La lutte pour les mots : la proie pour l’ombre ?

Les mots en eux-mêmes ne sont rien, les situa­tions d’énonciation font tout. Les condi­tions de pro­duc­tion d’énoncés et, par­tant, de dis­cours idéo­lo­giques, sont les seules qui vaillent d’être consi­dé­rées et contre les­quelles il vaut de se battre. Ain­si qu’en témoigne dou­lou­reu­se­ment la cris­pa­tion sur le vocable « coti­sa­tion » (sociale), à se replier sur les mots, à la limite sur le dis­cours, la gauche ne réin­vente-t-elle pas le mou­lin à prières, dont l’efficacité sociale demeure douteuse ?

Un mot est une uni­té qui com­pose, avec quelques dizaines de mil­liers d’autres, le lexique d’une langue, pas la langue. L’exemple le plus connu de lexique est le dic­tion­naire : une stase, géné­ra­le­ment annuelle, de la plu­part des items lexi­caux en usage dans une langue.

Un mot aus­si banal que « rou­ler » fait l’objet de douze « défi­ni­tions », dans le Larousse en ligne (plu­tôt suc­cinct pour­tant) : les mots sont poly­sé­miques. Ajou­tons à ceci que les mots dénotent et connotent dans le même temps. La déno­ta­tion est de l’ordre du sens lit­té­ral d’un terme et la conno­ta­tion, elle, est de l’ordre des élé­ments de sens qui peuvent s’a­jou­ter au sens lit­té­ral. Ces sens — sub­jec­tifs, cultu­rels, impli­cites, etc. – sont extrê­me­ment dif­fi­ciles à sys­té­ma­ti­ser. « Voi­ture » et « bagnole » ont des déno­ta­tions sem­blables (véhi­cules à quatre roues, etc.). Leur conno­ta­tion est très dif­fé­rente : bagnole, est par exemple, conno­té péjo­ra­ti­ve­ment, ou consi­dé­ré comme popu­laire, etc.

DES MOTS AUX SITUATIONS D’ÉNONCIATION

Poly­sé­mie, déno­ta­tion et conno­ta­tion ne peuvent être déco­dées — ana­ly­sées notam­ment d’un point de vue poli­tique et socio­lo­gique — que dans les situa­tions d’énonciation c’est-à-dire dans les moments concrets qui mettent en jeu un émet­teur, un énon­cé, son récep­teur et les condi­tions de pro­duc­tion de l’énonciation. Situa­tions d’énonciation qui sont aus­si poten­tiel­le­ment infi­nies que le sont les émet­teurs, les récep­teurs, les énoncés.

Les énon­cés écrits ou oraux (pour res­ter dans le domaine de la langue) sont cor­rects ou non sur le plan gram­ma­ti­cal ou ortho­gra­phique, ils peuvent être com­po­sés d’un ou plu­sieurs mots. Un SMS est un énon­cé, à par­tir de quoi on voit où peut nous mener l’analyse de la situa­tion d’énonciation : son sta­tut ortho­gra­phique (pour ne prendre que cette unique et simple don­née) varie du tout au tout selon qu’il s’échange entre deux ado­les­cents ou entre un patron et son employé.

Et donc : si l’on prend la peine de repla­cer le mot, même aus­si som­mai­re­ment qu’ici, dans l’épaisseur et l’étendue de la matière lin­guis­tique, il semble abso­lu­ment évident qu’il ne peut en lui-même avoir aucun pou­voir. Dans la plu­part des cas, hors d’un énon­cé, il n’a même pas de signi­fi­ca­tion fixe (en rai­son de sa poly­sé­mie) et, pris dans un énon­cé, il en conserve poten­tiel­le­ment tant encore qu’il est néces­saire de se réfé­rer à la situa­tion d’énonciation, d’abord pour sim­ple­ment ten­ter de com­mu­ni­quer, ensuite pour pou­voir déco­der — par exemple pour effec­tuer un tra­vail de contes­ta­tion politique.

« UN DISCOURS PUISSANT, NON PAS VRAI, MAIS CAPABLE DE SE RENDRE VRAI »

À consi­dé­rer la ques­tion des condi­tions d’énonciation, on s’aperçoit que de la fabri­ca­tion d’un dic­tion­naire à l’envoi d’un SMS aucune des acti­vi­tés que nous avons décrites n’est neutre. La consti­tu­tion d’un lexique, par exemple, est de part en part tra­ver­sée par les luttes de pou­voir. On ima­gine assez faci­le­ment les débats — les luttes pour le pou­voir sym­bo­lique — que les entrées des mots « hack­ti­visme » et « ubé­ri­sa­tion » dans le Petit Larousse 2018 ou de la « post-véri­té » et du « bur­ki­ni » dans le Petit Robert ont pu sus­ci­ter au sein des comi­tés de rédac­tion. On voit bien, de sur­croit, que ces mots prennent leur sens de leur ins­crip­tion dans des situa­tions d’énonciation sou­vent polé­miques (ils ont récem­ment satu­ré le dis­cours média­tique) et leur entrée au dic­tion­naire peut avoir des effets eux-mêmes poli­tiques, notam­ment en ce qu’elle offi­cia­lise — en rai­son du pou­voir sym­bo­lique des dic­tion­naires — la conden­sa­tion sous un même vocable de phé­no­mènes sociaux com­plexes. Ain­si, une approche de l’effet poli­tique de la consé­cra­tion de ces ex-néo­lo­gismes pour­rait s’estimer à l’aune des dis­po­si­tifs énon­cia­tifs où il serait expli­ci­te­ment fait réfé­rence à leur entrée au dictionnaire.

La ques­tion qui s’inscrit en fili­grane dans les pré­sentes consi­dé­ra­tions est celle, non moins poli­tique que les pré­cé­dentes, du mys­tère qui conduit à croire qu’une lutte sociale pour­rait être rem­por­tée sur le ter­rain des mots. Qu’il suf­fi­rait de nom­mer l’injustice pour qu’elle com­mence à dis­pa­raitre – un peu comme une bonne incan­ta­tion ren­ver­rait aux enfers leurs démons. Il y a là, à notre sens, quelque chose qui res­sor­tit à la pen­sée magique — au sens de l’établissement enfan­tin (selon Pia­get, entre autres) d’un lien de cause à effet indu. Et, à tout le moins, une forte dom­ma­geable confu­sion entre les mots et l’idéologie, ce dis­cours puis­sant « non pas vrai, mais capable de se rendre vrai » et « de [se trans­for­mer] en méca­nisme agis­sant » comme l’écrivait Pierre Bour­dieu et Luc Bol­tans­ki1.

UN EXEMPLE CONCRET : LE LEXIQUE SALARIAL

On le sait, en régime capi­ta­liste, le salaire est le résul­tat, tou­jours pro­vi­soire, d’un com­pro­mis his­to­ri­que­ment déter­mi­né, éta­bli entre des ins­tances anta­go­nistes, les sala­riés (pour qui il s’agit d’un « reve­nu ») et les patrons (pour qui il s’agit d’une « dépense », d’une « charge »), Le com­pro­mis contem­po­rain décom­pose le salaire total en coti­sa­tions (c’est la « part socia­li­sée » du salaire qui ali­mente la sécu­ri­té sociale, dans toutes ses com­po­santes), en pré­compte (la part d’impôts pré­le­vée à la source) et en salaire net — le mon­tant perçu.

Si l’on veut dimi­nuer la dépense (selon le patro­nat) que le salaire consti­tue, la part socia­li­sée est un bon angle d’attaque : une dimi­nu­tion des coti­sa­tions reste dis­crète puisque le mon­tant per­çu sur le compte ban­caire demeure iden­tique. On passe ici sur les consé­quences de cette dimi­nu­tion sur l’ensemble de la sécu­ri­té sociale et que le sala­rié paie­ra en der­nier res­sort, par exemple, par une dimi­nu­tion de la part rem­bour­sée des médi­ca­ments ou par une exclu­sion plus rapide du chômage.

Pour la Fédé­ra­tion des Entre­prises de Bel­gique, il convient de réduire les charges sociales (les coti­sa­tions à la « Sécu ») parce qu’elles nuisent à la com­pé­ti­ti­vi­té, qui serait créa­trice d’emplois.

Pour Gérard Filoche, syn­di­ca­liste, comme pour la gauche en géné­ral, les « charges sociales, ça n’existe pas. Ce sont des coti­sa­tions sociales. Et les coti­sa­tions sociales, c’est magni­fique. »

Voi­là deux dis­cours (deux ensembles d’énoncés arti­cu­lés entre eux et por­teurs d’idéologie). Le pre­mier s’appuie sur un rai­son­ne­ment d’apparence éco­no­mique. Le second s’attache à réta­blir les mots dans leur ancienne véri­té, selon laquelle la sau­ve­garde de la sécu et des coti­sa­tions était une prio­ri­té com­mu­né­ment admise. Il est très lar­ge­ment dif­fu­sé par l’ensemble des sphères de la gauche. Mais voi­là le fait : le mon­tant des coti­sa­tions sociales dimi­nue conti­nu­ment depuis envi­ron 30 ans2.

LA CRISE DU MOUVEMENT OUVRIER PLUTÔT QUE CELLE DES MOTS

Seul le retour sur les situa­tions d’énonciation per­met de rendre compte des rai­sons pour les­quelles un dis­cours — patro­nal en l’espèce — s’est impo­sé et « règne aujourd’hui en maître notam­ment au sein de la sphère poli­tique, […], dans une large mesure au sein de la sphère média­tique qui en a fait sa vul­gate, de même qu’il a conta­mi­né bon nombre de cercles du monde aca­dé­mique » comme l’indique le socio­logue Alain Bihr3. Et des rai­sons pour les­quelles, inver­se­ment, l’énoncé « les coti­sa­tions, c’est magni­fique » n’a guère plus d’efficacité pra­tique qu’un mou­lin à prières.

On ne va pas refaire ici cette his­toire com­plexe, dont le pro­gres­sif effa­ce­ment du carac­tère inalié­nable de la coti­sa­tion sociale est un symp­tôme. Rete­nons qu’elle n’a rien de magique et qu’elle est le résul­tat d’une forte mobi­li­sa­tion de la classe domi­nante dans toutes ses com­po­santes et qu’elle a par­tie liée avec le ren­ché­ris­se­ment bru­tal du pétrole au début des années 1970 (une dépense, qu’il fal­lait com­pen­ser) et l’accession au pou­voir de repré­sen­tants du dis­cours domi­nant, dont Mme Thatcher.

Ce à quoi Alain Bihr ajoute : « tout ceci n’au­rait pu se pro­duire sans […] la pro­fonde crise dans laquelle est […] entré le mou­ve­ment ouvrier […], inca­pable de conce­voir et de mettre en œuvre des stra­té­gies et des tac­tiques, des formes de mobi­li­sa­tion, d’organisation et de lutte qui soient adap­tées aux nou­velles carac­té­ris­tiques de la situa­tion »4.

Le constat est impla­cable et rejoint ce qui inquiète ici : la confu­sion de l’ombre et de la proie ou le repli du mou­ve­ment ouvrier sur la défense d’un lexique, pour le coup inves­ti de pou­voirs inexis­tants, plu­tôt que le redé­ploie­ment de l’imagination com­bat­tive. Et de la lutte concrète.

  1. Pierre Bour­dieu et Luc Bol­tans­ki. « La pro­duc­tion de l’i­déo­lo­gie domi­nante » in Actes de la recherche en sciences sociales Vol. 2, n°2 – 3, juin 1976. La pro­duc­tion de l’idéologie domi­nante. pp. 3 – 73. Dis­po­nible en ligne ici.
  2. « La struc­ture du finan­ce­ment de la pro­tec­tion sociale a consi­dé­ra­ble­ment évo­lué depuis sa créa­tion en 1945. La part des res­sources pro­ve­nant des coti­sa­tions sociales a pro­gres­sé régu­liè­re­ment de 1950 à 1990, puis a stag­né de 1990 jusqu’à 1993, pour chu­ter régu­liè­re­ment […] depuis 1993, au pré­texte de res­tau­rer la com­pé­ti­ti­vi­té du com­merce exté­rieur et de favo­ri­ser la créa­tion d’emplois ». Article de Pas­cal Fran­chet « Oui, les res­sources de la Sécu­ri­té sociale baissent, mais pas parce qu’elle est trop géné­reuse ! ».
  3. Alain Bihr, La Nov­langue néo­li­bé­rale, Édi­tions Pages Deux, 2007. Dis­po­nible en ligne ici.
  4. Alain Bihr, op. cit.

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