­pa­raissent toutes les fois qu’on mène une action éco­lo­gique toutes choses étant égales par ailleurs, c’est-à-dire sans ins­crire cette action dans une redé­fi­ni­tion de l’ordre social et des prin­cipes qui le gou­vernent.

Autre­ment dit, si vous lut­tez dras­ti­que­ment contre les inéga­li­tés de reve­nus, que vous don­nez aux indi­vi­dus le temps et l’argent pour se recon­ver­tir dans d’autres métiers, que donc vous redé­fi­nis­sez la place du tra­vail dans la socié­té et ses modes de rému­né­ra­tion, etc. vous pour­rez peut-être fer­mer des usines ou des cen­trales sans inquié­ter leurs employés car vous leur offri­rez les moyens de retra­vailler dans une acti­vi­té moins des­truc­trice.

Lorsqu’on oppose l’écologie à l’emploi, on reste dans les dogmes de la socié­té sala­riale et capi­ta­liste. Prendre l’écologie au sérieux, André Gorz n’a ces­sé de l’argumenter, implique de repen­ser l’ensemble de nos acti­vi­tés, à com­men­cer par le tra­vail rému­né­ré. C’est d’ailleurs une leçon inté­res­sante des expé­riences col­lec­tives qui, ici ou là, sou­vent dans des vil­lages en Bre­tagne comme en Ardèche ou dans l’Aveyron, mettent en œuvre des modes de vie radi­ca­le­ment éco­lo­gistes. Il importe de sor­tir des sté­réo­types qui collent à la peau de ces per­sonnes (jugées naïves, idéa­listes, mar­gi­nales, uto­pistes…) s’organisant pour affran­chir leur vie des impé­ra­tifs capi­ta­listes. En effet, ils montrent que l’adoption de styles de vie pro­fon­dé­ment éco­lo­gistes sup­pose une orga­ni­sa­tion col­lec­tive au sein de laquelle le tra­vail rému­né­ré est ample­ment repen­sé. Je ren­voie ici aux récents tra­vaux de ma col­lègue Gene­viève Pru­vost2.

D’autres points d’achoppement se reflètent dans les conversations ordinaires, par exemple autour de l’interdiction ou la taxation du diesel, mesure à priori favorable à l’environnement mais qui pénalise les plus appauvris. Comment dépasser ces oppositions entre des revendications sociales et des revendications climatiques qui semblent toutes deux légitimes ?

À l’heure où nous réa­li­sons cet entre­tien [le 26 novembre 2018 NDLR], la colère des « gilets jaunes » bat son plein. Le point de départ de ce mou­ve­ment est jus­te­ment le rejet d’une « éco­taxe » sur le gazole. Le gou­ver­ne­ment a mal­adroi­te­ment essayé d’opposer la gen­tille « fis­ca­li­té verte » aux méchants pol­lueurs des « classes labo­rieuses » (dixit Macron !). Sauf que, s’il serait absurde de dire que les « gilets jaunes » sont majo­ri­tai­re­ment éco­lo­gistes, il serait tout aus­si absurde de dire qu’ils sont pour la pol­lu­tion et contre la pla­nète ! Ce que révèle sans doute cette révolte popu­laire, n’est-ce pas plus sim­ple­ment les impasses sociales des poli­tiques envi­ron­ne­men­tales qui cherchent à modi­fier les com­por­te­ments sans trans­for­mer l’ordre social, et plus spé­ci­fi­que­ment ici, l’aménagement du ter­ri­toire, la répar­ti­tion ter­ri­to­riale de l’offre de trans­ports en com­mun et au-delà les inéga­li­tés sociales face aux mobi­li­tés ?

Ce genre de contra­dic­tions ne seraient-elles pas net­te­ment moins pré­gnantes dans un contexte de réduc­tion dras­tique des inéga­li­tés sociales ? En d’autres termes, tout ce qui accroit les inéga­li­tés ne fait-il pas recu­ler la pos­si­bi­li­té de mobi­li­ser mas­si­ve­ment en faveur de l’écologie ? Or telle qu’elle est mise en œuvre, la fis­ca­li­té verte accroit ces mêmes inéga­li­tés face à l’argent, au trans­port, au loge­ment, etc. Peut-être pou­vons-nous ensuite nous deman­der pour­quoi ne se pro­file pas une fis­ca­li­té qui, pour des motifs éco­lo­giques et à des fins de redis­tri­bu­tion sociale, taxe­rait les com­por­te­ments les plus pol­lueurs, à savoir ceux qui carac­té­risent le style de vie des classes pri­vi­lé­giées comme la mobi­li­té rapide, aérienne notam­ment, ou l’emprise fon­cière des loge­ments ? La fis­ca­li­té est aus­si le reflet des rap­ports de force entre classes sociales. Et pas besoin d’être socio­logue pour sai­sir que ce rap­port de force n’est favo­rable ni aux plus dému­nis, ni à la lutte contre les pol­lu­tions.

Un der­nier mot sur cette mobi­li­sa­tion des gilets jaunes : contre toute attente, elle contri­bue à poli­ti­ser la ques­tion éco­lo­gique en poin­tant du doigt les lacunes struc­tu­relles des poli­tiques envi­ron­ne­men­tales (tout d’un coup le gou­ver­ne­ment se rap­pelle les bien­faits des voies fer­rées secon­daires que sa loi de réforme de la SNCF avait condam­nés quelques mois plus tôt…), mais aus­si en rap­pe­lant que les paque­bots ou les com­pa­gnies aériennes sont épar­gnés (c’est-à-dire des infra­struc­tures faites d’abord par et pour les com­mo­di­tés des plus favo­ri­sés). Ces ques­tions, qui véhi­culent un tout autre cadrage des enjeux éco­lo­giques, émergent dans le débat public. Et on note­ra que ce n’est pas grâce aux marches sur le cli­mat qui, depuis le 8 sep­tembre, émous­tillent les éco­lo­gistes une fois par mois.

Les changements individuels prônés par la doxa sensibilisatrice ou l’accumulation de petites actions individuelles portée par des organisations comme les Colibris ne constituent-ils pas néanmoins potentiellement les prémices d’une conscientisation écologiste ? Un « c’est mieux que rien » ?

Mon pro­pos ne consiste pas à dire que ver­dir ses com­por­te­ments est mau­vais ou inutile. Mais tout n’est pas bon à prendre non plus, et je montre que beau­coup de petits gestes éco­lo viennent en fait ver­nir et ver­dir des styles de vie qui, en pra­tique, sont les plus pol­lueurs. Je rap­pelle aus­si que, comme plus d’un siècle de sciences sociales le montre, ce n’est pas la somme des gestes indi­vi­duels qui per­met de résoudre des pro­blèmes col­lec­tifs. Il convient d’inverser le rai­son­ne­ment et de voir que c’est bien plu­tôt l’organisation col­lec­tive qui oriente la majo­ri­té des com­por­te­ments indi­vi­duels.

Le chan­ge­ment par la prise de conscience, par la culture, par la sen­si­bi­li­sa­tion ou par la péda­go­gie, ça ne marche qu’auprès des per­sonnes sou­cieuses de se confor­mer aux normes publi­que­ment domi­nantes. Et encore ! Com­bien d’enquêtés concèdent y prê­ter atten­tion mais se heur­ter au poids des rou­tines et de l’inertie du quo­ti­dien. Chas­ser les habi­tudes des indi­vi­dus, elles reviennent au galop de leur classe sociale d’appartenance. Or, s’élever socia­le­ment, c’est aus­si adop­ter des styles de vie dont la vitrine éthique ne suf­fit pas à réduire l’empreinte car­bone.

Sur quoi les pratiques écologiques individuelles du quotidien doivent-elles s’appuyer pour gagner en sens et participer à des changements sociaux d’ampleur ?

Ver­dir dura­ble­ment et struc­tu­rel­le­ment son style de vie, sup­pose de repen­ser toutes les dimen­sions de son exis­tence et d’intégrer des col­lec­tifs de vie orien­tés vers une telle aspi­ra­tion. Ces alter­na­tives sociales, donc col­lec­tives, favo­ri­sant des modes de vie indi­vi­duels sérieu­se­ment éco­lo­gistes se portent plu­tôt bien. Et je vou­drais ici sou­li­gner les pro­grès consi­dé­rables, depuis une dizaine d’années, du mou­ve­ment éco­lo­giste pour mon­trer que des solu­tions existent, que d’autres modèles de socié­té sont pos­sibles. Cette com­po­sante posi­tive et construc­tive de la cri­tique éco­lo­giste s’est remar­qua­ble­ment conso­li­dée.

Long­temps accu­sés de « n’avoir rien d’autre à pro­po­ser », les militant·es ont œuvré à affi­ner diverses alter­na­tives en matière de modes de vie, mais aus­si d’agriculture, de com­merce ou de trans­port. C’est notam­ment toutes les ini­tia­tives du mou­ve­ment des tran­si­tions : loca­vo­risme, quar­tier en tran­si­tion, agro-éco­lo­gie, mon­naies locales, etc. Mais les éco­lo­gistes peinent à déve­lop­per l’autre com­po­sante, néga­tive et com­bat­tive, de la cri­tique, celle qui dénonce et conteste l’ordre éta­bli. Si elle a pu se déve­lop­per sur des luttes loca­li­sées, elle reste sou­vent fra­gile et encore trop peu accul­tu­rée à la cri­tique sociale. Or, cette dimen­sion contes­ta­taire est néces­saire pour résis­ter aux ruses du néo­li­bé­ra­lisme dont on sait qu’il pro­cède par ajus­te­ments per­ma­nents (sur ce point, voir Le nou­vel esprit du capi­ta­lisme, l’ouvrage clas­sique de Bol­tans­ki et Chiap­pe­lo). Sans ces contre-feux, les alter­na­tives éla­bo­rées par le geste cri­tique posi­tif ont de fortes chances d’être ins­ti­tu­tion­na­li­sées, récu­pé­rées et digé­rées par l’ordre néo­li­bé­ral. Un exemple : les éco-quar­tiers étaient per­çus dans les années 1990 comme une lubie révo­lu­tion­naire de doux rêveurs éco­lo. Vingt ans après, ils consti­tuent un atout incon­tour­nable dans la concur­rence que se livrent les métro­poles pour l’attractivité.

C’est pour­quoi il me parait urgent d’encourager le mou­ve­ment éco­lo­giste à lire et dis­cu­ter avec les sciences sociales afin d’armer leurs cri­tiques des savoirs éman­ci­pa­teurs que celles-ci pro­duisent. Vous allez me dire que je prêche pour ma paroisse et vous n’aurez pas tort. Mais j’ai le sen­ti­ment que si les acteurs des luttes sociales ont, ces der­nières années, bien pro­gres­sé pour inté­grer l’enjeu éco­lo­gique à leurs stra­té­gies et reven­di­ca­tions, il me semble que les acteurs des luttes éco­lo­gistes res­tent encore trop dis­tants à l’égard de la cri­tique sociale et des connais­sances sur les­quelles elle se fonde. On observe ain­si des syn­di­cats s’engager dans des luttes éco­lo­gistes (par exemple contre les grands pro­jets inutiles et impo­sés). Je peine à trou­ver des exemples de luttes sociales ayant reçu le sou­tien d’organisations éco­lo­gistes. Sauf lorsque les plus « radi­cales » d’entre elles font le lien avec les luttes pour les exi­lés, les com­bats fémi­nistes, etc. Dans le mou­ve­ment éco­lo­giste, plus les posi­tions sont radi­cales et donc poli­tiques, moins elles sont cloi­son­nées, et vice ver­sa.

À quoi ressemblerait une campagne de sensibilisation menée par les pouvoirs publics ou par le secteur associatif où ce ne serait pas les classes dominantes qui se jetteraient des fleurs ? Quel serait les messages à faire passer pour sortir de la culpabilisation des individus, pour repolitiser les enjeux et rediscuter l’ordre social ?

La réponse à cette ques­tion découle, il me semble, de ce que j’ai déjà dit : peut-être fau­drait-il remettre en cause les cri­tères domi­nants de ce qu’est une vie réus­sie, socia­le­ment valo­ri­sée car sou­te­nue par les classes domi­nantes. Lorsque j’étudiais la pro­duc­tion des cam­pagnes gou­ver­ne­men­tales devant ampli­fier la visi­bli­té des pré­ceptes éco­ci­toyens, avait été pro­po­sé le slo­gan : « Fini le 4x4 en ville ! ». Immé­dia­te­ment écar­tée au pré­texte (invé­ri­fiable) que « les fran­çais ne sont pas prêts pour ce type de mes­sage » et qu’il ne faut pas stig­ma­ti­ser pour s’adresser à tous, cette pro­po­si­tion peut tou­te­fois don­ner un aper­çu de ce que serait une com­mu­ni­ca­tion tenant compte des inéga­li­tés de contri­bu­tion au pro­blème. Car à vou­loir s’adresser à tous, on finit par ne s’adresser à per­sonne, à ne vou­loir stig­ma­ti­ser per­sonne, on fait croire que tout le monde est éga­le­ment res­pon­sable

Mais le défi est ailleurs. On ne décrète pas une trans­for­ma­tion sociale. Celle-ci ne passe pas (que) par des mots et des dis­cours. C’est pour­quoi il faut lut­ter pour obte­nir le pou­voir de modi­fier concrè­te­ment les condi­tions de vie des indi­vi­dus et faire en sorte que celles-ci puissent engen­drer, sans même que ce soit « éco­lo », des pra­tiques, des modes de dépla­ce­ment, de loge­ment, de consom­ma­tion ou de tra­vail res­pec­tueux de la pla­nète.

Et outre les campagnes de sensibilisation, quels autres moyens penser pour appuyer des changements de grande ampleur ?

Je crois qu’il convient de réflé­chir aux moyens de mettre hors d’état de nuire tous ceux qui se mobi­lisent pour défendre et accen­tuer les logiques sociales domi­nantes. Il faut dépos­sé­der les domi­nants de leur pou­voir de conser­ver et d’intensifier une orga­ni­sa­tion sociale dont il est aujourd’hui admis qu’elle n’est plus sou­te­nable. Les mettre hors d’état de nuire, car il est naïf de croire qu’ils seront en mesure de pro­po­ser les alter­na­tives poli­tiques qui s’imposent pour­tant. Ou alors ce pour­rait être des alter­na­tives qui condam­ne­raient un peu plus le prin­cipe démo­cra­tie déjà bien mal­me­né dans nos socié­tés dites libé­rales.

La mul­ti­pli­ca­tion récente des actions en jus­tice contre les États ou les ins­ti­tu­tions euro­péennes pour les accu­ser d’inaction cli­ma­tique va un peu dans ce sens fina­le­ment, non ? On peut ima­gi­ner que la jus­tice décide d’interdire l’accès aux posi­tions de pou­voir à toutes les per­sonnes défen­dant un ordre social éco­lo­gi­que­ment insou­te­nable et socia­le­ment inéga­li­taire (les deux, on l’a dit, allant de pair). Ce levier judi­ciaire est donc inté­res­sant, car il poli­tise l’enjeu éco­lo­gique en sou­le­vant la ques­tion du pou­voir et de la légi­ti­mi­té des déci­deurs et déci­deuses. Mais par­vien­dra-t-il à faire admettre que ceux-ci sont des cri­mi­nels ?

  1. L’éthos est l’ensemble des prin­cipes moraux qui orientent les pra­tiques
  2. PRUVOST G., « Vivre l’alternative éco­lo­gique au quo­ti­dien : com­ment tra­vailler autre­ment », Ter­rain, 60, mars 2013, p. 36 – 55.

Jean-Baptiste Comby, La question climatique, Genèse et dépolitisation d’un problème public, Raisons d’agir, 2015

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