Entretien avec Gauthier Chapelle

La nature : un fabuleux laboratoire technique et éthique

Gau­thier Cha­pelle est ingé­nieur agro­nome et doc­teur en bio­lo­gie. Ses réflexions sont par­ti­cu­liè­re­ment ori­gi­nales et nova­trices. Sur le plan pra­tique, au tra­vers du bio­mi­mé­tisme, car il démontre, à l’aide de nom­breux exemples, com­ment le labo­ra­toire de la nature peut être un modèle, même pour résoudre des pro­blèmes tech­no­lo­giques très poin­tus. Sur le plan éthique, car, avec Pablo Ser­vigne, il contre­dit le mythe domi­nant d’une nature et de rela­tions humaines fon­dées sur la com­pé­ti­tion et la concur­rence, au pro­fit des méca­nismes de la soli­da­ri­té et de l’entraide, véri­tables matrices des éco­sys­tèmes et des socié­tés depuis la nuit des temps.

Qu’est-ce que le bio­mi­mé­tisme que vous pré­sen­tez dans votre pre­mier livre « Le vivant comme modèle » ?

Le bio­mi­mé­tisme, c’est le fait de s’inspirer des meilleures idées du vivant, des autres espèces, pour les conver­tir en inven­tions humaines qu’elles soient tech­no­lo­giques ou orga­ni­sa­tion­nelles. Plus spé­ci­fi­que­ment, le bio­mi­mé­tisme a comme objec­tif de nous per­mettre de nous réins­crire dans une pers­pec­tive de dura­bi­li­té. Cela part de l’idée très simple et évi­dente que toutes les espèces qui nous entourent sont par défi­ni­tion durables puisqu’elles sont encore là, et qu’elles sont même géné­ra­le­ment plus anciennes que nous. Et qu’elles ont des tas de choses à nous apprendre sachant que nous, nous avons quand même quelques petits pro­blèmes de dura­bi­li­té à régler pour l’instant…

Ce qui est pas­sion­nant dans votre livre, c’est que vous conce­vez la nature comme un immense labo­ra­toire qui per­met d’inspirer même les tech­no­lo­gies les plus poin­tues de notre époque.

Oui, tout à fait. Les ingé­nieurs se glo­ri­fient par­fois d’innovations sans savoir que le vivant l’avait déjà inven­té parce qu’ils n’ont pas les connais­sances bio­lo­giques néces­saires pour s’en rendre compte. Je vais citer un exemple que j’aime beau­coup et qui est quand même déjà assez high-tech.

Pour fabri­quer la fibre optique qui nous sert au trans­fert d’informations, on chauffe de la fibre de verre à une tem­pé­ra­ture de plu­sieurs cen­taines de degrés. Or, cer­taines éponges, qui sont les ani­maux les plus pri­mi­tifs, réa­lisent cela à 2000 mètres de pro­fon­deur et à une tem­pé­ra­ture de 4 degrés depuis des cen­taines de mil­lions d’années. Elles pro­duisent des fibres de verre qui sont de la même qua­li­té voire de qua­li­té supé­rieure aux nôtres tout en consom­mant beau­coup moins d’énergie ! Voi­là typi­que­ment un bon exemple qui montre à quel point ça peut être utile de s’inspirer de la nature. Ain­si, à pré­sent, des cher­cheurs alle­mands ont réus­si à imi­ter les éponges, à s’en ins­pi­rer pour fabri­quer de la fibre de verre à froid.

Dans votre livre, vous évo­quez aus­si l’aérodynamique des trains à grande vitesse japo­nais Shin­kan­sen, ins­pi­rée du bec du mar­tin-pêcheur…

C’est un autre exemple clas­sique. Ce train à grande vitesse cir­cu­lait sur une ligne com­pre­nant beau­coup de tun­nels. À chaque fois que le train ren­trait dans un tun­nel, cela entrai­nait une com­pres­sion bru­tale de l’air pro­dui­sant de fortes vibra­tions. On a réso­lu cela de manière typi­que­ment bio­mi­mé­tique en se deman­dant qui, dans la nature, avait le même pro­blème. Or, les mar­tins-pêcheurs, ces oiseaux ren­contrent une dif­fi­cul­té simi­laire, eux qui passent fré­quem­ment de l’air à l’eau. En adap­tant la forme du bec du mar­tin-pêcheur à la loco­mo­tive du train, on a per­mis non seule­ment de réduire consi­dé­ra­ble­ment les vibra­tions, mais éga­le­ment de dimi­nuer la consom­ma­tion d’énergie de 10 %.

Vous êtes dans une démarche à la fois scien­ti­fique, mais aus­si spi­ri­tuelle, celle d’une rési­lience nou­velle avec le monde de la nature, d’une sym­biose avec les éco­sys­tèmes. C’est un nou­veau rap­port qu’il faut enga­ger avec elle ?

Cela change le regard qu’on porte sur les autres espèces. Pour quelqu’un qui ne connait pas le bio­mi­mé­tisme, les arbres consti­tuent juste du mobi­lier urbain. D’ailleurs quand ils sont malades, on les coupe et on les rem­place par d’autres, comme si c’était des choses. Mais quand on a étu­dié le fonc­tion­ne­ment d’un arbre et qu’on constate les pro­diges que repré­sentent la pho­to­syn­thèse en termes de cap­ta­tion de la lumière du soleil pour en faire des molé­cules du vivant, la cir­cu­la­tion des fluides, la résis­tance des racines qui s’accrochent entre elles et font qu’après l’ouragan Katri­na les bâti­ments sont par terre et les arbres sont tou­jours debout, vous com­pre­nez qu’on doit faire preuve d’un peu d’humilité. Et effec­ti­ve­ment la rela­tion change : on n’est plus dans « l’humain-sujet et tous les autres », autres qui seraient des objets à sa dis­po­si­tion, mais il peut enfin se déve­lop­per véri­ta­ble­ment une consi­dé­ra­tion, comme pour les anciens, envers ces espèces en regard de tous les savoirs qu’elles ont accu­mu­lés et qu’elles peuvent nous trans­mettre.

L’observation atten­tive que vous faites de la nature peut-elle conduire à une forme de spi­ri­tua­li­té, une nou­velle morale, une nou­velle éthique dans les rela­tions humaines ?

Le bio­mi­mé­tisme et les exemples qu’on vient de voir sont des exemples tech­no­lo­giques, mais il a un autre volet, moi qui m’intéresse encore plus. C’est ce qu’on appelle le « bio­mi­mé­tisme du troi­sième niveau » ou « bio­mi­mé­tisme orga­ni­sa­tion­nel ». Plu­tôt que de sim­ple­ment regar­der les « trucs » tech­no­lo­giques des espèces, on va regar­der com­ment les espèces forment entre elles des éco­sys­tèmes qui sont à la fois durables et adap­tables. Par exemple : com­ment les arbres, les cham­pi­gnons et les bac­té­ries qui coexistent dans une forêt ont-ils déve­lop­pé des rela­tions qui per­mettent à ces forêts de vivre, de s’adapter aux chan­ge­ments qui ont de tout temps exis­té avec le vivant et réus­si à durer ? Et une des grandes leçons qu’on peut tirer, c’est celle de l’importance de la coopé­ra­tion et de l’entraide.

C’est le pro­pos de L’entraide, l’autre loi de la jungle, livre que j’ai écrit avec Pablo Ser­vigne. On se rend en effet compte qu’on retrouve de l’entraide à tous les étages dans la nature. Elle ne nie pas l’existence de la com­pé­ti­tion et de la pré­da­tion mais par contre, elle la com­plète. Mais en plus, et c’est une vision qui est à pré­sent par­ta­gée par toute la dis­ci­pline bio­lo­gique de l’étude des sym­bioses, on consi­dère que les inno­va­tions issues de la coopé­ra­tion nous amènent très sou­vent plus loin que les inno­va­tions issues de la com­pé­ti­tion.

Ce que le vivant nous apprend aus­si, c’est que, si la com­pé­ti­tion est favo­rable à l’innovation, l’innovation dans la com­pé­ti­tion se déroule dans le but de sor­tir de la com­pé­ti­tion parce que la com­pé­ti­tion est quelque chose d’énergétivore, d’embêtant, de lourd à por­ter. Donc, quand on innove grâce à la com­pé­ti­tion, c’est parce qu’on veut sor­tir de la com­pé­ti­tion. Et le mieux qu’on puisse faire, c’est aller jusqu’à la col­la­bo­ra­tion avec le fameux 1 + 1 = 3. Quand deux espèces s’associent pour faire quelque chose, elles font quelque chose de com­plè­te­ment nou­veau. Les exemples sont innom­brables et ont per­mis au vivant de pas­ser des stades de com­plexi­té sans les­quels nous ne serions pas là pour en par­ler. Un exemple clas­sique, c’est celui de la mul­ti­cel­lu­la­ri­té, issue d’une pré­da­tion qui s’est muée en coopé­ra­tion et qui a per­mis à des bac­té­ries libres de s’associer pour for­mer un orga­nisme et voi­là, nous sommes des mul­ti­cel­lu­laires ! Sans cette ten­dance à la coopé­ra­tion, nous ne serions pas là.

Dans « L’entraide, l’autre loi de la jungle », vous cas­sez le modèle de l’imaginaire domi­nant, le mythe de la concur­rence et de la com­pé­ti­ti­vi­té géné­ra­li­sée, qui se tra­duit dans les modèles éco­no­miques domi­nants. Cette réha­bi­li­ta­tion de la coopé­ra­tion et de l’entraide semble abso­lu­ment fon­da­men­tale. Elle fonc­tionne tant sur le plan des sys­tèmes bio­lo­giques qu’au niveau des sys­tèmes sociaux, entre les humains eux-mêmes ?

L’entraide est par­tout et ce, depuis la nuit des temps, dès que les bac­té­ries sont appa­rues et qu’elles ont com­men­cé à col­la­bo­rer, pour faire un super rac­cour­ci pré­his­to­rique. Donc nous sommes issus de cela, nous savons main­te­nant que, nous-mêmes, nous vivons avec une com­mu­nau­té bac­té­rienne qui nous aide à digé­rer, à nous pro­té­ger d’autres bac­té­ries qui sont patho­gènes. Nous por­tons toute l’Histoire du vivant comme toutes les espèces actuelles. Nous sommes issus de cette longue His­toire et nous por­tons aus­si l’entraide entre nous. Les humains en par­ti­cu­lier sont une espèce extrê­me­ment sociale. Cela démarre très tôt, comme le montrent à la fois des études de bio­lo­gie, de socio­lo­gie et de psy­cho­lo­gie. On retrouve cela déjà dans la vul­né­ra­bi­li­té des jeunes mamans avant même d’accoucher. Les bébés naissent peu déve­lop­pés pour que la tête puisse sor­tir puisqu’elle est appe­lée à deve­nir tel­le­ment grosse. Ils naissent imma­tures avec une ter­rible vul­né­ra­bi­li­té qui ne fonc­tionne que grâce à l’entraide, au moins au sein de la famille et du groupe tri­bal.

Cultu­rel­le­ment, le cer­veau est câblé pour être très récep­tif à la culture de l’entraide. C’est vrai­ment inté­res­sant et si on pousse cette « ultra socia­li­té » plus loin. Les humains ont en effet une capa­ci­té à faire de l’entraide à une très grande échelle et avec des groupes très nom­breux. Voire même à s’entraider entre incon­nus à tra­vers des méca­nismes de soli­da­ri­té comme on les connait jus­te­ment à gauche. Il faut savoir que nous ne sommes pas les seuls à le faire. Les arbres et les cham­pi­gnons pra­tiquent cela depuis des mil­lé­naires : les cham­pi­gnons redis­tri­buent les sucres des grands arbres vers les petits arbres avec l’accord tacite des grands arbres. On est dans une époque où on ne fait que chan­ter la com­pé­ti­tion alors que dans la vie de tous les jours, l’entraide est fon­da­men­tale. La col­la­bo­ra­tion aug­mente même encore en situa­tion de contrainte exté­rieure, en situa­tion de pénu­rie. C’est quelque chose qui va en sens contraire du dis­cours cultu­rel de notre époque et que nous montrent par exemple cer­tains films hol­ly­woo­diens où quand une catas­trophe se pro­duit, on voit tout le monde cou­rir en se bous­cu­lant et en se mar­chant les uns sur les autres. En réa­li­té, cela ne se passe pas comme ça. Tous les socio­logues des catas­trophes ont obser­vé que les gens se sauvent la vie entre incon­nus et c’est cela le com­por­te­ment qui émerge dans un pre­mier temps, comme on l’a vu au Bata­clan, à la sta­tion de métro Mael­beek, quand les deux tours se sont effon­drées en 2001 ou encore avec l’ouragan Katri­na. Cela ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir un peu de panique qui tourne éven­tuel­le­ment mal, mais c’est une réac­tion com­plè­te­ment mino­ri­taire par rap­port à la soli­da­ri­té qui se déploie à ce moment-là.

On peut la voir aus­si à des échelles de temps plus longues. Moi, je suis très tou­ché par ce qui se passe autour des migrants au parc Maxi­mi­lien et de toute la mobi­li­sa­tion citoyenne actuelle qui les accueille. C’est une autre preuve qu’on peut s’entraider entre incon­nus et que cette entraide fait du bien. Il suf­fit pour s’en convaincre d’aller voir tous les témoi­gnages de ceux qui écrivent là-des­sus sur leur page Face­book et dans tous les jour­naux. Cela a d’ailleurs un pou­voir édu­ca­tif fabu­leux et cela montre encore une fois que nos enfants sont com­plè­te­ment dis­po­sés à l’entraide, qu’ils y vont natu­rel­le­ment, que ça les touche et qu’ils encou­ragent leurs parents à conti­nuer.

Quelle est votre vision de l’avenir : apo­ca­lypse ou apo­théose ? L’effondrement ou bien science et tech­niques vont-elles finir par nous sau­ver de tous les périls qui menacent l’humanité ?

Au départ, je pen­sais que le bio­mi­mé­tisme pour­rait consti­tuer une solu­tion radi­cale qui allait nous per­mettre de réa­li­ser la tran­si­tion. Mais j’ai croi­sé des chiffres il y a encore quelques jours : on a uti­li­sé autant de métaux en vingt ans que toute l’humanité avant nous… On est tou­jours sur une phase ascen­dante d’accélération. Les gaz à effet de serre ont aug­men­té de 60 % depuis le début du pro­ces­sus de Kyo­to. Et la COP21 nous a juste plon­gés un petit peu plus bas vu que c’est un accord dans lequel il n’y a pas de sanc­tions pré­vues. On connait donc un échec total de ce côté-là.

Je pense que nous allons joyeu­se­ment vers une sor­tie du pétrole qui n’est pas anti­ci­pée. Nous plai­dons dans toute nos réflexions pour la pré­ve­nir au mieux, mais on a beau­coup de mal à être enten­dus en rai­son notam­ment de la croyance selon laquelle la tech­no­lo­gie fini­ra tou­jours par nous tirer d’affaire. Or, en tant que scien­ti­fique m’étant plon­gé dans l’étude pro­fonde de ces pro­blèmes, je n’y crois plus…

Par contre, je crois aus­si dans le fait que, comme je l’ai évo­qué, et comme on l’a vu dans l’histoire humaine, lors de périodes d’effondrement et de pénu­ries, de l’entraide peut se déployer à une large échelle. Le pro­blème, c’est qu’on est en train d’arriver vers cette période d’effondrement avec une culture de la com­pé­ti­tion. Or, ça va être beau­coup plus com­pli­qué de gérer la pénu­rie dans le cadre d’une culture de com­pé­ti­tion. C’est pour­quoi on appelle de nos vœux à déployer des solu­tions sans pétrole dès aujourd’hui. Cela com­mence à émer­ger notam­ment dans l’agriculture. C’est aus­si ce que déve­loppe le mou­ve­ment des villes en tran­si­tion depuis déjà une dizaine d’années. Il s’agit d’anticiper, notam­ment cultu­rel­le­ment. Si ce mou­ve­ment n’a pas encore d’impact majeur et ne change rien aux indi­ca­teurs glo­baux, par contre, il pré­pare les gens autour de ce concept d’entraide pour le moment où il y aura des écrou­le­ments finan­ciers, éco­no­miques, cli­ma­tiques ou socio­po­li­tiques.

Il y a donc des che­mins d’espérance ?

En tant que bio­lo­giste et natu­ra­liste, j’ai une croyance très forte dans la puis­sance du vivant. Je vais le dire de façon un peu bru­tale : même si on per­dait 90 % de la popu­la­tion humaine, 10 % de sept mil­liards, cela ferait encore 700 mil­lions de per­sonnes vivantes sur Terre… Dans ce cas, par contre, l’empreinte éco­lo­gique, elle, se serait effon­drée et donc, l’impact de l’activité humaine aurait fort dimi­nué. Je n’ai donc pas de crainte sur la dis­pa­ri­tion de l’espèce humaine et encore moins sur celle de la pla­nète. La pla­nète en a vu d’autres… Même si on perd des espèces, et cela me fait très mal, toutes ces espèces qu’on entraine avec nous dans l’abime, le vivant s’en remet­tra. Par contre, nous, humains, nous aurons du mal.

Der­niers livres parus : Le vivant comme modèle, la voie du bio­mi­mé­tisme (Avec Michèle Decoust), Albin Michel, 2015 et L’entraide, l’autre loi de la jungle, (Avec Pablo Ser­vigne), Les Liens qui libèrent, 2017

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