JEAN-BERNARD
Français installé à Bruxelles depuis 2012, artiste, plasticien, Jean-Bernard a presque 40 ans et a toujours articulé sa production artistique avec son travail. Depuis novembre 2015, il est coursier à vélo dans des compagnies de livraison de plats de restaurants à domicile. D’abord pour Take It Easy, boite aux mauvaises conditions de travail, qu’il quitte sans regrets en mars 2016. Puis Deliveroo, dans laquelle il trouve son compte. Si être coursier reste pour lui « le meilleur des pires jobs ». Histoire de voir en tout cas que la précarité ne réside pas seulement dans les boites des plateformes nées avec le numérique mais concerne tous les secteurs. Et qu’elle caractérise aussi le fait d’être cycliste dans une ville pas pensée pour le vélo comme Bruxelles.

C’est l’hérésie des pistes cyclables à Bruxelles... On ne voit pas mais il y a une chaine qui barre la route d’une piste cyclable. À Bruxelles, il y a des endroits où la piste s’arrête d’un coup pour être traversée par une grosse 4 voies ! Ou alors elle dévie d’une manière absurde. Cette ville n’est pas faite pour les cyclistes… Or, je passe mes journées à vélo. J’ai une application sur mon GSM qui m’envoie vers les restos les plus proches, puis chez les clients. Un algorithme répartit les commandes et le « customer service » [les téléphonistes] gère la fluidité en faisant le lien entre coursiers, restaurateurs et clients, c’est pas forcément très simple. Eux, quand il y’a un souci, ils se font engueuler par tout le monde, les clients, les restaurateurs et parfois les « bikers »... Mais ils sont contractualisés par contre. Avec ces courses, je fais entre 50 et 100 km par jour. Depuis novembre 2015, j’ai quasiment fait un demi-tour du monde, 20.000 bornes !


Ça doit être des feux de voiture, une photo prise de nuit… Je roule de jour et de nuit. Si je travaille chez Deliveroo, c’est que je trouvais plus de boulot. À un moment, je devais toucher le chômage mais, suite à une erreur de mon syndicat, je me suis retrouvé sans rien du jour au lendemain. Il fallait bien que je paye les factures. J’ai un Master en Arts plastiques. J’ai travaillé dans le développement durable comme auto-entrepreneur [Ndlr : Sorte de statut d’indépendant simplifié créé en 2008 sous la présidence Sarkozy. Très critiqué car participe à la dérégulation du marché du travail en favorisant la sous-traitance pour des postes normalement salariés (évitant aux entreprises de payer des cotisations sociales) et ne donnant droit à aucune allocation en cas de perte d’emploi pour le travailleur. Les plateformes comme Uber ont massivement recours à ce système en France], comme photographe d’appartement payé à la tâche pour une boite espagnole qui tardait à me payer ou dans une station-service où on avait rien le droit de faire ou de dire. Je suis tombé sur Take It Easy. Chez eux, j’étais mal payé, mais au moins j’étais payé ! On touchait 4,20 € net par course… Et ils ne s’embarrassaient pas de nous faire faire qu’une seule course par heure. Ils annonçaient des bonus qui n’arrivaient jamais.


Une poubelle publique, c’est un objet assez rare à Bruxelles. Je fais souvent 500 mètres pour en trouver une… Une des dernières courses que j’ai fait chez Take It Easy, qui m’a fait dire que je devais vraiment partir, j’étais à Bourse, on m’a envoyé à l’autre bout de la chaussée de Waterloo [Ndlr : à environ 10 km] chercher un kebab pour le ramener à Bourse : ça m’a pris 1h15 pour 4,20 € ! Je m’en fous de faire des bornes mais qu’on me paye à ma juste valeur ! À Deliveroo, tout n’est pas parfait mais au moins ils sont professionnels, ils font ce qu’ils disent et on est payé correctement. À l’heure, on a un peu plus que le minimum légal : 9,67 € net + les pourboires. Et les commandes offrent un bonus (trois courses à l’heure donne droit à 1,50 €). Je peux être critique sur les conditions contractuelles, mais c’est un boulot qui me va pour l’instant. Un article que j’ai lu disait assez justement que c’était « the best of worst work », le meilleur des pires jobs. Je ne vais pas y rester toute ma vie, mais ça a certains avantages. On est tout seul, on est en ville. Et ça me laisse le temps pour créer.


Mon vendeur de cigarettes électroniques. On a des rushs mais il y a toujours un temps de pause en début de shift ou en fin de shift et aussi devant chez les restaurateurs en attendant les commandes. J’ai des horaires décalés avec un shift [créneau horaire de travail] le matin (11h30-14h30) et un shift le soir (17h45 - 21h) sauf le lundi et mardi où je travaille en continu de 11h30 à 21h. La dernière livraison est à 22h30 en semaine, 23h en fin de semaine. C’est comme l’horeca sauf qu’on est à l’extérieur et qu’on a plus de temps morts.


C’est le rendez-vous des bikers Deliveroo pour la zone Ixelles, à Bailli. On y va en attendant les courses. C’est là qu’on est censé se retrouver. Ça donne un point de repère, c’est bien pour les nouveaux. J’y vais de temps en temps aussi même si je vais plutôt « shifter » [réaliser des livraisons] à partir de la Place Fernand Coq car il y a plus de resto là-haut et que ça m’évite de remonter à chaque fois. On doit être quelque chose comme 1200 coursiers Deliveroo sur la Belgique, 500 ou 600 sur Bruxelles sachant que seule une centaine de personnes travaillent comme moi en continu.


Le café « Chez nous ». Je suis tombé dessus en attendant la bouffe d’un resto. C’est très d’actualité avec la fascisation de la société, le discours radical droitiste type « On est chez nous ». En plus, c’est fermé. C’est très symbolique : « chez nous, c’est fermé ! » Je regarde un peu ce qu’il se passe en France avec les boucs émissaires. C’est plus possible, il faut arrêter à un moment donné de toujours taper sur les mêmes ! Et puis c’est symbolique d’une ultralibéralisation, qu’on voit dans mon métier mais qui existait bien avant que je travaille chez Deliveroo. J’étais auto-entrepreneur dans le développement durable. J’étais jugé comme étant un élément de très bonne qualité jusqu’à ce que je réclame un contrat après deux ans et demi passé avec eux. À partir de ce moment-là, ils ont décidé du jour au lendemain que mon boulot était devenu catastrophique… En me battant, j’aurais pu porter plainte et requalifier mon contrat en CDI, mais j’ai préféré passer à autre chose.


C’est mon vélo. Mon outil de travail. On voit les manchons contre le froid. J’ai un casque. C’est un vélo que j’ai bricolé moi-même. À vélo, je me suis fait renverser deux fois en tant que livreur. Parce que les voitures ne mettent pas leurs clignotants lorsqu’elles tournent ou, c'est typique, mettent le mauvais clignotant. Je dois aussi faire face à des conducteurs qui sont ivres. Il faut dire que les contrôles d’alcoolémie sont tellement rares à Bruxelles… Une fois, j’ai été pris pour cible par des conducteurs bourrés qui se sont dit qu’ils allaient « shooter du Deliveroo ». Ils s’amusaient à ça… [Ça arrive à tes collègues aussi ?] Ça arrive sans doute à mes collègues, on n’en parle pas beaucoup parce qu’on a l’habitude. Quand on est coursier, on apprend à se blinder et à filer, on sait rouler vite.


C’est le magnifique Hôtel Malibran, c’est la Maison communale d’Ixelles. C’est le quartier Fernand Coq. C’est là que j’ai commencé à « shifter ». C’est mon second quartier, j’adore cet endroit. C’est une place tranquille même si bruyante. D’une bruyante tranquillité ! Je me pose et j’écris entre les commandes. Quand tu es artiste et que t’es obligé de travailler à côté, il faut bien trouver un moment de création. Tous les boulots que j’ai faits, j’ai pu créer à côté. J’ai toujours des créations qui sont en relation avec mon travail.


Mon boulot de coursier nourrit complètement ma production artistique. Ça, c’est mon banc à Fernand Coq, celui où j’écris entre deux commandes. J’écris des chroniques. C’est un exercice d’écriture qui est spécifique : je suis obligé d’interrompre mon écriture à chaque commande. Ça donne des chroniques courtes dont chaque phrase doit pouvoir être la fin potentielle. Et je prends des vidéos aussi avec une caméra GoPro fixée à mon casque. C’est une forme de roman filmé qui va s’appeler « Shift » et que je diffuserai bientôt.


C’est « mon puits aux chiens oxydés bleus surplombé d’un pigeon » ! Vous pouvez vérifier, il y a toujours un pigeon ! [rires] Quand on est artiste et qu’on travaille par ailleurs, il y a plusieurs manières de faire. Il y a eu des moments où je n’ai pas du tout travaillé à côté de mon boulot d’artiste. J’avais tendance à procrastiner. Ensuite, des moments où j’avais peu de temps pour créer, mais ça devenait le moment de création. Je devais m’organiser par rapport à ça, et finalement, en me limitant, ça me rendait plus productif. Et actuellement, dans ce boulot-là, j’ai un processus de création au travers même de mon travail.


Encore la Maison communale d’Ixelles. Mon cas est un peu particulier, je ne suis pas indépendant principal comme beaucoup de coursiers, ni auto-entrepreneur comme les livreurs en France. Je passe par la SMart [un intermédiaire qui organise le travail pour toutes sortes de jobs non-salariés] sauf qu’on cotise à plus de choses et qu’on est un peu plus couvert niveau assurances. Pour les entreprises, passer par la SMart, peut aussi être une manière facile d’embaucher et de licencier. Mais c’est également une manière de faire intéressante pour quelqu’un comme moi, qui a besoin de flexibilité. Je ne pense pas que ce soit l’idéal mais il y peut-être un truc à réfléchir autour de ça, en remettant l’humain en valeur. C’est un système largement plus valable que le système d’auto-entrepreneur en France. Je l’ai été, j’en ai chié. Du jour au lendemain, on m’a dit « on n’a plus d’argent pour te payer ». Et moi, comment je fais ? J’ai pas droit au chômage. Comment je fais ? Eh ben, démerde-toi… Via la SMart, on est un peu plus protégé.


Un des meilleurs magasins de vélo selon moi. J’y passe régulièrement, c’est quelqu’un qui ne prend pas les gens de haut et qui fait les réparations au bon prix. J’ai une ristourne chez lui grâce à un accord avec Deliveroo. [Tu payes tout ton matériel ?] Je paye tout, mon vélo, le matériel, les réparations, mon téléphone aussi, mais une partie des communications sont remboursées 12 cents par heure travaillée. Ça rembourse une partie du forfait. (...) [Tu ne préférerais pas un statut de salarié ?] Si on trouve un contrat aussi flexible, oui, pourquoi pas. Ça a des avantages d’être salarié. On a les congés payés, un cadre un peu plus sécurisé. C’est vrai que même si je suis bien actuellement, je ne sais pas de quoi demain sera fait.


Le fameux panneau sens interdit excepté vélo que les automobilistes bruxellois ne semblent pas connaitre. Il faudrait des panneaux qui rappellent explicitement aux automobilistes genre « attention, circulation de vélo dans les deux sens ». Et des couloirs vélos plus visibles. Mais aussi beaucoup de sensibilisation des automobilistes qui nous klaxonnent quand on arrive en face et des piétons qui débouchent d’entre deux voitures sans regarder à gauche et à droite. Pas la peine de nous engueuler, de dire que les cyclistes font n’importe quoi quand on fait ça ou qu’on passe un feu rouge qui a un panneau « tourne à droite autorisé pour les vélos ». On a le droit !


On le voit pas mais il y a un camion garé sur la piste cyclable. Ça nous oblige à nous déporter sur la route. C’est de l’incivilité qui nous fait prendre des risques. Pour eux il n’y a pas de soucis. Ils ne se rendent pas compte de ce qui peut se passer. Bon, les cyclistes sont pas toujours des bons conducteurs mais là, on se retrouve continuellement à devoir slalomer entre les voitures. Déjà que ces pistes cyclables sont pas très sécurisées…


C’est le Palais de justice, ce bâtiment ma toujours impressionné : le poids de la justice… toujours en travaux ! Les automobilistes ne sont pas très attentifs à Bruxelles. J’ai encore fini sur le capot d’une voiture cette semaine. Le conducteur m’a dit qu’il ne m’avait pas vu et s’est excusé. C’est pas toujours le cas. Une fois, lors d’un shift, je me suis fait renverser. J’ai eu mal à la fesse gauche et mon vélo était défoncé. Je me suis arrangé à l’amiable, proposant à celui qui m’a renversé de me racheter un nouveau vélo. Je suis plutôt de nature conciliante mais j’ai déjà porté plainte contre un gars qui m’a menacé avec un tournevis. J’avais des témoins. La police m’a dit que pour une affaire comme ça, le juge n’allait pas lancer une procédure, que ça ne servait pas à grand-chose. En fait, la police a tendance à verbaliser les vélos, les coursiers essentiellement, mais en tant que cyclistes, on ne se sent pas très protégé des voitures par la police.


C’est la Tour du Midi. Une sorte de Tour Montparnasse bis. Certains la trouvent moche, mais moi je la trouve belle. Elle a une grosse présence. J’aime bien cette tour car elle te donne le temps, elle reflète la météo qu’il fait. C’est assez formidable. Il peut faire gris ici et on peut voir le soleil sur la Tour, ou vice-versa. J’aime ce côté poétique du fait qu’elle indique le temps qui fait derrière toi, ou le temps qu’il va faire ou celui qu’il a fait il y a deux heures… ça dépend du sens du vent [rires].


Encore la Tour du Midi. Les clients ne nous notent pas comme sur d’autres plateformes, mais il y a un système de classement des coursiers. Il y a le maillot à pois pour le plus grand nombre de km ou le maillot jaune pour la plus grande vitesse. Ils sont remis pendant des soirées Deliveroo. Je me suis pris au jeu et j’ai été maillot à pois pendant plusieurs mois… En 2016, j’ai dépassé les 2000 commandes, et nous ne sommes que 13 à avoir dépassé les 1000 commandes depuis le début de Deliveroo en septembre 2015. [Ça donne droit à un bonus en plus ?] Non c’est juste des statistiques qui flattent l’égo. Ça fait plaisir parfois d’être le meilleur. Bon, je me leurre pas, c’est aussi du marketing. Mais ça reste quelque chose de bon enfant. Maintenant, je suis content d’en être passé à autre chose. Si ça avait été un système avec sanction ou fausse récompense, j’aurais refusé.


Place Polaert. C’est un peu touristique mais j’aime bien la vue. On voit un peu le nuage de pollution. Je trouve inadmissible qu’il y ait des alertes dans d’autres grandes villes comme Lyon ou Paris et qu’à Bruxelles, on ne fasse rien alors qu’on sent bien la pollution. Surtout nous qui sommes en première ligne. Pourquoi on fait prendre des risques aux gens ? Les capteurs de particules fines sont à mon avis très mal placés… et loin de la pollution réelle ! Pourquoi on fait croire qu’il n’y a pas de pollution ? Pour ne pas passer sur des systèmes de circulation alternée ? Regarde mon masque. À la base, il est blanc, après 50 heures de route, il devient noir. J’ai noté que le 25 janvier c’était indiqué « qualité de l’air plutôt assez bonne ». Eh bien la seule autre fois de ma vie que je me suis senti autant oppressé par la pollution, c’était lors d’une résidence à New Dehli ! J’ai acheté le masque à ce moment-là, même si ça coupe le flux d’air de 25%. Je le porte régulièrement depuis.