Misanthropie 4

Landru ou le crime par nécessité

Par Denis Dargent

Le same­di 25 février 1922, Hen­ri Dési­ré Lan­dru est guillo­ti­né dans la cour de la pri­son de Ver­sailles. C’est l’épilogue d’une affaire cri­mi­nelle qui aura tenu en haleine la France de l’immédiat après-guerre. L’année pré­cé­dente, en novembre, Lan­dru fut recon­nu cou­pable de l’assassinat de onze per­sonnes : dix femmes et le fils de l’une d’entre elles. Pen­dant la durée de l’instruction et du pro­cès, ce per­son­nage à la mine tour à tour sévère ou déta­chée, nia farou­che­ment les faits qui lui étaient repro­chés et opta pour un mutisme par­se­mé de quelques bou­tades. Du genre : « Si les femmes que j’ai connues ont quelque chose à me repro­cher, elles n’ont qu’à dépo­ser plainte ! »

Un trait d’humour qui sus­ci­ta l’hilarité dans la salle d’audience où se pres­sait le Tout-Paris.

Il est gla­çant de consta­ter com­bien, dans ces affaires à sen­sa­tion, le sort des vic­times finit tou­jours par faire l’objet de plai­san­te­ries dou­teuses. Mais il s’agissait ici, pour la plu­part, de faibles femmes

Si l’affaire Lan­dru pas­sion­na une opi­nion visi­ble­ment peu ras­sa­siée par les mas­sacres de la Grande Guerre et les ravages de la grippe espa­gnole, c’est sans doute en rai­son du contraste entre le mode opé­ra­toire de l’assassin et ses mobiles pour le moins ano­dins.

Avant d’entamer ses acti­vi­tés macabres, Lan­dru, né le 12 avril 1869 à Paris, sera connu (et plu­sieurs fois condam­né) pour des escro­que­ries diverses. Mena­cé d’une peine de relé­ga­tion (dépor­ta­tion au bagne de Guyane), il change de tac­tique à la veille du conflit, met­tant au point un impres­sion­nant cata­logue de fausses iden­ti­tés. À cette époque, Lan­dru est marié, père de quatre enfants et il a une mai­tresse. Les temps sont durs, mais la guerre a ses « avan­tages » dont il entend bien pro­fi­ter pour sub­ve­nir aux besoins des siens.

Se fai­sant pas­ser pour un homme veuf, dis­po­sant d’une cer­taine aisance, il va séduire, à tra­vers les petites annonces, des femmes seules (sou­vent veuves de guerre) qui pos­sèdent quelques éco­no­mies. Simu­lant sa propre pros­pé­ri­té, Fré­miet, Dupont, Guillet, etc. leur parle mariage et les invite à séjour­ner briè­ve­ment dans une vil­la iso­lée qu’il loue, d’abord à Ver­nouillet, puis à Gam­bais dans l’actuel dépar­te­ment des Yve­lines. L’homme entre­ra ain­si en contact avec près de 300 femmes ! Dix d’entre elles tom­be­ront dans le piège fatal de celui qui fut sur­nom­mé le Sire de Gam­bais.

Mu par une logique froide, Lan­dru, après avoir extor­qué les biens de ses vic­times, les tue, les découpe, inci­nère cer­tains mor­ceaux dans une cui­si­nière au char­bon et fait dis­pa­raitre les restes.

On ne retrou­ve­ra d’elles que quelques frag­ments, mêlés de cendres… Métho­dique, le tueur eut pour­tant la mal­adresse de noter le nom de ces femmes dans un car­net. C’est ce qui empor­ta la déci­sion des jurés, dans cette affaire de meurtres res­tée sans cadavres.

En 1962, Cha­brol réa­lise un (excellent) film consa­cré à l’assassin, sim­ple­ment inti­tu­lé Lan­dru. Dans un livre consa­cré au cinéaste, le cri­tique Joël Magny écrit : « La guerre révèle au grand jour les fon­de­ments de la socié­té. Au lieu de géné­rer la paix, ils encou­ragent le meurtre col­lec­tif, s’appuient sur la des­truc­tion mas­sive pour assu­rer sa sur­vie. (…) Lan­dru a per­cé le secret de la socié­té. Dans un monde fon­dé sur le crime, on ne sur­vit que par le crime, on ne s’élève qu’en étant un grand cri­mi­nel. Dès lors, sa séré­ni­té pen­dant le pro­cès est abso­lue » (Éd. Cahiers du ciné­ma, 1987).