La prophétie de Butler

Par Pierre Vangilbergen

C’était en 1970. Tony, Gee­zer, Bill et Ozzy sont quatre jeunes musi­ciens dans la ving­taine, issus de Bir­min­gham, en Angle­terre. Tous quatre sont pétris par le Jazz, le Blues et le Rock de l’époque. Jimi Hen­drix et Cream incarnent des sources d’inspiration. Atti­rés par l’aura que dégagent les films d’horreur et la magie noire, les quatre ado­les­cents décident d’insuffler cette ambiance dans leurs com­po­si­tions et en res­sortent un son plus lourd et plus sombre. Black Sab­bath était né.

Le 18 sep­tembre de cette année-là, le gui­ta­riste et chan­teur Jimi Hen­drix dépose son ultime souffle. L’histoire offi­cielle raconte qu’un mélange de médi­ca­ments et d’alcool lui aurait été fatal. En arrière-plan, cela fait presque quinze ans que le Nord et le Sud du Viet­nam s’entretuent. Les cinq der­nières années ont d’ailleurs été nour­ries à coups de napalm, aidées par l’entrée mas­sive des États-Unis dans le conflit, sous l’impulsion du pré­sident démo­crate John­son. Le 18 sep­tembre 1970, c’est aus­si le jour où sort Para­noïd, le second album de Black Sab­bath, conte­nant le titre War Pigs. Un hymne réso­lu­ment à l’encontre de la guerre du Viet­nam.

À cette époque, la jeu­nesse amé­ri­caine est for­te­ment oppo­sée à la bou­che­rie dans laquelle s’est englué leur pays. Il en va de même des jeunes Euro­péens, bai­gnés dans la mou­vance hip­pie. « Le mor­ceau était cen­sé au départ s’appeler Wal­pur­gis, un terme pour défi­nir un mariage sous magie noire, ou du moins quelque chose dans le genre… », raconte Ozzy Osbourne. « Et puis on a chan­gé cela en War Pigs et Gee­zer But­ler est venu avec ses sombres et lourdes lyrics à pro­pos de mort et de des­truc­tion1 ». Gee­zer, c’est le bas­siste de la bande. C’est aus­si le plus futé. Il s’explique : « La guerre était beau­coup plus cou­verte par la presse anglaise qu’américaine. Beau­coup de choses étaient tues aux Amé­ri­cains. Comme par exemple le fait que la femme du Pré­sident John­son, Lady Bird John­son, déte­nait une entre­prise de construc­tion de routes. Les Amé­ri­cains étaient envoyés bom­bar­der les routes au Viet­nam. Son entre­prise se ren­dait ensuite sur place, les recons­trui­sait et empo­chait tout l’argent. Ils ne racon­taient pas tout cela aux États-Unis. On a dès lors com­po­sé War Pigs parce que beau­coup de groupes amé­ri­cains avaient trop peur d’écrire sur la guerre. Il fal­lait donc qu’on le fasse2 ».

Sur un fond de sirène manuelle uti­li­sée durant la seconde guerre mon­diale, le mor­ceau évoque les corps brû­lant dans les champs, les lavages de cer­veau ou encore ces Porcs de la guerre, ceux au pou­voir qui consi­dèrent les sol­dats comme de la chair à canon. Reflet de ce qu’était la pen­sée anti­con­flic­tua­liste de l’époque, War Pigs devait éga­le­ment deve­nir le titre de l’album. Mais ce n’était pas l’avis du label, Ver­ti­go. « Contrai­re­ment à ce qui a pu être dit, Ver­ti­go n’a pas écar­té le nom War Pigs afin de ne pas frois­ser les Amé­ri­cains avec le Viet­nam. Ils ont sim­ple­ment pété un plomb avec Para­noid, un autre mor­ceau qui durait moins de trois minutes (ndla : alors que War Pigs en fait huit !). Ils ont pen­sé que ça pour­rait être dif­fu­sé à la radio. Une réelle oppor­tu­ni­té, vu qu’aucun groupe comme nous n’y était jamais pas­sé », raconte Ozzy Osbourne.

Le temps le dira quant à leurs puis­sants esprits ; Fai­sant la guerre juste pour le plai­sir ; Trai­ter les gens comme des pions sur un échi­quier. Qua­si un demi-siècle plus tard, les paroles de la fin du mor­ceau sont tou­jours au goût du jour. Neuf pré­si­dents se sont suc­cé­dé à la Mai­son Blanche depuis les atro­ci­tés du Viet­nam et bon nombre d’entre eux ont les mains macu­lées de sang. Lorsque Donald Trump déclare que « L’Iran est consi­dé­ré comme “le pre­mier spon­sor mon­dial du ter­ro­risme“3 » ou lorsqu’il était prêt à rap­pe­ler à la mai­son les 28 000 mili­taires basés en Corée du Sud, ce qui aurait été per­çu par le régime de Pyon­gyang comme un signe d’attaque immi­nente, on peut se dire que « Para­noïd » pour­rait être un cadeau à mettre sous le sapin du pré­sident amé­ri­cain. La pro­phé­tie de Gee­zer But­ler a encore de beaux jours devant elle.

  1. OSBOURNE Ozzy. I Am Ozzy, Sphere Edi­tions. 2009
  2. ANGLE Brad. « Tony Iom­mi and Gee­zer But­ler Talk « War Pigs » and Figh­ting Skin­heads », Gui­tar World. 19 février 2015
  3. OrientXXI. « Donald Trump, l’assassinat de Jamal Kha­shog­gi et… l’Iran ». 21 /11/2018