Nelly Quemener

L’humour des minorités contre les hégémonies culturelles

Illustration : Alice Bossut

Nel­ly Que­me­ner, ensei­gnante-cher­cheuse en sciences de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion à l’Université de la Sor­bonne de Paris, retrace dans son livre « Le Pou­voir de l’humour » les évo­lu­tions du rire dans les médias fran­çais de 1980 à nos jours. Avec l’émergence du stand-up comme scène d’affirmation par et pour les mino­ri­tés eth­niques et l’irruption d’humoriste-femme inter­ro­geant les normes masculin/féminin, l’humour est deve­nu au cours des années 2000 une arme poli­tique pour les subal­ternes et un moyen de lutte contre les hégé­mo­nies cultu­relles domi­nantes.

Selon vous, les années 2000 marquent une rupture sur la scène du rire puisque vous notez l’émergence d’un humour développé par les catégories dominées ou subalternes. L’humour peut-il accompagner et porter des revendications ou des combats culturels dans la sphère publique ?

Effec­ti­ve­ment, on a connu le déve­lop­pe­ment impor­tant d’une scène de l’humour por­tée par les mino­ri­tés eth­no­ra­ciales. En fait, ça com­mence dès les années 90. On voit alors émer­ger des figures, des per­son­na­li­tés issues des mino­ri­tés à la télé­vi­sion comme Jamel Deb­bouze qui vont incar­ner un humour por­té par des jeunes de ban­lieue. Les années 2000 marquent un tour­nant : c’est l’avènement du stand-up[1] incar­né notam­ment par l’émission « Jamel Come­dy Club » (JCC), pro­duite par le même Jamel Deb­bouze. C’est un lieu qui se réap­pro­prie et reven­dique les codes du stand-up amé­ri­cain, et qui par ce biais, déplace l’humour hors du cadre habi­tuel en France, c’est-à-dire hors du café-théâtre plu­tôt « blanc ». La réfé­rence au stand-up désigne une sorte de res­source et per­met d’aborder plus fron­ta­le­ment des ques­tions iden­ti­taires à un moment où un dis­cours sur les iden­ti­tés n’est pas des plus accep­tés et accep­tables. À l’époque, par­ler de l’identité, c’était en effet prendre le risque d’être ren­voyé à des com­mu­nau­ta­rismes ou des par­ti­cu­la­rismes.

Il y a donc eu quelque chose dans ce type d’humour de très mar­qué au niveau poli­tique c’est-à-dire concer­nant sa capa­ci­té de sub­ver­sion des rap­ports de pou­voir que j’estime, dans mon approche cultu­ral stu­dies, être struc­tu­rants, c’est-à-dire les rap­ports sociaux de classes, de races et de genres. On peut l’observer d’une part dans les pre­miers sketchs de Jamel Deb­bouze qui prennent à rebours le sté­réo­type du « gar­çon arabe » dans une période alors for­te­ment mar­quée par des dis­cours se foca­li­sant sur les cités, l’insécurité, la délin­quance ou les mas­cu­li­ni­tés patriar­cales et vio­lentes qui pour­raient peu­pler les ban­lieues. Et d’autre part, avec l’avènement du stand-up dans les années 2000 qui met en selle et en scène des iden­ti­tés mul­tiples, notam­ment au JCC où plu­sieurs humo­ristes, des femmes et des hommes, des Blancs, des Arabes, des Noirs, des Asia­tiques, dans une logique de troupe, occupent l’espace en fai­sant des sketchs à la télé­vi­sion. Cette scène de l’humour a été un espace pri­vi­lé­gié de mise en scène des iden­ti­tés subal­ternes où ont pu s’opérer des dépla­ce­ments qui ne se retrou­vaient alors pas néces­sai­re­ment sur d’autres scènes de diver­tis­se­ment ou d’autres scènes poli­tiques.

Par­fois, la dimen­sion poli­tique est plus ambi­va­lente. « Omar et Fred » est un bon exemple à cet égard. Leur cap­sule humo­ris­tique « Le SAV des émis­sions », res­tée assez long­temps à l’écran, évoque à tra­vers toute une gale­rie de per­son­nages for­mant un ensemble de figures eth­no­ra­cia­li­sées, des méca­nismes de dis­qua­li­fi­ca­tion à l’égard des Noirs ou la ques­tion de la blan­chi­té[2] à tra­vers le per­son­nage de Fred. Le SAV réa­lise une mise à dis­tance par une mise en excès de la per­sonne noire ou de la per­sonne blanche. On peut ain­si faire une ana­lyse du « SAV » comme étant une forme « post-iden­ti­té ». Et on peut sans doute aus­si en faire une lec­ture poli­tique comme je l’ai ten­té. Mais en même temps, c’est moins évident puisque le dis­cours ne s’y énonce pas du tout comme poli­tique. On est loin du stand-up dont les pro­ta­go­nistes disent, dans une logique d’affirmation iden­ti­taire : « voi­là, moi je suis noir » ou « moi, je suis musul­man ». On est plu­tôt dans l’usage per­ma­nent de figures qui, tour­nées en ridi­cule et don­nées à voir de manière tel­le­ment exces­sive, mettent en lumière tout une série d’imaginaires colo­niaux.

Comment s’articule l’humour développé par les humoristes et celui de leurs publics ? Est-ce que l’un donne des armes aux autres au quotidien ? Est-ce que ça peut jouer comme un processus de capacitation ?

C’est en tout cas mon hypo­thèse pre­mière concer­nant ces scènes grand public, la culture télé­vi­suelle et popu­laire : les publics trouvent poten­tiel­le­ment dans ces repré­sen­ta­tions mino­ri­taires nou­velles, qui jusque-là n’existaient pas, des res­sources pour construire leurs propres iden­ti­tés et pour prendre posi­tion dans les rap­ports de pou­voir. Il fau­drait pou­voir confir­mer cette logique d’empo­werment par une grande étude sur la récep­tion de l’humour, mais, je pense que ces repré­sen­ta­tions sont aujourd’hui impor­tantes, peuvent ser­vir de modèles, don­ner à voir des hori­zons de pos­sibles, et faire émer­ger des dis­cours mino­ri­taires. Dis­cours qui peuvent être ensuite réap­pro­priés par des publics notam­ment ceux issus des mino­ri­tés. Néan­moins, le propre de l’humour étant de faire rire, on peut tout à fait ima­gi­ner que les publics se sai­sissent de ces sketchs comme étant du pur diver­tis­se­ment, sans en voir le côté poli­tique.

Il y a une dimen­sion tem­po­relle qui joue à cet égard. L’émergence sou­daine du stand-up dans les années 90 et 2000 a été une sorte de moment fon­da­teur qui a offert à de nom­breux publics de véri­tables res­sources pour se construire parce que c’était quelque chose de nou­veau et que cela venait com­bler un manque de repré­sen­ta­tions. Aujourd’hui, le stand-up s’est déve­lop­pé à plus grande échelle et de nom­breux humo­ristes issus des mino­ri­tés eth­no­ra­ciales opèrent sur dif­fé­rentes scènes de l’humour (y com­pris You­Tube). De ce fait, cette forme d’expression est deve­nue un dis­cours par­mi d’autres. Ce qui tend à enle­ver la force d’empo­werment de ces spec­tacles pour les publics eux-mêmes. Ceux-ci se rendent en effet peut-être moins compte aujourd’hui de la dimen­sion poli­tique de ce type d’humour, que c’est quelque chose qui peut ser­vir dans leur propre vie.

De quelle manière les humoristes-femmes des années 2000 ont-elles quant à elle déplacé des représentations dominantes ?

Dans les années 2000, il y a eu un moment d’émergence d’humoristes femmes en France dans la lignée de Flo­rence Fores­ti qui ont occu­pé l’espace télé­vi­suel de manière impor­tante et ont renou­ve­lé les codes de l’humour. Elles se sont dépla­cées de la simple mise en scène d’une fémi­ni­té ordi­naire, comme pou­vait le faire par exemple Anne Rou­ma­noff dans les années 90, vers une mise à mal des bina­rismes masculin/féminin en pro­dui­sant des per­son­nages plus ambi­gus, andro­gynes, dans une fémi­ni­té mas­cu­line ou une mas­cu­li­ni­té fémi­nine. Les deux cas para­dig­ma­tiques étant pour moi Flo­rence Fores­ti et son spec­tacle « Masculin/féminin » et Julie Fer­rier qui pro­pose un per­son­nage qui s’appelle Juliette qui est qua­si­ment non iden­ti­fiable d’un point de vue gen­ré – c’est-à-dire dont il est impos­sible de dire s’il s’agit d’une fille ou un gar­çon. L’analyse des sketchs révé­lait une mise en scène très forte d’une cor­po­ra­li­té, non pas sexua­li­sée mais qui devient par­ti­ci­pante active du res­sort du rire : il y avait vrai­ment un jeu du corps et du lan­gage de telle sorte que le corps de l’humoriste et du per­son­nage deve­nait l’objet d’une forme de paro­die et d’une mise en réflexi­vi­té per­ma­nente.

Du côté du stand-up, on a par exemple Clau­dia Tag­bo qui dis­cute dans ses pre­miers spec­tacles la fémi­ni­té noire, en ayant recours à des formes de mise en scène rela­ti­ve­ment exces­sive où elle se donne à voir comme une femme de pou­voir ren­voyant à un ima­gi­naire noir amé­ri­cain assez fort, proche de cer­taines icônes de la musique RnB ou rap, elle se met en scène comme la femme noire qui décide de sa sexua­li­té, des mecs avec qui elle veut aller. Elle a un jeu inté­res­sant avec le public en invi­tant le public à sexua­li­ser son corps pour ensuite prendre le contre­pied et ren­voyer le public dans ses retran­che­ments, dans ses atten­dus sté­réo­ty­pés et reprendre le pou­voir sur la situa­tion.

La dimension politique de ce type d’humour réside-t-elle dans sa capacité à remettre en cause les hégémonies culturelles ? À questionner des phénomènes comme la domination masculine, l’hétéronormie ou la blanchité ?

Quand je parle de capa­ci­ta­tion poli­tique, oui, je pense en effet clai­re­ment à un dis­cours contre-hégé­mo­nique. On peut citer quelques exemples issus du JCC de sketchs qui ont per­mis l’émergence de contre-dis­cours inédits au sein de la sphère publique en France dans les années 2000.

Ain­si, l’humoriste Tho­mas N’Gijol, dans son sketch « Le Super­man noir », revi­site des ima­gi­naires habi­tuel­le­ment très « blancs ». Même s’il est plu­tôt cari­ca­tu­ral dans son humour, il réac­tive la figure de l’Africain, en se la réap­pro­priant tout en étant noir lui-même. Il redis­cute la figure de Super­man pour l’amener du côté de l’identité noire, remet­tant en cause l’hégémonie blanche. Et il y a donc réap­pro­pria­tion de figure cari­ca­tu­rale par les mino­ri­tés elles-mêmes, comme une façon de reprendre la main sur cet ima­gi­naire-là. C’est presque une forme de réponse, 30 ans plus tard, aux sketchs de Michel Leeb et à sa figure de l’Africain par­ti­cu­liè­re­ment dis­qua­li­fiante.

On peut aus­si pen­ser à Pat­son, qui est dans la mise en scène de sa propre subal­ter­ni­té. Il est cor­po­rel­le­ment mar­qué par sa dif­fé­rence eth­no­ra­ciale, avec un accent pro­non­cé, il joue d’une cor­po­ra­li­té expan­sive et arrive avec des vête­ments tra­di­tion­nels qui le donnent à voir comme une figure car­na­va­lesque, dans l’excès de ces réfé­rences et de ces dif­fé­rences-là mais qui de fait, fédèrent des publics autour de lui car il est jus­te­ment dans cet excès-là. Cela relève d’une logique affir­ma­tive très forte. Il vient avec un dis­cours de mise en cause de cette domi­na­tion blanche lorsqu’il évoque le fait qu’il n’a pas pas­sé son bac car il n’y avait que des « bacs blancs » ou encore qu’il se sent légi­time à se garer sur des places han­di­ca­pées car être noir en France, c’est clai­re­ment un han­di­cap ! Il est dans la dési­gna­tion de méca­nismes de pou­voir et dans la pro­duc­tion d’un dis­cours non-vic­ti­maire qui dénote par rap­port au type de dis­cours acces­sible dans les médias grand public en France à ce moment-là.

Autre exemple, Alexis Mac­qard qui joue, lui, la mas­cu­li­ni­té blanche dans tout ce qu’elle a de plus cari­ca­tu­rale, avec un côté cynique, une cor­po­ra­li­té très sta­tique et qui désigne les moda­li­tés de main­tien à une posi­tion hégé­mo­nique de la blan­chi­té en évo­quant par exemple le fait qu’il y a tou­jours un Arabe pour déteste un Noir, un Asia­tique pour détes­ter un Noir etc., mais ensuite en pré­ci­sant qu’il y a tou­jours un Blanc pour détes­ter tout le monde, les Noirs, les Arabes, les Jaunes…

On peut aus­si évo­quer Blanche Gar­din qui met la blan­chi­té au cœur de son humour. C’est fla­grant, dans le « Inside Jamel Come­dy Club », une sorte de faux making-of de l’émission, où elle se met en scène dans un per­son­nage qui croit qu’elle est bien au-des­sus de la dif­fé­rence et des iden­ti­tés. Elle dit avec un ton très plat et très froid qu’elle adore la diver­si­té et les dif­fé­rences et que, elle, elle n’a pas d’identité car elle est blanche ! C’est inté­res­sant, car elle fait rire des méca­nismes par les­quels la blan­chi­té ne se donne pas à voir comme une eth­ni­ci­té comme une autre et se main­tient dans une hégé­mo­nie qui ne se donne pas à voir comme telle.

Vous avez constaté qu’à la fin des années 2000, se généralisait un certain humour d’actualité, et l’évacuation des problématiques des minorités du champ médiatique. Cet humour de commentaire politique, c’est celui qui domine actuellement ? Est-il moins subversif que l’humour qui a été porté par les minorités ?

Depuis la cam­pagne pré­si­den­tielle de 2007, les chro­niques humo­ris­tiques, notam­ment celles qui prennent place dans les mati­nales radios d’information, se sont énor­mé­ment déve­lop­pé. Cet humour d’actualité-là, se don­nait à voir comme un humour poli­tique à part entière en reve­nant aux tra­di­tions de la bouf­fon­ne­rie. Pour moi, il était impor­tant de s’interroger sur la dimen­sion réel­le­ment poli­tique. Or, l’analyse appro­fon­die de ce type de sketchs indique qu’il s’agissait d’un humour qui a ten­dance à pro­po­ser une vision rela­ti­ve­ment frag­men­tée du monde, moins dis­tan­ciée, notam­ment parce qu’il se pro­duit tou­jours en réac­tion à une actua­li­té en train de se faire (ce qui est sans doute plus par rap­port à l’actualité dans le cadre de dis­po­si­tifs radio­pho­niques quo­ti­diens). Et qu’ensuite, c’est un humour qui était davan­tage por­té, dans les années 2007-09, par des humo­ristes plu­tôt mas­cu­lins et « blancs », je pense à Sté­phane Guillon, à Didier Porte ou encore à Nico­las Can­te­loup, qui ne dési­gnaient pas leur point de vue situé sur le monde. Tout l’enjeu en termes de classe, de race, de genre était dès lors en par­tie éva­cué, ou consti­tuait en tout cas une dimen­sion non dite de ce type de chro­nique.

Mais depuis que j’ai mené ma recherche, ache­vée en 2010, des trans­for­ma­tions impor­tantes se sont dérou­lées avec l’apparition de chro­ni­queuses comme Sophie Aram, mar­quée par cet humour de bouf­fon­ne­rie, de cari­ca­ture, proche des anciens de Char­lie Heb­do, tra­ver­sé par cette tra­di­tion très fran­co-fran­çaise et en même temps elle-même est issue des mino­ri­tés, et dont cer­tains pans de son dis­cours sont mar­qués par ce point de vue situé.


[1] Le stand-up (de l’anglais stand-up come­dy) est un genre comique où un humo­riste seul en scène prend l’auditoire à témoin de manière infor­melle des his­toires qui lui sont arri­vées.

[2] La blan­chi­té est un concept issu des cultu­ral stu­dies et de la socio­lo­gie dési­gnant la construc­tion ins­ti­tu­tion­nelle et média­tique d’une « iden­ti­té blanche » majo­ri­taire et socia­le­ment gra­ti­fiante, rare­ment inter­ro­gée car non per­çues comme domi­nante. Voir à ce sujet l’ouvrage de Maxime Cer­vulle, Dans le blanc des yeux. Diver­si­té, racisme et médias (Amster­dam, 2013).

Le pouvoir de l'humour : Politiques des représentations dans les médias en France, Armand Colin,  2014

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