L’écologie des milieux populaires

Illustration : Sylvie Bello

Pour les domi­nants, le mou­ve­ment des gilets jaunes prou­ve­rait une fois de plus que l’écologie ne serait pas soluble au sein des milieux popu­laires. On veut bien admettre que les pauvres des pays du Sud par­tagent d’autres valeurs, d’autres styles de vie que ceux des puis­sants, on veut bien recon­naitre que les prin­ci­paux concepts pour pen­ser la tran­si­tion éco­lo­gique nous viennent jus­te­ment des pays pauvres mais cet amour des milieux popu­laires s’arrêtent para­doxa­le­ment à nos fron­tières…

Le peuple de gauche et plus encore les milieux éco­lo­gistes aiment beau­coup les « gens de peu » (Pierre Sen­sot), les gens ordi­naires, les gens modestes mais ceux d’avant ou ceux d’ailleurs pas ceux d’ici et main­te­nant. Il fau­drait déjà un cer­tain niveau de pou­voir d’achat pour com­men­cer à s’intéresser à la situa­tion de la pla­nète (et aus­si à celle des autres), il ne fau­drait plus avoir de fins de mois dif­fi­ciles pour être capable de pen­ser à la fin du monde, c’est-à-dire à la crise éco­lo­gique.

C’est à qui dénon­ce­ra le plus ver­te­ment leur rêve de grand écran de télé­vi­sion, leurs vieilles voi­tures pol­luantes, leurs loge­ments mal iso­lés, leurs achats dans les hyper­mar­chés, leur goût pour la viande rouge et les bois­sons sucrées, leurs rêves de zones pavillon­naires et de vacances bon mar­ché, etc. Les élites auraient donc rai­son : « salauds de pauvres qui consom­mez si mal ! ». Le pire c’est que ce dis­cours d’enrichis finit par conta­mi­ner ceux qui, à gauche et dans les milieux éco­lo­gistes, se disent le plus conscients des enjeux pla­né­taires et sociaux. Au moins, les riches achè­te­raient des pro­duits bio, auraient des voi­tures élec­triques, des mai­sons bien iso­lées et lorsqu’ils prennent l’avion pour leurs vacances, ils achè­te­raient des com­pen­sa­tions car­bone, etc. C’est contre cette idée qu’il n’y aurait rien de bon à attendre des milieux popu­laires que j’ai eu envie de lan­cer un coup de gueule en publiant en 2014, Éco­lo­gie et cultures popu­laires.

ÉCOLOGIE ET RAPPORTS DE CLASSE

Ce livre pro­longe la tenue du Forum natio­nal de la pau­vre­té que j’avais co-orga­ni­sé avec mes amis d’Emmaüs en juillet 2012 à Les­car-Pau en France sur le thème : « Que peuvent nous apprendre les cultures popu­laires ? ». Il dia­logue, éga­le­ment, avec celui de l’ancien jour­na­liste du Monde, Her­vé Kempf1, car si les riches détruisent bien la pla­nète, j’ajoute que ce sont les milieux popu­laires qui peuvent la sau­ver. Pro­vo­ca­tion certes… mais pro­vo­ca­tion à pen­ser dans la direc­tion de ce qu’on nomme aujourd’hui l’écologisme des pauvres, laquelle sou­tient que les milieux popu­laires (prin­ci­pa­le­ment du Sud) n’ont même pas besoin du mot « éco­lo­gie » pour être beau­coup plus éco­los que les riches, mais aus­si que beau­coup d’écolos des pays opu­lents.

Ce coup de cœur en réha­bi­li­ta­tion des milieux popu­laires est fon­dé sur des cen­taines d’ouvrages de socio­logues, d’économistes, de géo­graphes, d’historiens, de psy­cho­logues, d’ethnologues et d’anthropologues. Je démontre donc, chiffres offi­ciels des gou­ver­ne­ments à l’appui, que tous les indi­ca­teurs prouvent que les milieux popu­laires ont un bien meilleur « bud­get car­bone », une bien meilleure « empreinte éco­lo­gique », un bien plus faible écart par rap­port à la « bio-capa­ci­té dis­po­nible », un bien meilleur indice « pla­nète vivante » (concer­nant l’impact des acti­vi­tés sur la bio­di­ver­si­té), un « jour de dépas­se­ment de la capa­ci­té régé­né­ra­trice de la pla­nète » plus tar­dif, une moindre emprise sur la « déplé­tion2 des stocks non renou­ve­lables », en rai­son déjà d’une moindre uti­li­sa­tion de la voi­ture et de l’avion, mais aus­si parce qu’ils font durer plus long­temps leurs biens d’équipements. Bref, par rap­port à l’objectif d’émettre quatre fois moins de gaz à effet de serre par rap­port à 1990, si les riches ont « tout faux », les milieux popu­laires font déjà bien mieux, même si tout n’est pas par­fait !

UN AUTRE MODE DE VIE

Le risque serait, cepen­dant, de croire que ce n’est que parce qu’ils sont pauvres que les milieux popu­laires pol­luent beau­coup moins et non pas parce qu’ils sont « popu­laires », c’est-à-dire parce qu’ils par­tagent d’autres modes de vie, une autre concep­tion de la « vie bonne ».

Le poète Arthur Rim­baud appe­lait au 19e siècle à rede­ve­nir des voyants, c’est-à-dire à rendre visible l’invisible. Existe aujourd’hui la même urgence car les gens ordi­naires n’ont plus droit de cité, ne sont plus recon­nus pour ce qu’ils sont véri­ta­ble­ment. Sou­ve­nez-vous de la bêtise grasse du grand publi­ci­taire du sys­tème, Jacques Ségué­la sou­te­nant que « si à 50 ans, on n’a pas de Rolex, c’est qu’on a raté sa vie »… J’ai bien­tôt 60 ans et tou­jours pas de montre de luxe, mais ce n’est pas d’abord parce que je n’en ai pas les moyens finan­ciers, mais parce que je n’en ai pas le désir, sauf que les puis­sants n’arrivent même plus à ima­gi­ner qu’on puisse avoir d’autres dési­rs qu’eux, qu’on puisse rêver d’une autre vie !

Un pauvre n’est pour­tant pas un riche auquel ne man­que­rait que l’argent. Nous accep­tons trop, y com­pris dans les milieux de gauche et de l’écologie, la défi­ni­tion que les enri­chis se font des gens ordi­naires, des gens du com­mun, une défi­ni­tion tou­jours en termes de manque. En éco­no­mie, la manque de pou­voir d’achat ; en culture, le manque d’éducation ; en psy­cho­lo­gie, le manque d’estime de soi ; en poli­tique, le manque de par­ti­ci­pa­tion. Tout cela est, sans doute, en par­tie vrai, mais masque, cepen­dant, l’essentiel. Les « gens de peu », les gens ordi­naires, les 99 % comme disent les indi­gnés, ont une autre richesse, un autre rap­port au temps, à l’espace, au tra­vail, à la consom­ma­tion, à la jouis­sance, à la mala­die, à la mort, à la science, à la poli­tique, etc. Le rap­port à l’argent n’est pas le même selon qu’on soit riche ou pauvre. Pour les riches, il est un sym­bole pri­maire, la preuve que tout est pos­sible, que le monde est sans limite, que l’argent peut tout. Pour les gens ordi­naires qui font l’expérience des fins de mois dif­fi­cile, il est le sym­bole du pas-tout, il ins­crit le sens des limites dans nos vies.

Même la façon de regar­der la télé­vi­sion des milieux popu­laires n’est pas la même que celle des bien pen­sants, ils sont moins dans une hyp­nose indi­vi­duelle et davan­tage dans une atten­tion oblique. Même la façon d’être malade, de vieillir et d’enterrer ses morts est dif­fé­rente selon les milieux sociaux, avec des céré­mo­nies moins per­son­na­li­sées, comme si, même dans ce contexte, l’idéal du Moi res­tait indé­ta­chable du com­mun. Dans le domaine du tra­vail, ce qui est pre­mier pour les gens ordi­naires, ce n’est pas tant la pers­pec­tive de gagner de l’argent (même si on tra­vaille pour un salaire) que celle de créer des rela­tions de tra­vail, que l’utilité que l’on peut trou­ver à son tra­vail, d’où la souf­france lorsqu’on consi­dère qu’on ne peut pas tra­vailler comme on aime­rait le faire. C’est aus­si tout l’éthos popu­laire qui s’offusque de l’obsolescence pro­gram­mée, au regard de l’amour du tra­vail bien fait, etc.

LES PAUVRES N’IMITENT PAS LES RICHES

Nous ne pour­rons arra­cher de notre visage les lunettes qui faussent notre regard qu’en choi­sis­sant, par exemple, Jacques Ran­cière et Michel Ver­ret contre Thor­stein Veblen et même Pierre Bour­dieu. Thor­stein Veblen est un per­son­nage émi­nem­ment sym­pa­thique, mais son retour en vogue dans les milieux éco­los n’est pas une bonne chose. Veblen a bien repé­ré chez les enri­chis ce besoin de riva­li­té. Il explique avec sa Théo­rie de la classe de loi­sir : « Toute classe est mue par l’envie et riva­lise avec la classe qui lui est immé­dia­te­ment supé­rieure dans l’échelle sociale, alors qu’elle ne songe guère à se com­pa­rer à ses infé­rieures, ni à celles qui la sur­passent de très loin.» Je ne m’arrêterai pas sur le choix du voca­bu­laire pour­tant déjà gran­de­ment révé­la­teur (« classe infé­rieure » et « classe supé­rieure ») pour aller à l’essentiel. Le choix de consi­dé­rer les rap­ports de classes sous l’angle de la « riva­li­té osten­ta­toire » fait qu’ils se révèlent mus davan­tage par l’envie plu­tôt que par le conflit. Je suis convain­cu que Veblen a fon­ciè­re­ment tort : ce qui carac­tère les milieux popu­laires ce n’est pas d’abord de vou­loir imi­ter les enri­chis ! La consé­quence de cette bévue est grave : Veblen ne voyait d’issue que dans une prise de conscience des ingé­nieurs, bref dans l’élite, dans un socia­lisme des ingé­nieurs. Michel Ver­ret, socio­logue des cultures ouvrières, montre que même, domi­nés et exploi­tés, les gens ordi­naires ne sont jamais ce que les puis­sants aime­raient qu’ils soient. La domi­na­tion n’est jamais abso­lue, il reste tou­jours de l’espoir. Je fais donc le pari que c’est au sein des milieux popu­laires que la jus­tice éco­lo­gique, sociale et poli­tique s’invente le mieux au quo­ti­dien.

Il ne s’agit pas d’idéaliser les milieux popu­laires en igno­rant leurs contra­dic­tions, qu’ils peuvent aus­si se com­por­ter comme des salauds, qu’ils peuvent être racistes, sexistes, homo­phobes, etc. Nous n’avons pas besoin de cet angé­lisme pour démon­trer que les poten­tia­li­tés éco­lo­giques, qu’offrent les milieux popu­laires, ne demandent qu’à être réveillées, qu’à être enri­chies et déve­lop­pées.

VERS LA GRATUITÉ

La pre­mière richesse des gens ordi­naires, de nous tous/toutes, ce n’est pas notre compte en banque mais les com­muns, les ser­vices publics. C’est pour­quoi nous lan­çons une mobi­li­sa­tion pro­lon­gée en faveur de la défense et de l’extension de la sphère de la gra­tui­té du ser­vice public, avec la publi­ca­tion du livre-mani­feste Gra­tui­té vs capi­ta­lisme, avec le lan­ce­ment de l’appel « Vers une civi­li­sa­tion de la gra­tui­té »3, avec la tenue du Forum inter­na­tio­nal de la gra­tui­té le 5 jan­vier 2019 à Lyon. Lorsque nous par­lons de gra­tui­té, il s’agit, bien sûr, tou­jours d’une gra­tui­té construite, éco­no­mi­que­ment, cultu­rel­le­ment, poli­ti­que­ment, socia­le­ment, une gra­tui­té au ser­vice de l’égalité sociale et de l’écologie.

  1. Her­vé Kempf, Com­ment les riches détruisent la pla­nète, Seuil, 2007
  2. Déplé­tion : dimi­nu­tion de la quan­ti­té
  3. Voir www.appelgratuite.canalblog.com

Ouvrages de Paul Ariès sur ces thèmes

Écologie et cultures populaires (Utopia, 2014)

Désobéir et grandir, Vers une société de décroissance (Écosociété, 2018)

Gratuité vs capitalisme (Larousse, 2018)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

code