Le progrès est-il un programme politique ?

Illustration : Marion Sellenet

Hubert Guillaud est jour­na­liste et blo­gueur, auteur pro­li­fique d’analyses sur inter­net et le numé­rique notam­ment au sein du jour­nal en ligne InternetActu.net dont il est le rédac­teur en chef. Il déve­loppe une ana­lyse pas­sion­nante au fil de ses billets sur les logiques des tech­no­lo­gies contem­po­raines, sur le conte­nu poli­tique sous-jacent de leurs usages et de leurs dis­cours.

La Silicon Valley (notamment au travers des GAFAM, Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, ces 5 méga-compagnies américaines qui trustent les technologies numériques) a-t-elle un programme politique ?

La Sili­con Val­ley n’a pas de « pro­gramme » à pro­pre­ment par­ler, autre que le capi­ta­lisme, la crois­sance et l’innovation tech­no­lo­gique. Mais ces trois prin­cipes n’en forment pas moins un pro­gramme poli­tique à part entière. La cri­tique mar­xiste nous a mon­tré depuis long­temps que le capi­ta­lisme était bien un pro­gramme poli­tique. La cri­tique éco­lo­gique, et notam­ment ceux qui portent la ques­tion de la décrois­sance, a sou­li­gné les limites et les risques de la crois­sance éco­no­mique — et le réchauf­fe­ment cli­ma­tique la rend émi­nem­ment pré­gnante. Par contre, poli­ti­que­ment, la cri­tique du pro­grès a tou­jours eu plus de mal à s’exprimer ou à faire pro­gramme poli­tique. La recherche de l’efficacité, du per­fec­tion­ne­ment, de l’amélioration tech­nique, sociale, éco­no­mique, poli­tique, médi­cale… la recherche d’un « mieux-être » de « l’optimisation », de l”« amé­lio­ra­tion » de nos exis­tences, est une carac­té­ris­tique, une aspi­ra­tion pro­fon­dé­ment humaine, qui, de prime abord, semble « apo­li­tique ». Mais qui néces­si­te­rait d’être pro­fon­dé­ment inter­ro­gée, à la suite de pen­seurs comme Jacques Ellul, Ivan Illich, Ulrich Beck et tant d’autres.

Le pro­blème est que la cri­tique du pro­grès se cris­tal­lise le plus sou­vent dans une tech­no­pho­bie, dans un rejet du pro­grès tech­nique, qui n’arrive pas à dis­tin­guer ce qui relève de la tech­nique et ce qui relève de son ingé­nie­rie, c’est-à-dire de la manière dont elle est implé­men­tée. Or, si la tech­nique n’est jamais neutre, la façon dont elle est conçue, déve­lop­pée, implé­men­tée est essen­tielle pour dis­tin­guer ses effets.

Contrai­re­ment à ce qu’on pense trop sou­vent, inven­ter une arme n’est pas neutre : ça reste une arme. Les orga­nismes géné­ti­que­ment modi­fiés ou la géo-ingé­nie­rie peuvent être ana­ly­sés de manière neutre, mais la façon dont ils sont implé­men­tés ou pro­mus par leurs tenants, elle, ne l’est aucu­ne­ment. De même, les autres formes d’innovation, sociales ou poli­tiques, ne sont pas indé­pen­dantes de la manière dont elles sont réa­li­sées.

Cela dit, on trouve tout de même dans la Sili­con Val­ley de nom­breux entre­pre­neurs, et non des moindres, qui adhèrent à des pro­grammes poli­tiques ou phi­lo­so­phiques. C’est notam­ment le cas de deux grands mou­ve­ments de pen­sée qui s’expriment notam­ment dans le milieu de l’entrepreneuriat tech­no­lo­gique amé­ri­cain (mais pas seule­ment) : le cyber­li­ber­ta­ria­nisme et le trans­hu­ma­nisme.

Qu’est-ce que le cyberlibertarianisme ?

Le cyber­li­ber­ta­ria­nisme est un cou­rant poli­tique on ne peut plus libé­ral qui trouve ses sources dans « l’idéologie cali­for­nienne » et désigne une col­lec­tion d’idées qui relie l’enthousiasme exta­tique pour des formes de média­tions élec­tro­niques avec des idées liber­taires radi­cales, de droite.

Pour David Golum­bia auteur d’un remar­quable article d’analyse sur ce sujet dans Jaco­bin, le maga­zine socia­liste américain,les tenants de cette uto­pie se retrouvent sous quelques slo­gans simples comme : « l’informatisation nous ren­dra libres » ou « l’informatique est la mère de toutes les solu­tions ». Par­mi ces tech­no-enthou­siastes, Golum­bia range nombre de gou­rous des nou­velles tech­nos : Jim­my Wales, le fon­da­teur de Wiki­pé­dia, Eric Ray­mond, le théo­ri­cien du mou­ve­ment open source, John Per­ry Bar­low, le cofon­da­teur de l’Electronic Fron­tier Foun­da­tion, Kevin Kel­ly, l’ancien édi­teur de Wired, le finan­cier Peter Thiel, l’entrepreneur Elon Musk, Julian Assange, le cofon­da­teur de Google Ser­gey Brin et les membres du Front de libé­ra­tion de la tech­no­lo­gie… Dans la forme la plus aiguë du cyber­li­ber­ta­ria­nisme, l’expertise infor­ma­tique est consi­dé­rée comme direc­te­ment appli­cable aux ques­tions sociales.

Le cyber­li­ber­ta­ria­nisme est donc une forme poli­tique ultra-libé­rale qui puise pour­tant ses valeurs dans des prin­cipes qui ont long­temps été des prin­cipes de gauche. Pour ses tenants, la tech­no­lo­gie et notam­ment les tech­no­lo­gies numé­riques pro­duisent de la col­la­bo­ra­tion, de la décen­tra­li­sa­tion, de la dé-hié­rar­chi­sa­tion… Mais ces prin­cipes appa­raissent plus comme ceux d’un nou­veau stade du capi­ta­lisme fon­dé sur la dis­pa­ri­tion totale de l’État au pro­fit d’une auto-orga­ni­sa­tion par le mar­ché. Der­rière l’ouverture, la liber­té, la démo­cra­tie radi­cale et l’innovation, on trouve un dis­cours anti-ins­ti­tu­tions qui ne valo­rise que la liber­té indi­vi­duelle au détri­ment de toutes liber­tés col­lec­tives, qui porte au pinacle la méri­to­cra­tie au détri­ment de l’égalité. Or, comme le sou­ligne la phi­lo­sophe Chan­tal Jac­quet dans son livre Les Trans­classes ou la non-repro­duc­tion, l’ascension sociale a peu à voir avec la volon­té ou le mérite. L’ambition est plus une consé­quence qu’une cause. Nombre d’études montrent d’ailleurs que l’entrepreneuriat tech­no­lo­gique est on ne peut plus sec­taire et inéga­li­taire. Il est le fait d’une domi­na­tion d’une classe sociale (blanche, jeune, mas­cu­line, diplô­mée et for­tu­née) sur les autres, contre les autres.

Comme le dit David Golum­bia, les posi­tions idéo­lo­giques du cyber­li­ber­ta­ria­nisme sont acti­ve­ment des­truc­trices des poli­tiques de gauche, car elles s’en reven­diquent presque tout en déni­grant le gou­ver­ne­ment tout autant que les néo­li­bé­raux. Au final, elle abaisse les résis­tances aux incur­sions libé­rales dans une grande varié­té de sphères poli­tiques, en pro­mou­vant l’individualisme dans l’action poli­tique et en désa­mor­çant toute résis­tance au pou­voir capi­ta­liste.

« Les cyber­li­ber­ta­riens se concentrent sur la pro­mo­tion d’outils, d’objets, de logi­ciels et de poli­tiques dont le prin­ci­pal attri­but est d’échapper à la régle­men­ta­tion et à l’application de la loi par l’État. Ils dépeignent sys­té­ma­ti­que­ment le gou­ver­ne­ment comme l’ennemi de la démo­cra­tie plu­tôt que sa réa­li­sa­tion poten­tielle. En géné­ral, ils refusent d’interpréter le pou­voir des entre­prises sur le même niveau que le pou­voir gou­ver­ne­men­tal et sug­gèrent le plus sou­vent que des socié­tés comme Google ou Face­book ne devraient dépendre d’aucun contrôle gou­ver­ne­men­tal. » En fait, explique-t-il, quand les liber­ta­riens parlent de liber­té, ils l’utilisent dans une accep­tion dif­fé­rente de celle que nous pré­su­mons : pour eux, la liber­té n’est pas autre chose que la liber­té éco­no­mique. Les mots-clefs qu’ils uti­lisent à l’envi – comme « libre », « ouvert », « inno­va­tion » ou « effi­ca­ci­té » – sont des valeurs abs­traites qui plaisent autant à des gens de gauche que de droite.

Et le transhumanisme ?

Le trans­hu­ma­nisme, lui, est un cou­rant phi­lo­so­phique plus connu. Il défend l’idée que le pro­grès tech­nique, la science, la méde­cine ont pour but d’améliorer les carac­té­ris­tiques phy­siques et men­tales des êtres humains. Pour eux, les bio­tech­no­lo­gies, l’intelligence arti­fi­cielle, les sciences cog­ni­tives, les nano­tech­no­lo­gies et l’informatique… ont pour objec­tif de dépas­ser notre condi­tion humaine, de trans­for­mer l’homme, d’en faire un post-humain, un cyborg… qui pour­ra, demain, télé­char­ger son esprit pour le faire vivre éter­nel­le­ment dans des machines. Ce cou­rant de pen­sée est ani­mé par quelques pen­seurs comme Nick Bos­trom, Anders Sand­berg, Mar­vin Mins­ky ou Ray Kurz­weil… Mais plus que ces gou­rous qui ne sont peut-être pas si écou­tés que cela, il prend ses racines dans le milieu de la méde­cine, de la science et de l’ingénierie, et a aujourd’hui nombre d’adeptes dans les milieux de l’entrepreneuriat tech­no­lo­gique amé­ri­cain, notam­ment chez Google. Cali­co, l’une de ses filiales, a ain­si pour but avoué de « tuer la mort », pas moins.

Le trans­hu­ma­nisme est un monstre engen­dré par le pro­grès médi­cal conti­nu. Comme le dit le chi­rur­gien et essayiste Laurent Alexandre le trans­hu­ma­nisme est un cou­rant d’idée qui va se réa­li­ser sans débat. Parce qu’il pro­pose avant tout l’augmentation de l’espérance de vie par les tech­no­lo­gies. Or tout le monde sou­haite « moins souf­frir, moins vieillir et moins mou­rir ». Les pro­grès médi­caux repoussent sans cesse ce qu’est l’humain sans ren­con­trer grande contes­ta­tion. Les tech­no­lo­gies les plus trans­gres­sives sont mas­si­ve­ment accep­tées par tous. Nul ne s’oppose au cœur arti­fi­ciel alors qu’il nous trans­forme déjà en cyborg. Aujourd’hui, 97 % des enfants tri­so­miques sont avor­tés en Europe par le pro­grès tech­nique.

Le trans­hu­ma­nisme pose pour­tant une ques­tion de fond sur notre rap­port au pro­grès tech­nique. Comme le pointe Laurent Alexandre : « Si on éli­mine défi­ni­ti­ve­ment la tri­so­mie 21, qu’est-ce qui nous empê­che­ra d’éliminer ensuite les embryons ayant un QI de 70, 80 ou même 100 ? » Ce que pose cette pro­vo­ca­tion c’est la grande ques­tion des limites. Quelles limites mettre au pro­grès tech­nique ? Jusqu’où faut-il ne pas aller ? Sans réponse à cette ques­tion, le risque, effec­ti­ve­ment, est que nous allions tou­jours trop loin. En tout cas, cela montre à mon sens que le pro­grès tech­nique est aus­si un pro­gramme poli­tique.

Des projets cybernétiques de régulation de la société existent et tendent à se multiplier dans des domaines très divers (gestion des flux d’énergies ou de circulation, lutte contre la criminalité et même la santé ou l’éducation). Quelle question cela pose-t-il ?

Il faut d’abord com­prendre que les pro­jets de la Sili­con Val­ley ne sont pas des pro­jets de régu­la­tion. Au contraire. Ils sont des pro­jets de déré­gu­la­tion. L’innovation tech­no­lo­gique, médi­cale, éco­no­mique… consiste dans son ensemble, à trou­ver les failles des sys­tèmes éta­blis pour en faire une source de crois­sance. L”« opti­mi­sa­tion » fis­cale que pra­tiquent mas­si­ve­ment les Gafam avec l’aide des grands cabi­nets spé­cia­li­sés que sont KPMG, Ernst & Young, Deloitte ou PwC est l’essence même de l’innovation éco­no­mique d’aujourd’hui. Le pro­grès médi­cal, tech­no­lo­gique ou social, consiste à trou­ver des sec­teurs de crois­sance et d’innovation non explo­rés en se sub­sti­tuant à un mar­ché exis­tant, tout en s’abstrayant des règles de son fonc­tion­ne­ment.

Cela dit, il est juste de dire que le pro­grès tech­no­lo­gique et la science via les entre­prises de tech­no­lo­gies aspirent à deve­nir les modes de régu­la­tion de la socié­té, mais il faut com­prendre de quelle régu­la­tion on parle. Aujourd’hui, nombre d’entrepreneurs se pré­sentent com­ment vou­lant « chan­ger le monde ». Der­rière cette devise, beau­coup de ces entre­prises se pensent comme les der­niers défen­seurs des faibles et des pauvres et affichent des valeurs qui semblent de gauche. Pour le dire autre­ment, l’industrie de la tech­no­lo­gie ne cesse de répé­ter qu’elle peut lut­ter contre les inéga­li­tés, et les gou­ver­ne­ments, qui ont fort à faire à ten­ter de maî­tri­ser leurs défi­cits publics, sont tous dési­reux de la lais­ser essayer, et de lui don­ner la charge des fonc­tions de l’État. C’est déjà le cas d’ailleurs, comme le montrent la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics et les par­te­na­riats publics-pri­vés.

Pour­tant, comme le dit le cher­cheur et essayiste Evge­ny Moro­zov, nous sommes désor­mais confron­tés non pas tant à un choix entre le mar­ché et l’État qu’à un choix entre la poli­tique et l’absence de poli­tique. La Sili­con Val­ley se pro­pose de four­nir tous les ser­vices de base de l’État pro­vi­dence, de l’éducation à la san­té. Mais l’égalité de l’accès n’élimine pas tous les autres types d’inégalités. L’égalité d’accès de tous aux cours en ligne n’élimine pas le fait que cer­tains auront plus de poten­tiels que les autres parce qu’ils viennent de familles pri­vi­lé­giées.

Il n’élimine pas non plus le fait que les don­nées pro­ve­nant de vos cours en ligne n’ont pas la même valeur pour l’étudiant iso­lé que vous êtes que pour les grandes entre­prises de l’éducation qui les exploi­te­ront pour façon­ner et adap­ter leurs cours. Or la ques­tion « qui doit pos­sé­der quoi et à quelles condi­tions ? » demeure une ques­tion de fond. Google doit-il pos­sé­der toutes les don­nées de cha­cun ? Google doit-il être la seule porte d’entrée sur l’information du monde ? Le pro­blème est que les citoyens n’ont aucun contrôle démo­cra­tique sur ces socié­tés qui s’ingèrent dans tous les domaines de nos vies… Ils ne peuvent peser sur aucun aspect, sauf à ne pas uti­li­ser leurs ser­vices, ce qui, face à la com­mo­di­té qu’ils per­mettent est le plus sou­vent impos­sible. Être inclus ou exclu n’est pas une moda­li­té de choix très démo­cra­tique.

Un chercheur comme Evgeny Morozov parle à ce sujet de « solutionnisme technologique » pour qualifier cette tendance à proposer une solution technique à des problèmes qui sont en fait politiques ou sociaux. En quoi est-ce problématique ?

Ce que dénonce Evge­ny Moro­zov dans son livre et ses articles c’est effec­ti­ve­ment un solu­tion­nisme tech­no­lo­gique qui consiste à ana­ly­ser et résoudre les pro­blèmes sous le seul angle tech­no­lo­gique, comme s’ils étaient dénués de pro­blé­ma­tiques sociales, éco­no­miques et sur­tout poli­tiques. Notre com­por­te­ment lui-même (notre capa­ci­té à oublier, notre inco­hé­rence…) devient un pro­blème que les solu­tions tech­niques se pro­posent de résoudre en allant tou­jours plus loin dans la maî­trise de soi outillée par la tech­no­lo­gie. Or, cette maî­trise de soi n’est pas dis­tri­buée de manière homo­gène et égale. L’oubli, la trom­pe­rie de soi, le droit de ne pas savoir, le droit d’être incons­tant ou de chan­ger d’avis, voire de ne pas avoir envie ne sont pas opti­mi­sables ni par la tech­no­lo­gie, ni par la phi­lo­so­phie. Notre inco­hé­rence nous est aus­si essen­tielle que notre rai­son. Etre humain n’est pas seule­ment être un sujet doté de rai­son. Pour le dire autre­ment l’efficacité n’est pas tou­jours une bonne chose. La tech­no­lo­gie peut nous per­mettre de faire les choses plus faci­le­ment, mais cela peut aus­si signi­fier les faire d’une façon moins réflé­chie.

Le solu­tion­nisme consiste à évo­quer des pro­blèmes com­plexes et contro­ver­sés pour pro­po­ser une solu­tion par­ti­cu­lière, sans voir que le pro­blème n’est pas tant la solu­tion pro­po­sée que la défi­ni­tion même du pro­blème. Main­te­nant que les tech­no­lo­gies numé­riques ont abais­sé les coûts de par­ti­ci­pa­tion, les par­tis poli­tiques peuvent ain­si être rem­pla­cés par des groupes de citoyens concer­nés en ligne… qui pour­raient écrire tous ensemble les lois par exemple ou le code qui per­met­tront leur appli­ca­tion. Mais c’est oublier un peu vite qu’il n’y a pas de poli­tique sans conflits. Qu’un déve­lop­peur de droite et de gauche, comme un légis­la­teur de droite ou de gauche ne pro­po­se­ront pas la même solu­tion à un pro­blème. Moro­zov nous rap­pelle que l’incohérence ou l’esprit par­ti­san sont aus­si des carac­té­ris­tiques qui nous per­mettent de deve­nir des acteurs sociaux com­plexes. Res­tent que l’esprit par­ti­san et l’incohérence sont tout de même des pro­blèmes que nos socié­tés doivent par­ve­nir à lever et que la tech­no­lo­gie peut per­mettre d’adresser. La tech­no­lo­gie n’est pas tou­jours une solu­tion, mais elle peut faire par­tie de la solu­tion…

Pour autant, l’innovation tech­no­lo­gique ne garan­tit pas l’innovation poli­tique. Par­fois, elle pour­rait même y faire obs­tacle. La glo­ri­fi­ca­tion de la « per­tur­ba­tion » et de « l’efficacité » (« des concepts en désac­cord avec le voca­bu­laire de la démo­cra­tie » dit Moro­zov) par la Sili­con Val­ley remet en ques­tion la manière même dont on fait poli­tique. C’est ce que Moro­zov appelle dans son der­nier livre (qui vient d’être tra­duit en fran­çais sous le titre,Pour tout résoudre, cli­quez ici)le solu­tion­nisme, une poli­tique qui a conduit les orga­nismes de ren­sei­gne­ment à sur­veiller les com­mu­ni­ca­tions de tous sous pré­texte de l’identification de quelques-uns. Comme le dit le phi­lo­sophe ita­lien­Gior­gio Agam­ben, la rela­tion tra­di­tion­nelle entre les causes et les effets est désor­mais inver­sée, de sorte qu’au lieu de gou­ver­ner par les causes, les gou­ver­ne­ments essayent de contrô­ler les effets.

Pour Agam­ben, ce chan­ge­ment est emblé­ma­tique de la moder­ni­té. Cela explique aus­si pour­quoi la libé­ra­li­sa­tion de l’économie peut co-exis­ter avec la pro­li­fé­ra­tion crois­sante du contrôle dans la vie quo­ti­dienne. « Si le gou­ver­ne­ment vise le contrôle des effets et non les causes, il sera tenu d’étendre et mul­ti­plier les contrôles. Les causes demandent à être connues, tan­dis que les effets demandent seule­ment à être véri­fiés et contrô­lés. » La régle­men­ta­tion algo­rith­mique n’est rien d’autre qu’un pro­gramme poli­tique sous forme tech­no­lo­gique, assène Moro­zov. Les filets sociaux de l’Etat pro­vi­dence ne sont pas déman­te­lés, mais les citoyens sont peu à peu encou­ra­gés à les rem­pla­cer par des dis­po­si­tifs d’autosuivi pour prendre en charge par exemple leur propre san­té, leur propre édu­ca­tion, leur propre sécu­ri­té…

Le désac­cord et le conflit, selon ce modèle, sont consi­dé­rés comme des sous-pro­duits mal­heu­reux de l’ère ana­lo­gique – à résoudre grâce à la col­lecte de don­nées – et pas le résul­tat d’inévitables conflits éco­no­miques ou idéo­lo­giques.


Pour Moro­zov, la régu­la­tion algo­rith­mique est la fille de l’économie com­por­te­men­tale, ce nou­veau lan­gage de la bureau­cra­tie gou­ver­ne­men­tale, qui par la “révo­lu­tion de la mesure” vise à quan­ti­fier l’efficacité des divers pro­grammes sociaux et à faire de la répu­ta­tion le filet social per­met­tant de pro­té­ger cha­cun des vicis­si­tudes de la déré­gle­men­ta­tion. « L’impératif d’évaluer et de démon­trer les ‘’résul­tats’’ et ‘’effets’’ pré­sup­pose déjà que le but de la poli­tique est l’optimisation de l’efficacité. » Pour Moro­zov, les par­ti­sans de la régu­la­tion algo­rith­mique, comme l’association Code for Ame­ri­ca, visent, sous cou­vert d’un but non lucra­tif inof­fen­sif, à repro­gram­mer l’Etat en fai­sant de la rétro­ac­tion un autre moyen de faire de la poli­tique. L’économie col­la­bo­ra­tive pro­pose de créer un monde tota­le­ment liquide et trans­fé­rable où toutes nos inter­ac­tions sociales sont éva­luées et enre­gis­trées pour mieux sub­ver­tir les dif­fé­rences sociales. La phi­lo­so­phie de la Sili­con Val­ley pro­pose de rem­pla­cer les maux sociaux par l’individualisme. C’est son pro­jet poli­tique estime Moro­zov.

Les tenants de l’économie com­por­te­men­tale et les tech­no­logues ne sont pas les seuls à prô­ner ce nou­vel indi­vi­dua­lisme. Moro­zov pointe du doigt l’essai de Nicho­las Taleb, Anti­fra­gile, ou Resi­lient Life de Julian Reid et Brad Evans, qui prônent l’ingéniosité indi­vi­duelle et montrent que les pro­jets col­lec­tifs n’offrent guère de solu­tions contre les menaces de l’existence.

La tech­no­pho­bie n’est pas la réponse. La seule qui soit est d’inventer une poli­tique tech­no­lo­gique dotée de prin­cipes et de valeurs. Des prin­cipes et des valeurs qui ne reposent pas dans la déré­gu­la­tion et la mani­pu­la­tion, mais qui soient en phase avec celles de la gauche ou au moins avec elles des fron­tons de notre Répu­blique.

La gauche européenne relaye bien souvent ces discours « techno-euphoriques » sans forcément se rendre compte d’ambiguïtés sur la question démocratique. Pourquoi une telle fascination ?

La plu­part d’entre nous est fas­ci­née par l’innovation, le pro­grès et les tech­no­lo­gies. Le pro­blème des gauches est qu’elles n’ont pas vrai­ment de pen­sée cohé­rente sur la tech­no­lo­gie ou le pro­grès, hor­mis son rejet notam­ment chez beau­coup d’écologistes. Et en avoir une n’est pas facile, puisque par essence, le pro­grès modi­fie sans cesse le champ de vision que l’on a devant soi.

Ce pro­blème n’est pas spé­ci­fique à la gauche. Nous sommes tous vic­times d’un manque de dis­cer­ne­ment face au pro­grès tech­nique. La rai­son en est simple. Nous avons tous le désir d’améliorer les choses, de les chan­ger, de les trans­for­mer… Pour autant, nous ne pou­vons pas confondre la révo­lu­tion infor­ma­tique avec la révo­lu­tion poli­tique. Le seul moyen d’atteindre les objec­tifs poli­tiques que la gauche pour­suit est d’être abso­lu­ment clair sur ce que sont les fina­li­tés. Mettre en place des moyens tech­no­lo­giques pour y par­ve­nir avant de connaître clai­re­ment les fins consiste seule­ment à mettre la char­rue avant les bœufs, c’est faire confiance à un déter­mi­nisme tech­no­lo­gique qui n’a jamais été et ne sera jamais favo­rable à la pour­suite de la liber­té humaine.

Le cyber­li­ber­ta­ria­nisme estime que les pro­blèmes de la socié­té peuvent être réso­lus sim­ple­ment en les inter­pré­tant comme de l’ingénierie et des pro­blèmes logi­ciels. Non seule­ment c’est faux, mais à bien des égards, cela risque sur­tout d’empirer nos pro­blèmes. Comme une grande par­tie de ces idées pro­viennent de la droite, encou­ra­ger l’informatisation de masse comme un pro­jet poli­tique encou­rage éga­le­ment la dif­fu­sion de prin­cipes de droite, même camou­flée dans une rhé­to­rique de gauche.

Lorsque nous sup­po­sons que les objec­tifs de la gauche sont pro­mus seule­ment par l’innovation numé­rique, nous oublions trop rapi­de­ment de réflé­chir pro­fon­dé­ment sur la façon d’articuler ces objec­tifs. Nous avons foi en un pro­gres­sisme tech­no­lo­gique qui n’est pas dans les fon­da­tions de la gauche. Et sur­tout nous ris­quons de mettre de côté les efforts néces­saires pour résoudre les pro­blèmes sociaux et faire pro­gres­ser les pers­pec­tives de gauche en cédant à une forme tech­no­lo­gique de la pen­sée magique qui est le contraire de l’action poli­tique enga­gée.

Plus qu’une admi­ra­tion sans cri­tique, la gauche a plu­tôt eu ten­dance à reje­ter la pers­pec­tive tech­no­lo­gique, ce qui a pous­sé tout un pan de la gauche, qui ne se retrou­vait pas dans cette cri­tique de l’innovation et du pro­grès, dans ce liber­ta­ria­nisme, qu’il soit cyber ou pas. Au final, on a l’impression que l’impensé tech­no­lo­gique de la gauche s’est fina­le­ment retour­né contre elle. C’est sur­tout de cela dont il faut sor­tir.

Pour en sor­tir, il faut aus­si savoir tirer le bilan de l’idéologie de la contre-culture, des « formes poli­tiques qui ont été dépo­sées par les pion­niers dans le réseau des réseaux », comme les syn­thé­tise le socio­logue Domi­nique Car­don dans sa remar­quable intro­duc­tion au livre de Fred Tur­ner consa­cré à Ste­ward Brand, Aux sources de l’utopie numé­rique.

Encore faut-il par­ve­nir à s’entendre sur la nature de ces legs. Quels sont les prin­cipes, les valeurs, les rêves qui pré­sident aux fon­da­tions de cette culture qui a inner­vé la socié­té tout entière ? Que l’ordinateur per­son­nel et les réseaux numé­riques sont un outil d’émancipation, d’autonomie, d’expressivité, de par­tage ? Oui, mais sous quelle forme ? L’injonction à la par­ti­ci­pa­tion créa­tive que pro­met­tait l’informatique et les réseaux était à la fois une manière de se libé­rer des auto­ri­tés exis­tantes et une recherche d’égalité, de démo­cra­ti­sa­tion des pra­tiques.

L’internet a-t-il réus­si à cas­ser les inéga­li­tés ? Pas vrai­ment. La Sili­con Val­ley est cer­tai­ne­ment aujourd’hui l’un des endroits de la pla­nète où elles sont les plus criantes. Comme le sou­ligne très jus­te­ment Domi­nique Car­don, « loin de bou­le­ver­ser les hié­rar­chies sociales, comme l’ont tant pro­cla­mé Wired et les pro­phètes du réseau, l’expressivité connec­tée des enga­gés de l’internet a sans doute plus trans­for­mé les moda­li­tés d’exercice de la domi­na­tion que la com­po­si­tion sociale des domi­nants ».

Le second leg de la culture des pion­niers estime Domi­nique Car­don, c’est celui de la liber­té d’expression et on peut très cer­tai­ne­ment affir­mer que celui-ci a été un suc­cès sans pré­cé­dent. L’information vou­lait être libre, elle ne l’a cer­tai­ne­ment jamais autant été, mal­gré les enclo­sures infor­ma­tion­nelles, mal­gré les phé­no­mènes agré­ga­tifs, mal­gré les cen­sures, mal­gré les sur­veillances… même si cela n’a pas tou­jours été au pro­fit du meilleur, du plus intel­li­gent, du plus juste, du plus éga­li­taire… Ce droit abso­lu à l’expression sans limites des inter­nautes tirait sa légi­ti­mi­té de la construc­tion de col­lec­tifs auto-orga­ni­sés. Or, force est de consta­ter que le modèle d’organisation col­la­bo­ra­tive que cette liber­té impli­quait, lui, n’a pas vrai­ment réus­si à s’imposer. Pire, à mesure que le réseau a décons­truit nos auto­ri­tés et nos cer­ti­tudes par l’un des plus grands rela­ti­vismes (tout étant dis­po­nible sur le net, tout semble s’y valoir, tout s’équivaut), notre besoin d’autorité semble n’avoir jamais été aus­si fort. L’intelligence col­lec­tive n’a peut-être pas réus­si suf­fi­sam­ment à faire la démons­tra­tion de sa capa­ci­té à bou­le­ver­ser les rap­ports d’autorité clas­sique, à trans­for­mer nos rap­ports sociaux.

Le troi­sième legs des pion­niers est d’avoir fait de la com­mu­nau­té l’espace légi­time pour édic­ter des règles col­lec­tives. L’internet s’est bâti sur un rejet des ins­ti­tu­tions, sur un rejet de ce qui venait du haut, des auto­ri­tés, pour pré­fé­rer ce qui venait de la base, des gens, des inter­nautes, ces astro­nautes de l’océan infor­ma­tion­nel. Par là même, il impli­quait le modèle du consen­sus, de la déli­bé­ra­tion ouverte… Pour­tant, l’internet n’a pas été non plus ce Nou­veau Monde, cette nou­velle fron­tière per­met­tant de tes­ter de nou­velles idées, de nou­veaux com­por­te­ments. Mal­gré la masse consé­quente de connais­sance accu­mu­lée, mal­gré sa puis­sance sans pré­cé­dent per­met­tant de com­prendre, de modé­li­ser, d’expérimenter, inter­net n’a pas réus­si à démon­trer sa capa­ci­té à orga­ni­ser, à pas­ser à l’action, à faire évo­luer les choses. S’il est un outil indé­nia­ble­ment puis­sant, il n’a pas vrai­ment réus­si à trans­for­mer le monde au-delà de quelques expé­riences sti­mu­lantes, mais mar­gi­nales, mal­gré les pro­messes et les efforts des hackers comme des entre­pre­neurs… A-t-il vrai­ment réus­si à ouvrir l’esprit des inter­nautes ? Quand on voit la puis­sance des idées les plus rances sur le net aujourd’hui, on peut en dou­ter. S’il demeure le lieu où les nou­velles idées appa­raissent et se répandent, force sera-t-il de consta­ter, qu’elles demeurent mar­gi­nales. En ajou­tant de la com­plexi­té au monde, l’internet ne l’a pas ren­du plus clair, plus lisible, plus simple.

Depuis l’origine, la tech­no­lo­gie repré­sente quelque chose de plus uto­pique, de plus démo­cra­tique qu’un simple grou­pe­ment d’intérêt. La révo­lu­tion de l’information est née de la contre-culture des années 60 – 70 de la Baie de San Fran­cis­co, influen­cée par les fon­da­teurs du Home­brew Com­pu­ter Club et quelques ingé­nieurs idéa­listes qui ont affir­mé que les réseaux numé­riques pou­vaient sti­mu­ler notre « intel­li­gence col­lec­tive ». Depuis sa créa­tion par Apple, l’ordinateur per­son­nel a tou­jours été consi­dé­ré comme un outil de libé­ra­tion per­son­nel. Avec l’arrivée des médias sociaux, la tech­no­lo­gie numé­rique s’est elle-même pro­cla­mée comme une force de pro­grès mon­dial prêt à chan­ger le monde. Et c’est seule­ment aujourd’hui, depuis les révé­la­tions d’Edward Snow­den et le déve­lop­pe­ment des mono­poles des Gafam qu’il nous paraît chaque jour un peu plus l’outil de notre asser­vis­se­ment.

Quelle politique technologique la gauche pourrait-elle élaborer face à la Silicon Valley pour que progrès technologique rime un peu plus avec ses valeurs de progrès social et démocratique ?

La réponse est dif­fi­cile. A mini­ma, elle devrait inter­ro­ger les tech­no­lo­gies pour com­prendre ce qu’elles pro­posent.

Les libé­raux veulent que les entre­prises rem­placent l’Etat au pré­texte qu’elles seraient dans de nom­breux domaines plus effi­cace et force est de consta­ter que cela arrange plu­tôt les Etats qui sont par­tout contraints aux éco­no­mies. Le pro­blème est que cette délé­ga­tion de ser­vice publique se fait le plus sou­vent au pro­fit de l’efficience mais sans grande contre­par­tie pour l’égalité ou pour le bien public. Ce sont pour­tant ces valeurs que l’Etat doit défendre. Pour cela, j’ai ten­dance à pen­ser qu’il faut hélas jouer avec le sys­tème capi­ta­liste, parce ce qu’on ne s’en débar­ras­se­ra pas faci­le­ment. Les néo­li­bé­raux ne veulent voir l’Etat que comme un client. Or en écar­tant l’Etat de l’investissement, on l’écarte aus­si de la gou­ver­nance de l’innovation (qui lui per­met­trait pour­tant de peser dans les choix faits) et des poten­tiels reve­nus qu’il pour­rait tirer de ses inves­tis­se­ments.

L’Etat peut éga­le­ment agir pour contrô­ler les entre­prises et pour deman­der des contre­par­ties en faveur du bien public, de la recherche ouverte, de l’abandon ou du rac­cour­cis­se­ment des bre­vets et des droits de pro­prié­té. Ses inves­tis­se­ments ou sa clien­tèle doivent avoir des contre­par­ties. L’Etat ne devrait jamais délé­guer sans exi­ger en contre­par­tie ouver­ture et trans­pa­rence et assu­rer la sur­veillance de ces prin­cipes.

Enfin, l’Etat doit aus­si apprendre à construire des sys­tèmes tech­niques codés avec ses valeurs ou à ins­ti­tu­tion­na­li­ser et appor­ter son sou­tien aux formes qui lui semblent le plus conforme avec le bien public. L’innovation ne peut pas être que pri­vée. Rap­pe­lons que la recherche publique a tou­jours été à l’origine de l’innovation pri­vée. L’internet lui-même ne serait pas né sans finan­ce­ments publics.

Une poli­tique tech­no­lo­gique de gauche doit for­mu­ler ses argu­ments autour des grands thèmes de la gauche que sont la jus­tice, l’égalité et la liber­té. La tech­no­lo­gie n’est pas neutre, fai­sons en un ins­tru­ment poli­tique. Cela don­ne­ra lieu à des pro­jets tech­niques très dif­fé­rents de ceux que l’on connaît et impli­que­ra une régle­men­ta­tion et un sou­tien à l’innovation eux aus­si dif­fé­rents. Cela demande aus­si de se confron­ter aux nom­breux points de blo­cages, comme la ques­tion de la pro­prié­té et du bien com­mun qui per­mettent à l’innovation capi­ta­liste de pro­gres­ser au détri­ment d’une inno­va­tion plus ouverte et col­la­bo­ra­tive. Plus éga­li­taire et sociale. Mieux dis­tri­buée pour que cha­cun y prenne part plu­tôt que tous la subissent.

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