Entretien avec Jonathan Durand Folco

« Le municipalisme c’est l’autogouvernement du peuple, pour le peuple, par le peuple »

Dans « À nous la ville ! », Jona­than Durand Fol­co, phi­lo­sophe de for­ma­tion, pro­fes­seur à l’École d’innovation sociale (Uni­ver­si­té Saint-Paul d’Ottawa) et spé­cia­liste des ques­tions de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive en milieu urbain, réha­bi­lite la muni­ci­pa­li­té comme un espace poli­tique et un vec­teur de trans­for­ma­tion sociale. Com­ment pen­ser le rôle des villes aujourd’hui, com­ment en repo­li­ti­ser les enjeux, et en chan­ger les ins­ti­tu­tions pour rame­ner du pou­voir dans les mains des citoyen·nes ? Une vision moti­vante face à la vision néo­li­bé­rale domi­nante et dépo­li­ti­sante de la ville vue comme une enti­té à gérer à la manière d’une entre­prise.

Qu’est-ce que le municipalisme, qu’on appelle aussi communalisme ?

Le muni­ci­pa­lisme, c’est l’idée que la trans­for­ma­tion de la socié­té, des ins­ti­tu­tions poli­tiques, de l’économie ou des rap­ports entre les gens peut se faire et doit se faire d’abord et avant tout dans les muni­ci­pa­li­tés, et non pas dans l’État-nation. Ce sont en effet les lieux pre­miers où il pour­rait y avoir une réap­pro­pria­tion des pou­voirs de déci­sion ain­si que le déve­lop­pe­ment de pos­si­bi­li­tés d’échanger et de débattre sur nos condi­tions d’existence. La com­mune peut donc se voir comme une sorte d’incubateur, de cata­ly­seur des inno­va­tions citoyennes et démo­cra­tiques exis­tantes qu’elle pour­rait pro­pul­ser. À condi­tion bien sûr que les citoyens arrivent à prendre le contrôle de ses ins­ti­tu­tions.

En Belgique ou en France, dans le langage courant, une commune c’est un arrondissement administratif. Mais ce mot renvoie aussi, dans l’imaginaire de gauche, à la Commune de Paris. Comment l’utilisez-vous ?

Le fait d’être l’échelle de gou­ver­ne­ment la plus proche des citoyens ne fait pas auto­ma­ti­que­ment de la com­mune un lieu de démo­cra­tie, de jus­tice ou d’égalité… Dans le muni­ci­pa­lisme, l’idéal de la com­mune n’est donc pas d’être une enti­té admi­nis­tra­tive comme une autre, mais bien de se consti­tuer comme une com­mu­nau­té poli­tique à part entière, com­mu­nau­té à laquelle les gens se sentent appar­te­nir et dans laquelle ils prennent des déci­sions ensemble. Pour cela, les com­munes doivent être appro­priées et trans­for­mées pour créer une forme d’autogouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Cet auto­gou­ver­ne­ment repose sur l’idée de base de la démo­cra­tie : l’autonomie. C’est-à-dire la capa­ci­té pour le peuple, pour les gens qui habitent dans un ter­ri­toire, de prendre les déci­sions qui les concernent ensemble et de manière directe, sans délé­ga­tion à des groupes de repré­sen­tants pro­fes­sion­nels devant gérer à leur place.

Dans mon livre, je fais réfé­rence à plu­sieurs expé­riences comme la Com­mune de Paris, mais aus­si à des villes à tra­vers l’histoire qui ont connu des formes de reprise en main des ins­ti­tu­tions par les gens, visant à per­mettre de prendre des déci­sions ensemble dans le cadre d’une démo­cra­tie directe, déli­bé­ra­tive et par­ti­ci­pa­tive.

Au-delà de la Commune de Paris, quels sont les exemples phares actuels qui peuvent illustrer le municipalisme ?

Un des cas les plus ori­gi­naux et les plus trans­for­ma­teurs qu’on peut voir à l’heure actuelle se déroule actuel­le­ment dans la région auto­nome du Kur­dis­tan syrien, le Roja­va. On y expé­ri­mente actuel­le­ment une forme de confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique, de coopé­ra­tion et d’autogestion basée sur les théo­ries du muni­ci­pa­lisme liber­taire. Il y a dans cette expé­rience de révo­lu­tion démo­cra­tique une dimen­sion assez tra­gique, et même dra­ma­tique puisqu’elle se déve­loppe alors même que les Kurdes se retrouvent au croi­se­ment de plu­sieurs conflits : la guerre civile syrienne, le com­bat contre l’État isla­mique et la répres­sion par la Tur­quie d’Erdogan.

L’autre exemple emblé­ma­tique se situe en Europe. Ce sont les « villes rebelles d’Espagne » comme Bar­ce­lone, Madrid, Séville ou Sara­gosse qu’on appelle aus­si les « mai­ries du chan­ge­ment ». Par­tant du constat qu’occuper les places ne suf­fi­sait pas à se réap­pro­prier les villes, des mou­ve­ments citoyens dans le sillage des Indi­gna­dos se sont alliés avec dif­fé­rents groupes pro­gres­sistes et éco­lo­gistes, avec comme moteur l’idée d’occu­per les ins­ti­tu­tions. Plu­sieurs des prin­ci­pales grandes villes espa­gnoles ont pu être conquises non pas par des par­tis tra­di­tion­nels, mais par des pla­te­formes citoyennes qui tentent de réin­ven­ter une démo­cra­tie radi­cale dans les villes. Elles sont deve­nues des incu­ba­teurs de chan­ge­ment et d’expérimentations extrê­me­ment dyna­miques en Europe.

En Bel­gique, la ville de Gand déve­loppe toute une expé­ri­men­ta­tion ins­pi­rante en termes de com­muns urbains pour faci­li­ter des tran­si­tions mul­ti­di­men­sion­nelles. Les com­muns, ce sont des res­sources par­ta­gées qui sont cogé­rées par des com­mu­nau­tés, par des groupes citoyens selon un modèle de ges­tion et de droits de pro­prié­té qui n’est ni la pro­prié­té pri­vée des moyens de pro­duc­tion, ni la pro­prié­té publique éta­tique, mais une forme de pro­prié­té col­lec­tive. À Gand, la ville par­ti­cipe direc­te­ment à l’élaboration et à la mise en com­mun des res­sources à tra­vers tout le ter­ri­toire.

Cette échelle municipale et locale, c’est la seule où il serait possible de mener des expérimentations démocratiques et de porter le changement social et l’émancipation ? C’est impossible dans un cadre régional ou étatique ?

L’idée de base du muni­ci­pa­lisme c’est qu’on doit d’abord trans­for­mer les ins­ti­tu­tions et la struc­ture dans laquelle on vit. La com­mune se veut ain­si un lieu d’expérimentation et de déve­lop­pe­ment d’initiatives, ini­tia­tives qu’on pour­ra ensuite dif­fu­ser à plus large échelle. Car si on n’est pas capable d’amener plus de démo­cra­tie, de pro­duire du chan­ge­ment à une échelle com­mu­nale, ça va être encore plus dif­fi­cile d’envisager ça sur une échelle plus large. Il s’agit donc d’essayer une forme de décen­tra­li­sa­tion du pou­voir, tout en ayant une arti­cu­la­tion entre ces dif­fé­rents niveaux. Il faut être capable de relo­ca­li­ser, de reter­ri­to­ria­li­ser les déci­sions au niveau éco­no­mique, sociale, poli­tique, et par la suite de recons­truire par la base un sys­tème à plus large échelle, au niveau régio­nal, par exemple dans le cadre d’un sys­tème confé­dé­ral. Mais ça ne veut pas dire qu’on doive ame­ner une forme de repli local ou qu’on puisse tout gérer au seul niveau local. Parce qu’il y a évi­dem­ment des enjeux qui touchent la région, qui touchent la nation, qui touchent le monde entier.

Mais les villes sont soumises, comme le reste des échelons, aux traités internationaux, aux logiques économiques néolibérales, à une certaine centralisation des pouvoirs par l’État … Est-il possible pour une entité urbaine de faire fi et se retirer de ces dynamiques-là ?

La grande dif­fi­cul­té du muni­ci­pa­lisme, c’est jus­te­ment d’opérer une trans­for­ma­tion pro­fonde de la socié­té dans un espace, dans un milieu, dans un cadre ins­ti­tu­tion­nel qui a des pou­voirs extrê­me­ment limi­tés et qui sont sou­mis à des pres­sions énormes comme les trai­tés de libres d’échange que vous évo­quiez.

On peut déjà noter des actes de déso­béis­sances de la part des villes. Ain­si, cer­taines d’entre elles se posi­tionnent comme étant des « zones hors des trai­tés de libre-échange ». Même si dans les faits, les gou­ver­ne­ments ou l’Union euro­péenne ont tou­jours la force d’obliger une muni­ci­pa­li­té à res­pec­ter les trai­tés de libre-échange, on constate tout de même que des com­munes peuvent poser des actes pour affir­mer qu’elles ont à cœur le bien public, la pro­tec­tion des citoyens, la pro­tec­tion des ser­vices publics etc. J’ai aus­si pu obser­ver en Bel­gique un grand nombre de villes qui se déclarent comme « ville hos­pi­ta­lière », qui refusent la stricte appli­ca­tion des contrôles et des « visites domi­ci­liaires » déci­dées par le gou­ver­ne­ment fédé­ral. On a aus­si consta­té ces formes de contra­dic­tion aux États-Unis lorsque Donald Trump vou­lait expul­ser des réfu­giés : des villes sanc­tuaires ont déso­béi et indi­qué qu’elles n’allaient pas appli­quer les décrets pris au niveau fédé­ral, au nom de la pro­tec­tion des citoyens quelles que soient leurs ori­gines. On voit donc se mul­ti­plier des prises de posi­tion et de confron­ta­tion avec des déci­sions prises à d’autres échelles jugées illé­gi­times ou injustes.

Par ailleurs, les grandes villes ont de plus en plus de pou­voir en termes éco­no­miques et de poids dans les déci­sions à l’échelle inter­na­tio­nale. Pour les plus petites com­munes, c’est quelque chose de dif­fé­rent car toute ville n’a évi­dem­ment pas le même pou­voir non plus. Mais la créa­tion d’une sorte de soli­da­ri­té inter­com­mu­nale entre les villes, de réseaux trans­na­tio­naux per­met­trait de don­ner un plus large poids aux villes qui auraient à cœur la jus­tice, la démo­cra­tie et la tran­si­tion éco­lo­gique.

Cette solidarité transnationale entre les villes, c’est ce que vous appelez une « coalition des villes rebelles » ?

Oui, une forme de « coa­li­tion des villes rebelle ». On pour­rait aus­si ima­gi­ner un appe­ler ça un réseau trans­na­tio­nal (ou trans­lo­cal) de muni­ci­pa­li­tés libres, franches, soli­daires ou démo­cra­tiques… C’est quelque chose qui se met déjà en place à l’heure actuelle. En juin 2007, s’est ain­si dérou­lé à Bar­ce­lone le pre­mier som­met inter­na­tio­nal muni­ci­pa­liste. Il a réuni des gens de près de 150 villes à tra­vers le monde : élus muni­ci­paux, par­tis poli­tiques pro­gres­sistes et éco­lo­gistes, comi­tés citoyens, réseaux et pla­te­formes qui en ont à cœur le droit à la ville, la démo­cra­tie forte, le loge­ment social, les enjeux de mobi­li­té, les enjeux d’inclusion, la ten­ta­tive de faire une tran­si­tion éco­lo­gique… On a pu consta­ter la mise en place d’une sorte d’écosystème qui rend pos­sible le par­tage d’expériences et d’idées pour essayer de construire un muni­ci­pa­lisme fort dans plu­sieurs villes à tra­vers le globe sur les cinq conti­nents.

L’expérience de confédéralisme municipale du Rojava qu’on évoquait se base notamment sur les écrits de Murray Bookchin, philosophe écologiste américain et théoricien du municipalisme libertaire. Comment la pensée libertaire, l’anarchisme ou le socialisme utopique sont-ils reliés à cette action de relocalisation de l’action citoyenne ? Que deviendrait l’État dans un monde où les villes se seraient coalisées ? Est-ce qu’on doit entendre le municipalisme comme une organisation pour aller vers une société sans État ?

Mur­ray Book­chine est l’un des prin­ci­paux auteurs qui a influen­cé mes réflexions et mon livre. C’est en effet l’un des pre­miers à uti­li­ser et à sys­té­ma­ti­ser le concept de muni­ci­pa­lisme, de com­mu­na­lisme comme une alter­na­tive à la fois au capi­ta­lisme et à l’État-nation cen­tra­li­sé. Il pro­pose un pro­jet glo­bal d’émancipation, de nou­velles ins­ti­tu­tions basées sur le prin­cipe d’une confé­dé­ra­tion des muni­ci­pa­li­tés libres. Dans son idéal, il y aurait une forme de double pou­voir avec une construc­tion de muni­ci­pa­li­tés qui pour­raient déve­lop­per les zones d’autonomie, se lier entre elles et pro­gres­si­ve­ment gru­ger du pou­voir à l’État. On irait alors vers une confron­ta­tion finale où les citoyens iraient peut-être du côté des muni­ci­pa­li­tés, consi­dé­rant que c’est vrai­ment là les lieux de la démo­cra­tie, de la légi­ti­mi­té et du pou­voir poli­tique. L’État-nation serait alors bri­sé et pour­rait se voir rem­pla­cé par une forme de confé­dé­ra­tion. On aurait encore une forme de délé­ga­tion par­tielle des pou­voirs des com­munes, mais avec des contrôles démo­cra­tiques, pour per­mettre d’avoir un sys­tème plus hori­zon­tal, et évi­ter concen­tra­tion des pou­voirs et bureau­cra­tie. Le pou­voir res­te­rait ancré dans les bases, c’est-à-dire dans les com­munes. C’est donc un pro­jet de dépas­se­ment du sys­tème éta­tique qui vise à le rem­pla­cer entiè­re­ment.

Dans mon livre, j’essaye de mon­trer que ce n’est pas la seule vision pos­sible du muni­ci­pa­lisme. C’est en effet un cou­rant très divers qui peut prendre des formes diverses selon les cultures et les régions et qui a des ver­sions com­pa­tibles et d’autres incom­pa­tibles avec l’idée d’État-nation. Avec par­fois des accents liber­taires et anar­chi­sants et d’autres fois, comme à Bar­ce­lone, por­té par une idée de socia­lisme muni­ci­pal et l’influence du mou­ve­ment des Indi­gna­dos, qui eux ne remettent pas en ques­tion l’État-nation. Car si ces nou­velles vagues de mou­ve­ments sociaux muni­ci­pa­listes cherchent à ame­ner un cer­tain idéal de démo­cra­tie forte et directe dans les villes, elles sont com­pa­tibles avec un mou­ve­ment qui sou­hai­te­rait « prendre d’assaut » l’État espa­gnol.

Dans mon livre, j’ai une posi­tion pour ain­si dire « agnos­tique » : dans cer­tains pas­sages, je mets l’accent sur le fait qu’il faut vrai­ment se cen­trer sur les muni­ci­pa­li­tés qui peuvent être jus­te­ment contre l’État, contre la cen­tra­li­sa­tion, et éven­tuel­le­ment deve­nir des lieux de refon­da­tion. Mais j’évoque éga­le­ment par­fois une nou­velle Répu­blique sociale. C’est-à-dire une forme de recon­fi­gu­ra­tion du sys­tème basé sur l’autogouvernement direct des villes et des vil­lages qui seraient regrou­pés entre eux, une forme qui ne serait pas l’Etat repré­sen­ta­tif bour­geois tel qu’on le connait actuel­le­ment, mais un nou­vel Etat qui n’a encore jamais exis­té. J’ai par­fois des influences liber­taires, par­fois des influences socia­listes et même par­fois des influences de cer­taines expé­riences sociale-démo­crates inté­res­santes. En fait, plu­sieurs publics peuvent se recon­naitre dans l’idéal muni­ci­pa­liste.

Votre livre met en lumière la question sociale dans la ville et rappelle que les luttes sociales ne concernent pas seulement le travail — sur lequel l’analyse de gauche se cantonne parfois -, mais aussi le milieu de vie. Selon vous le foyer de l’analyse doit être déplacé. Est-ce que ça revient à dire pour reprendre les termes d’Eduardo Mucita que « la nouvelle usine, c’est le quartier » ?

Oui, tout à fait. C’est l’idée que j’essaye d’explorer dans mon livre. Je met­trais cepen­dant quelques nuances parce que d’après moi mal­gré tout, il reste encore de nom­breuses formes d’exploitation, de domi­na­tion et d’oppression dans le milieu de tra­vail. Et ce par­fois de façon insi­dieuse, par des sys­tèmes de contrôle, de moti­va­tion par les indi­ca­teurs de per­for­mance, etc. qui crée dépres­sion et burn-out. Notons aus­si qu’une forme de recon­fi­gu­ra­tion du sys­tème éco­no­mique fait en sorte que les luttes dans le milieu du tra­vail deviennent par ailleurs plus com­plexes à mener. C’est un front et un com­bat qu’on doit bien sûr conti­nuer à déve­lop­per et à inves­tir.

Mais on ne doit pas se concen­trer que sur cet aspect. Dans le contexte actuel, notre éman­ci­pa­tion a selon moi plus de chance de se déve­lop­per par les milieux de vie, par des luttes sociales autour de nos condi­tions d’existence concrètes, celles qui touchent la ques­tion de l’espace public, de la mobi­li­té, de la jus­tice envi­ron­ne­men­tale, des nui­sances de pro­jets de déve­lop­pe­ment qui touchent les quar­tiers etc. Les luttes urbaines donc, mais aus­si des luttes extra-urbaines et rurales contre dif­fé­rents pro­jets d’extractions, gaz, mines, pro­jets inutiles qui ont d’ailleurs don­né lieu aux ZAD. Certes, on sort des milieux urbains, mais on touche d’après moi aux mêmes types d’enjeux puisqu’on est tou­ché dans nos lieux de vie par dif­fé­rents pro­jets indus­triels qui n’ont pas le consen­te­ment des popu­la­tions locales. Ce sont des luttes qui doivent être arti­cu­lées entre elles. Ce sont des lieux de mobi­li­sa­tion poten­tielle et de repo­li­ti­sa­tion forte où beau­coup de jeunes, de groupes dif­fé­rents, peuvent se retrou­ver, se recon­naitre, dis­cu­ter entre eux pour trou­ver des solu­tions pra­tiques et des reven­di­ca­tions afin d’améliorer concrè­te­ment leurs condi­tions d’existence.

On doit pen­ser les luttes dans leur ins­crip­tion au ter­ri­toire. On doit donc pen­ser l’émancipation comme une arti­cu­la­tion de dif­fé­rents fronts, dont le front muni­ci­pal. Le front du ter­ri­toire, on pour­rait dire du milieu de vie ̶ par­fois nié par la vision habi­tuelle de la gauche très foca­li­sée sur les luttes ouvrières ̶ doit être plus for­te­ment inves­ti poli­ti­que­ment.

Le municipalisme suppose une large participation de tous et toutes à la vie publique. Actuellement la « participation » des citoyens est souvent factice ou décevante parce qu’elle se limite à des réunions d’information ou à des consultations qui ont peu ou pas d’impact sur les décisions. Ce serait quoi une participation réelle ? Quel est le cadre qu’on pourrait mettre en place pour obtenir cette participation à l’échelle communale ?

Il faut en effet avoir un regard extrê­me­ment cri­tique sur cette notion de « par­ti­ci­pa­tion » qui est bien sou­vent appro­priée, ins­tru­men­ta­li­sée et récu­pé­rée (comme par ailleurs celles de « gou­ver­nance », de « déve­lop­pe­ment durable », de « tran­si­tion » ou d’« inno­va­tions sociales »…) et ne fait alors que repro­duire des sys­tèmes de domi­na­tion et la dis­tri­bu­tion des pou­voirs actuels.

Pour qu’elle soit effec­tive, la par­ti­ci­pa­tion doit en effet néces­sai­re­ment inclure un pou­voir déci­sion­nel. Si c’est uni­que­ment de l’information, de la consul­ta­tion, si les citoyens n’ont pas la capa­ci­té d’avoir une influence directe sur ce qui est fait, ne dis­posent pas de moyens, de méca­nismes ou de règles qui leur per­mettent d’avoir un poids dans les déci­sions qui sont prises, alors ce n’est pas de la par­ti­ci­pa­tion. On va peut-être « inclure » les gens, on va « entendre » ce qu’ils ont à dire, mais si les déci­sions sont prises à l’avance par des per­sonnes qui ont déjà le mono­pole de la déci­sion par la loi, c’est-à-dire les repré­sen­tants, alors ce n’est pas de la vraie par­ti­ci­pa­tion. Il faut don­ner du vrai pou­voir si on veut faire des réformes ins­ti­tu­tion­nelles.

Une fois qu’on a éta­bli que la par­ti­ci­pa­tion implique un pou­voir déci­sion­nel, cela peut se réa­li­ser à dif­fé­rent degré. On peut envi­sa­ger des formes d’autogestion, de démo­cra­tie directe pure. Mais aus­si des formes de co-construc­tion, de co-créa­tion ou de coges­tion. On peut ain­si pen­ser à une hybri­di­té des déci­sions qui ne serait pas uni­que­ment le seul fait des citoyens ou le seul fait des élus, mais où il y aurait plu­sieurs types d’acteurs. On peut même envi­sa­ger des gens tirés au sort qui auraient du poids dans cer­taines déci­sions. Dans tous les cas, on doit tou­jours se poser la ques­tion : « qui va avoir du pou­voir ? » c’est-à-dire « qui va avoir le poids de déci­der ? » Car c’est comme ça qu’on doit entendre la par­ti­ci­pa­tion citoyenne : redon­ner du pou­voir aux gens, par­ta­ger ce qui est actuel­le­ment concen­tré dans les mains des diri­geants pour faire cir­cu­ler et dis­tri­buer le pou­voir de la façon la plus large pos­sible.

Offrir des possibilités de participer ne suffit pas à ce que tout le monde participe. Comment impliquer des citoyens et citoyennes habituées à déléguer leur prise de décision ?

Ima­gi­nons en effet une grande révo­lu­tion : tous les élus décident de don­ner du pou­voir et déve­lop­per une forme de démo­cra­tie directe et par­ti­ci­pa­tive… Du jour au len­de­main, les gens ne vont pas néces­sai­re­ment s’approprier ces lieux de déci­sion et par­ti­ci­per, non seule­ment pour des ques­tions d’habitude, mais aus­si parce qu’ils n’auront pas déve­lop­pé ces dif­fé­rentes formes d’engagements citoyens indis­pen­sables pour que la démo­cra­tie soit vivante et dyna­mique. Il y a de très fortes chances que la par­ti­ci­pa­tion soit rela­ti­ve­ment faible. Ou alors qu’elle soit le fait de per­sonnes qui ont du temps du libre, de per­sonnes à la retraite, de per­sonnes édu­quées qui s’intéressent à la démo­cra­tie pour la démo­cra­tie. Com­ment faire ?

En fait, ce qui va faire par­ti­ci­per les gens, ce sont sou­vent des enjeux très pra­tiques, très concrets c’est-à-dire au sujet de situa­tions qui les touchent très direc­te­ment, qui vont avoir un impact direct sur leurs propres vies. Une fois ce pre­mier pas fran­chi, après avoir par­ti­ci­pé, sen­ti qu’ils pou­vaient avoir un poids sur les déci­sions et une influence sur leurs condi­tions de vie, les gens deviennent plus curieux, s’informent davan­tage et vont venir par­ti­ci­per à davan­tage de pro­ces­sus de déci­sion même si ça ne les concerne pas direc­te­ment. C’est donc l’exercice de la démo­cra­tie lui-même qui peut moti­ver les gens : la par­ti­ci­pa­tion citoyenne va ali­men­ter les condi­tions de pos­si­bi­li­tés de l’exercice de la démo­cra­tie de façon plus large dans une boucle ver­tueuse.

Une utopie techno-scientiste est très prégnante actuellement, celle des « smart cities », des « villes intelligentes » bardées de capteurs qui récoltent nos données. Grâce à la technique, nous dit le marketing de grandes compagnies high-tech, l’harmonie règnerait et les besoins de tous seraient comblés… Quelle lecture faites-vous de cette utopie urbaine techno-capitaliste ?

En fait, il y a dif­fé­rentes visions des smart cities. La vision domi­nante est tech­no-opti­miste. Elle se base sur l’idée du tech­no fix, c’est-à-dire du solu­tion­nisme tech­no­lo­gique : pour chaque pro­blème social, envi­ron­ne­men­tal, tech­nique, humain ou démo­cra­tique, il exis­te­rait une solu­tion tech­nique qui va tout résoudre. C’est une forme de grande naï­ve­té et même quelque chose de dan­ge­reux que de croire que mettre plus de cap­teurs, plus de tech­no­lo­gies numé­riques va, en soi, ame­ner le pro­grès et le bien-être. Sans comp­ter les enjeux éthiques, poli­tiques, sociaux et de contrôle social, liés à ces nou­velles tech­no­lo­gies ? Par exemple : à qui appar­tiennent les don­nées qui sont pro­duites par ces outils ? C’est un buzz­word qui est uti­li­sé par les dif­fé­rentes élites, les grandes com­pa­gnies qui cherchent à ins­tal­ler des sys­tèmes de contrôle sur les popu­la­tions et qui tend à avoir beau­coup d’influences sur beau­coup d’élus.

Mais, cela dit, un usage cri­tique, social et démo­cra­tique peut être fait de cer­taines tech­no­lo­gies numé­riques. Ain­si, elles peuvent ame­ner une cer­taine moder­ni­sa­tion admi­nis­tra­tive en appor­tant plus de trans­pa­rence des ins­ti­tu­tions publiques. Par exemple, pour rendre publiques et ouvertes des don­nées qui sont extrê­me­ment opaques à l’heure actuelle. Les citoyens pour­raient mieux voir ce qui se passe et pour­raient être plus à même après ça, d’avoir un impact direct, ou d’avoir une influence sur les déci­sions qui sont prises par les ins­ti­tu­tions.

Cer­taines tech­no­lo­gies peuvent éga­le­ment être un outil de par­ti­ci­pa­tion citoyenne per­met­tant de créer des liens de soli­da­ri­té entre des voi­sins d’une même ville, qui ne se connaissent pas du tout, de créer de nou­veaux lieux d’entraide, d’être capable dans une assem­blée où se prennent des déci­sions de les dif­fu­ser après, d’expérimenter des formes de démo­cra­ties directes au niveau numé­rique (qui ont aus­si leurs pièges) même si on ne pour­ra jamais rem­pla­cer la dis­cus­sion face à face, le fait de se voir, de s’entendre, de connaitre nos voi­sins.

Votre livre se termine sur le Manifeste « À nous la ville » qui appelle à la création d’un « front municipal ». Comment « prendre la ville » ?

Il faut orga­ni­ser de façon large un front muni­ci­pal c’est-à-dire une arti­cu­la­tion de mou­ve­ments muni­ci­pa­listes de gauche urbaine ou de gauche rurale, qui lie­rait des groupes éco­lo­gistes et citoyens dans une stra­té­gie com­mune de réap­pro­pria­tion de la démo­cra­tie, dans les com­munes, les villes et les vil­lages. On doit déve­lop­per des pla­te­formes, des lieux d’échange, et tis­ser dif­fé­rents réseaux qui per­mettent de par­ta­ger nos dif­fé­rentes expé­riences. Et qui pour­raient deve­nir le lieu d’une large coor­di­na­tion, de déve­lop­pe­ment d’alliances entre citoyens et élus de dif­fé­rentes villes, sen­sibles à la jus­tice sociale et envi­ron­ne­men­tale, pour essayer de déve­lop­per des ini­tia­tives com­munes afin de démo­cra­ti­ser les villes.

Jonathan Durand Folco, À nous la ville ! - Traité de municipalisme, Ecosociété, 2017

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