L’homme qui libérait les enfants soldats

Illustration : Mo Xia, sérigraphie et collage, 2011

Le Congo RDC a plon­gé depuis long­temps dans le gouffre des guerres civiles. À l’Est en par­ti­cu­lier, la guerre conti­nue, sans cesse ral­lu­mée depuis que les géno­ci­daires rwan­dais ont fait, depuis près de vingt ans main­te­nant, du Kivu leur base arrière pour la recon­quête du pou­voir à Kiga­li. Aucune guerre n’épargne les civils, mais ils auront cette fois souf­fert dans des pro­por­tions rare­ment atteintes. Les pillages, les viols sys­té­ma­tiques, les des­truc­tions de vil­lages, rien ne leur a été épar­gné. Jamais aus­si la tra­gé­die des enfants sol­dats n’a connu une telle ampleur. Mais depuis des années, des hommes se battent pour libé­rer ces enfants et leur rendre une vie digne.

Muna Murha­ba­zi anime le Bureau pour le volon­ta­riat au ser­vice de l’enfance et de la san­té (BVES). Il passe beau­coup de temps dans la brousse. Les groupes armés comptent des cen­taines d’enfants de moins de 18 ans. Mais l’armée natio­nale aus­si. Sur­tout depuis la fusion entre les troupes de rebelles avec celles de l’armée natio­nale, les Forces Armées de la Répu­blique Démo­cra­tique du Congo (FARDC). En rejoi­gnant l’armée, les milices ont ame­né leurs enfants sol­dats dans leurs bagages. À pré­sent, il faut sen­si­bi­li­ser les com­man­dants et négo­cier avec eux pour qu’ils démo­bi­lisent les enfants : « Pour convaincre, il faut pui­ser dans les normes juri­diques inter­na­tio­nales, natio­nales et cou­tu­mières. Ce ne sont pas les enfants qui doivent faire la guerre à la place des adultes, c’est contraire aux tra­di­tions afri­caines. Ce sont les adultes qui doivent pro­té­ger les enfants et non les enfants qui doivent pro­té­ger les adultes. Si tous les enfants de votre vil­lage deviennent des sol­dats pour mou­rir au front ou deve­nir voyous, com­ment vont évo­luer votre vil­lage et votre socié­té ? »

Bien que les enfants sol­dats repré­sentent 1 à 3 % des effec­tifs, les com­man­dants ne recon­naissent pas volon­tiers la pré­sence d’enfants dans leurs uni­tés parce qu’ils craignent la cour pénale inter­na­tio­nale. Ils pré­fèrent cacher les enfants que de les remettre.

Cer­tains ont été recru­tés de force. Cer­tains ont été convain­cus pour pro­té­ger leur com­mu­nau­té. Leur eth­nie. D’autres ont été pris dans les mines où ils exploi­taient de l’or ou du col­tan. Les plus jeunes ont 14 ans. « On leur amène des vête­ments et on change leur tenue mili­taire. Par­fois, on les amène nus dans nos voi­tures et on les habille dans nos centres, là où com­mence le pro­ces­sus de réin­ser­tion fami­liale et com­mu­nau­taire, un pro­gramme d’accompagnement psy­cho­so­cial, qui est pré­vu pour trois mois au cours des­quels on tente de modi­fier le com­por­te­ment mili­taire de l’enfant en com­por­te­ment civil. On a loca­li­sé les familles. On fait la média­tion et la pré­pa­ra­tion fami­liales et com­mu­nau­taires. Alors, on peut pro­cé­der à la réuni­fi­ca­tion fami­liale. »

Retour dans la famille

À plus de 90 %, les familles réagissent favo­ra­ble­ment. D’abord parce que les forces armées ont sys­té­ma­ti­que­ment sépa­ré ces familles d’avec leurs enfants. Les enfants sont recru­tés dans une région puis ame­nés dans une autre et ils n’ont pas de contacts fami­liaux pen­dant des années. Pour cer­taines familles, ces enfants n’existent plus. Quand des enfants meurent, les groupes armés n‘ont aucun devoir moral d’annoncer leur décès à leur famille. Donc pour ceux qui reviennent, cer­taines familles croient que ce sont des reve­nants. « Quand on vient pour leur annon­cer la nou­velle que leur enfant est libé­ré, ils pensent que nous leur appor­tons la nou­velle du décès de l’enfant. Alors à cette inquié­tude, suc­cède la joie. Quand le père est aux champs pour labou­rer, il arrête le tra­vail et va annon­cer la nou­velle à tout le monde. C’est seule­ment quand les enfants ont com­mis des exac­tions dans leur com­mu­nau­té, ou qu’ils ont com­mis des fautes graves dans leur famille avant de rejoindre les groupes armés, que les familles disent : “Vous venez nous annon­cer l’existence de cet idiot, com­ment pour­rons-nous nous occu­per de lui que nous avons vu inti­mi­der les adultes en cours de route ?” Mais sinon, toutes les familles veulent leurs enfants ».

Mais si les familles veulent revoir leurs enfants, pour­quoi tar­der ? Pour­quoi les gar­der plu­sieurs mois dans un Centre ? « Qu’il s’agisse des enfants de la rue ou des enfants sol­dats, la rue et la guerre trans­forment les enfants. Ils ont appris à fumer du chanvre. À prendre de la drogue. Ils ont par­ti­ci­pé à des exac­tions diverses comme les viols, les pillages, la vio­lence. C’est dif­fi­cile de les rame­ner tels quels dans leur famille. Les familles nous disent que ce sont des bombes à retar­de­ment. Il suf­fit de pas­ser une nuit dans un centre, pour se rendre compte que nous n’avons plus à faire à des enfants mais à des ani­maux sau­vages. Notre tra­vail consiste à les rendre à nou­veau humains. Dans 70 % des cas, en trois mois on y arrive et les familles nous remer­cient. »

Les centres pro­posent des acti­vi­tés créa­tives, récréa­tives, de l’éveil men­tal, de la prise de conscience, de la réflexion. On y amène les enfants à construire un pro­jet indi­vi­duel de vie. Cer­tains décident de retour­ner à l‘école. L’an der­nier, 27 ont eu leur diplôme d’État. 18 sont allés à l’université. D’autres, sou­vent plus âgés, choi­sissent un pro­jet de réin­ser­tion pro­fes­sion­nelle. D’autres choi­sissent des acti­vi­tés éco­no­miques. 99 % d’entre eux viennent de familles tel­le­ment pauvres que si un appui externe n’est pas mis en place pour sou­te­nir la réin­ser­tion, ce serait inutile voire dan­ge­reux de les rame­ner dans leur famille : « Dans les groupes armés, les enfants mangent mal, mais ils mangent aux côtés de leur com­man­dant. Ils ont un peu d’argent qui leur vient du pillage. S’ils ne retrouvent pas un envi­ron­ne­ment qui les sou­tient, ils ont la nos­tal­gie de retour­ner dans les groupes armés ou de rejoindre des bandes orga­ni­sées ».

Inver­se­ment, des enfants se « démo­bi­lisent » eux-mêmes. Les groupes armés font tout pour main­te­nir les enfants dans leur milice mais les enfants souffrent. Lorsqu’ils trouvent une occa­sion de s’échapper, ils s’enfuient. Cer­tains savent, par­fois par la radio, que des centres existent. Ils y viennent d’eux-mêmes. D’autres vont à la MONUC pour cher­cher pro­tec­tion et la MONUC les ramène chez Muna.

Un travail dangereux

Les Casques bleus de la MONUC sou­tiennent son action. Quand il va dans la brousse, ils lui offrent une escorte. Mais les Casques bleus ne parlent pas de langue afri­caine. La plu­part sont pakis­ta­nais. On peut comp­ter sur les doigts ceux qui peuvent par­ler ne serait-ce que l’anglais. Grâce à eux, la voi­ture de Muna ne peut pas être atta­quée en cours de route. Mais une fois arri­vés, ils ne peuvent pas entrer dans la brousse. Quand Muna et ses amis vont dans la brousse pour par­ler avec les com­man­dants des groupes armés, s’ils y res­tent une semaine, les Casques bleus res­tent sur la route une semaine à attendre leur retour. Tout ce qui peut leur arri­ver dans la brousse ne les concerne pas. Or la négo­cia­tion est tout sauf une par­tie de plai­sir. « On passe des moments très dif­fi­ciles. Tan­tôt nous sommes pris en otages. Tan­tôt on est mena­cés de mort. Ils pensent qu’on est mani­pu­lés par leurs enne­mis qui veulent les pri­ver d’effectifs. Ils nous traitent d’espions. Au CNDP, ils pensent que nous sommes mani­pu­lés par la Cour pénale inter­na­tio­nale et que nous sommes en train de cher­cher des preuves contre eux pour les faire juger. Quand nous allons dans l’armée, on nous parle tra­hi­son. Les ques­tions des Droits de l’homme et des Droits de l’enfant ne sont pas au pre­mier plan. Par­fois, on nous fait pas­ser devant un “tri­bu­nal”. Voi­là, vous êtes jugés, vous allez mou­rir tout de suite. D’autres groupes armés nous disent : vous êtes cinq dans la délé­ga­tion ? Nous allons vous remettre cinq enfants, mais vous, vous allez res­ter ici. Nous lais­sons par­tir les cinq enfants si vous deve­nez nos mili­taires. Il arrive qu’on négo­cie toute une jour­née. Ils nous disent, reve­nez dans trois jours. Trois jours après quand nous reve­nons, ils nous offrent des enfants de la rue qu’ils ont raflés entre-temps. Heu­reu­se­ment, les enfants de la rue nous connaissent. Dès que nous arri­vons, ils courent vers nous pour nous saluer. Le com­man­dant nous les pré­sente comme enfants sol­dats et nous pou­vons dire, c’est des blagues, ce sont des enfants de la rue, nous les connais­sons ». Et le pro­blème devient très impor­tant lorsqu’on aborde la ques­tion des filles. Parce que dans ces groupes, chaque sol­dat peut avoir, comme butin de guerre, une jolie fille de moins de 18 ans. « Sur tous les enfants que nous avons libé­rés, il n’y a que 3 % de filles. Ils libèrent les gar­çons, ils gardent les filles ».

Je suis optimiste

L’association de Muna a sau­vé plus de 2300 enfants depuis 2002. Mais elle tra­vaillait déjà en 1994 avec les enfants impli­qués dans le géno­cide au Rwan­da, les « craps », qu’il fal­lait sépa­rer des réfu­giés géno­ci­daires. 600 enfants entre décembre 1994 et octobre 1996, réin­té­grés dans les camps civils de leur pro­vince d’origine au Rwan­da. En 1998, l’association s’est aus­si occu­pée de 260 enfants des troupes de Laurent-Dési­ré Kabi­la qui avait recru­té des enfants mas­si­ve­ment. Au total, plus de 3000 enfants ont été sau­vés. « Je suis opti­miste parce qu’on a des résul­tats encou­ra­geants. L’Assemblée natio­nale a adop­té un code de pro­tec­tion de l’enfance. On a aus­si des mesures pra­tiques prises par les auto­ri­tés, nous tra­vaillons pour que ces auto­ri­tés les appliquent. Il y a assez de règles pour inter­dire le recru­te­ment, l’exploitation sexuelle, l’arrestation d’enfants. Et dès qu’elles sont pro­mul­guées, quand nous allons faire des négo­cia­tions, nous les trans­met­tons, nous les fai­sons connaître. Nous avons aus­si obte­nu la créa­tion d’un bureau qui s’occupe du désar­me­ment, de la démo­bi­li­sa­tion et de la réin­ser­tion des enfants. Nous avons un offi­cier de liai­son. Du côté des auto­ri­tés civiles, la police est deve­nue un par­te­naire. La com­mu­nau­té com­prend l’importance de notre tra­vail. Nous avons beau­coup d’amis à tra­vers le monde : des jour­na­listes, des ONG, des jeunes qui viennent tra­vailler pen­dant l’été avec des jeunes d’ici. Je suis opti­miste parce que pour 70 % des enfants que nous obte­nons, nous avons des résul­tats posi­tifs. »

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