Le dollar vaudra toujours plus que l’euro

Par Jean Cornil

Pre­nez un billet de un dol­lar et un billet de cinq euros. Com­pa­rez-les.

Ver­sant mon­naie euro­péenne : un arc de triomphe antique et un aque­duc, le dra­peau euro­péen, le sigle de la banque cen­trale et un numé­ro. Pas de por­trait ni de visage, ni de date, ni de lieu, ni de devise. « Visuel d’ordinateur, pic­to­gramme passe-par­tout, mar­ke­ting et desi­gn aux­quels per­sonne ne peut s’identifier » écrit Régis Debray1.

Ver­sant outre-Atlan­tique, le dol­lar, soit la sym­bo­lique de deux siècles d’histoire : Georges Washing­ton en por­trait, aigle, pyra­mide, « In God We Trust », devise latine, treize colo­nies fon­da­trices, puis­sance de l’État… Den­si­té du billet vert face à notre billet de Mono­po­ly qui ne raconte rien et sym­bo­lise si peu. Mal­gré les varia­tions du taux de change, un dol­lar sera tou­jours plus puis­sant qu’un euro. Se limi­ter à l’économie du grand mar­ché sans âme explique, pour une part, la désaf­fec­tion de tant de peuples à l’égard du pro­jet euro­péen. Une grande sur­face, aus­si vaste soit-elle, peine à enflam­mer les cœurs et à peser dans la géo­po­li­tique. Les USA pos­sèdent toutes les supré­ma­ties, éco­no­mique, finan­cière, tech­no­lo­gique, cultu­relle, juri­dique et sym­bo­lique. Un simple coup d’œil com­pa­ra­tif sur deux petits bouts de papier nous le rap­pelle cruel­le­ment.

Et ce, même si la Cour d’appel de Cali­for­nie vient de reje­ter la demande de droits d’auteur au pro­fit du singe macaque Naru­to par une asso­cia­tion de pro­tec­tion des ani­maux. Naru­to, qui vit dans une réserve ani­ma­lière en Indo­né­sie, avait en effet sub­ti­li­sé l’appareil pho­to d’un repor­ter et s’était pris en sel­fie sur fond de jungle. Et il s’est tout natu­rel­le­ment retrou­vé à la une des réseaux sociaux, et dans le livre du pho­to­graphe consa­cré aux grands singes. D’où la demande de copy­right puisque l’auteur du cli­ché était bien Naru­to lui-même et non le pho­to­re­por­ter. La Cour a esti­mé que seuls des humains avaient la capa­ci­té de por­ter plainte et que, dans ce cas pré­cis, la pho­to n’appartenait à per­sonne. Vic­toire donc de l’humain. Nar­cisse ne vit que chez nos sem­blables. Être atta­qué en jus­tice par un singe se ter­mine, pour le moment, bien pour l’humain.

Pour­tant, raconte Vin­ciane Des­pret, un juge­ment de 1713 au Bré­sil, a condam­né les moines d’un monas­tère à offrir chaque année un tas de bois aux ter­mites qui ron­geaient les fon­da­tions de leur éta­blis­se­ment, car elles sont aus­si des créa­tures de Dieu et elles ont donc le droit de se nour­rir. Face à la plainte des moines suite à l’effondrement d’une par­tie du monas­tère, l’avocat des ter­mites plai­da le droit de s’alimenter et la négli­gence des moines. Convain­cus par les argu­ments, les juges ordon­nèrent quand même aux ter­mites de quit­ter l’établissement et de se limi­ter aux stères de bois livrés par le per­son­nel ecclé­sias­tique.

Ces deux regards, por­tés au billet et à l’animal, pour­raient tra­duire le carac­tère pro­fon­dé­ment sym­bo­lique de l’humain. Nous ne nous conten­tons pas de ce qui est. Nous avons l’irrépressible besoin de nous construire, par les valeurs, le rêve et l’imagination, au-delà de notre fini­tude tra­gique. En nous trans­cen­dant col­lec­ti­ve­ment comme le sug­gère le dol­lar par sa pro­fu­sion de sym­boles. En pro­je­tant indi­vi­duel­le­ment notre huma­ni­té au-delà de l’espèce humaine. Comme le sel­fie de Naru­to.

À défaut, nos exis­tences en devien­draient comme rétré­cies, arides et appau­vries.

  1. Régis Debray, Allons aux faits, Gal­li­mard, 2016