Entretien avec Bruno Frère

« Les États récoltent aujourd’hui les violences qu’ils ont semées »

Illustration : Alice Bossut

Bru­no Frère est phi­lo­sophe et socio­logue du mili­tan­tisme et des mou­ve­ments sociaux à l’ULg et au FNRS. Mou­ve­ment des Gilets jaunes, grèves sco­laires pour le cli­mat des étu­diants, mais aus­si ZAD qui per­durent ou se renou­vellent un peu par­tout laissent devi­ner des rap­ports à l’action à la mesure des vio­lences sociales subies ces der­nières décen­nies. Le co-auteur de « Résis­ter au quo­ti­dien » relève la mon­tée en ten­sion sociale actuelle, la réac­ti­va­tion de formes de luttes plus anciennes et le grand retour des classes sociales. Même si les niveaux de vio­lences poli­tiques d’aujourd’hui, loin des construc­tions média­tiques les mon­tant en épingle, res­tent à rela­ti­vi­ser par l’histoire et, sur­tout, à expli­quer.

Gilets jaunes, ZAD, grèves scolaires du jeudi pour le Climat… Est-ce qu’on peut constater une montée en tension sociale ? Un retour à des formes plus dures de manifester et de revendiquer ?

Si on ne peut pas esti­mer qu’il y a une poli­ti­sa­tion plus forte aujourd’hui qu’hier, en revanche, on constate en effet une recru­des­cence de toute une série de formes de contes­ta­tions, ou de formes de vies mar­gi­nales, qui sont sus­cep­tibles de résis­ter par la vio­lence. Et ce, notam­ment parce que les États occi­den­taux ont une ten­dance géné­rale à la dé-démo­cra­ti­sa­tion, à se cabrer très vite et à très rapi­de­ment faire appel à la police. On le remarque de manière pré­gnante avec la figure de Macron en France, c’est-à-dire qu’on voit bien que se res­taurent des pou­voirs forts, plu­tôt auto­ri­taires, et de ten­dance droi­tière. Sans par­ler évi­dem­ment des pou­voirs clai­re­ment d’extrême droite comme en Pologne, Hon­grie, Autriche ou Ita­lie. Effec­ti­ve­ment donc, on peut consi­dé­rer qu’on vit une sorte de ten­sion mon­tante.

En revanche, ce serait une erreur de pen­ser que celle-ci est inédite ou qu’elle est neuve. Si on se réfère à l’histoire, même récente, jusque dans les années 60 et 70, vous aviez des mou­ve­ments contes­ta­taires et de luttes sociales qui étaient extrê­me­ment forts et qui pas­saient par­fois par la vio­lence. Ne serait-ce que Mai 68. On est pro­gres­si­ve­ment arri­vé, entre les années 60 et le début des années 80, à une sorte d’apaisement de la conflic­tua­li­té dans les socié­tés indus­trielles démo­cra­tiques occi­den­tales. Notam­ment parce que cer­taines classes sociales, comme la classe ouvrière, mise de côté jusqu’alors, est inté­grée à la moder­ni­té et à plus de pro­tec­tion : droit à la pen­sion, soins de san­té gra­tuits, indem­ni­té de chô­mage en cas de licen­cie­ment, sécu­ri­té sociale, droit du tra­vail, etc. Tout cela a beau­coup pro­gres­sé, dans le troi­sième quart du 20e siècle, après Mai 68.

Aujourd’hui, on peut se dire qu’après une période de rela­tive accal­mie, la vio­lence est de retour, mais c’est quand même extrê­me­ment rela­tif quand on sonde le pas­sé. Ain­si, on a connu durant les années 70 une période où le com­mu­nisme radi­cal était extrê­me­ment puis­sant (Frac­tion armée rouge, Cel­lules Com­mu­nistes Com­bat­tantes etc.). La vio­lence était donc tou­jours pré­sente, même pen­dant cette période de rela­tif apai­se­ment des conflic­tua­li­tés.

Est-ce qu’on assiste à la remise au goût du jour de dynamiques et moyens d’action plus directs, de stratégies qu’on avait mises de côté voire même jugées contreproductives ?

Oui, cer­tai­ne­ment, en par­tie. Mais il ne fau­drait pas sim­ple­ment y voir une recru­des­cence de pas­sions vio­lentes dans la popu­la­tion : il s’agit bien d’une réac­tion à quelque chose, à une situa­tion.

Les Zones à défendre (ZAD), c’est une par­tie de la popu­la­tion, ce qu’on pour­rait appe­ler la classe sociale du pré­ca­riat pour reprendre une expres­sion de Guy Stan­ding, en nette aug­men­ta­tion, com­po­sée de jeunes très sou­vent for­més qui tra­vaillent, qui ont sou­vent plu­sieurs emplois en même temps et qui pour autant sont pauvres, sur le modèle du « wor­king poor » amé­ri­cain, bri­tan­nique ou alle­mand. Une par­tie de ces pré­caires décident de cla­quer tota­le­ment la porte aux sociales-démo­cra­ties en allant se réfu­gier dans une ZAD pour ne plus rien avoir à faire avec les ins­ti­tu­tions comme l’Onem qui veut les contraindre à tra­vailler, etc. Allant même jusqu’à renon­cer à des indem­ni­tés de chô­mage, et à se sor­tir des lis­tings publics, pour ne plus avoir à tra­vailler dans un monde qui les dégoute. On dis­pa­rait, mais on est heu­reux.

En ce qui concerne les Gilets jaunes, si ce mou­ve­ment est bien sûr très dif­fé­rent de celui des ZAD, l’origine en est en quelque sorte la même : la fin de l’Etat social. La classe moyenne qui avait réus­si à sta­bi­li­ser ses condi­tions d’existence et de pro­tec­tion sociale dans les années 60 – 70 avec les mini­mas sala­riaux, le ren­for­ce­ment de la sécu­ri­té sociale et toute une série de conquêtes sociales est aujourd’hui tou­chée de plein fouet par la pré­ca­ri­sa­tion. Elle s’effrite par le bas et vient nour­rir le pré­ca­riat de gens qui tra­vaillent et qui pour­tant n’arrivent pas à joindre les deux bouts et à payer leurs fac­tures.

Indé­nia­ble­ment, les États récoltent aujourd’hui les vio­lences dont ils ont eux-mêmes semé les graines par 30 années de poli­tiques néo­li­bé­rales. Les indi­vi­dus qui en ont pris plein la figure pen­dant des décen­nies pas­sées à galé­rer, res­ti­tuent cette vio­lence sociale subie, par­fois de manière mal­heu­reuse, « bête et méchante », comme on les a vues dans les rues de Paris. Il ne faut pas s’en éton­ner, sur­tout quand on voit le pou­voir conti­nuer à per­sé­vé­rer bille en tête, croyant qu’on va par­ve­nir à régler les ten­sions sociales avec les entre­prises tous azi­muts — y com­pris mul­ti­na­tio­nales — ou le sou­tien à l’innovation tech­no­lo­gique.

Est-ce que, au sein des mondes militants de gauche, se diffuse l’idée que manifester tranquillement, marcher pacifiquement ça ne suffit plus, l’idée qu’il faut à présent « montrer un peu plus les dents » et exprimer plus avant sa colère ?

Je ne sais pas si on peut dire que mar­cher paci­fi­que­ment a fonc­tion­né et ne fonc­tionne plus. En fait, je ne pense pas que quoi que ce soit ait été trans­for­mé socia­le­ment et poli­ti­que­ment dans le monde par la for­mule mani­fes­ta­tion dans la rue, par les défi­lés dans les rues. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’a pas de sens. Cela reste néces­saire de par­ve­nir à mon­trer sym­bo­li­que­ment qu’on est très nom­breux afin que tout le monde finisse par devoir tenir compte de nos reven­di­ca­tions : les pro­gres­sistes en endos­sant celles-ci à une échelle poli­tique et les conser­va­teurs qui, tout en tâchant de délé­gi­ti­mer le mou­ve­ment, doivent tout de même com­po­ser avec ce qui s’impose dans le débat. Mais au-delà de ça, la contes­ta­tion n’a jamais véri­ta­ble­ment fonc­tion­né qu’à par­tir du moment où on com­mence à venir flir­ter avec l’illégalité. Tout d’un coup, cela contraint le pou­voir, l’État en l’occurrence dans ce qui reste une démo­cra­tie comme la nôtre, à modi­fier ten­dan­ciel­le­ment sa ligne de conduite.

À la fin du 19e siècle s’élaborent les pre­mières formes de défense ouvrière. L’État com­mence à avoir beau­coup de mal à cadrer les contes­ta­tions ouvrières et les mani­fes­ta­tions prennent une tour­nure vio­lente. Ce qui a fonc­tion­né, c’est ce moment où des grèves sau­vages mas­sives ont eu lieu dans les entre­prises. Non seule­ment des ouvriers para­ly­saient l’outil de pro­duc­tion, empê­chant donc les pro­prié­taires des dites entre­prises de faire du pro­fit. Mais en plus, les ouvriers allaient jusqu’à cas­ser leur ins­tru­ment de tra­vail en signe de pro­tes­ta­tion ! On voit la mon­tée en force des syn­di­cats, alors illé­gaux, que l’État finit même par devoir recon­naitre.

Actuel­le­ment, si les mani­fes­ta­tions pour le cli­mat des jeunes étu­diants inter­pellent le pou­voir si effi­ca­ce­ment, c’est parce qu’elles flirtent avec les limites de la léga­li­té. Ain­si, ce qui fait bou­ger les lignes poli­tiques — il y a quand même une ministre fla­mande qui a démis­sion­né — ce ne sont pas juste des dizaines de mil­liers de per­sonnes dans la rue, mais c’est sur­tout le fait que ces mil­liers de per­sonnes ne devraient en prin­cipe pas s’y trou­ver, puisque léga­le­ment elles sont mineures et sup­po­sées être à l’école ! C’est le fait que des gamins osent agir hors du cadre légal pour por­ter une reven­di­ca­tion. Il y a là quelque chose qui vient éro­der l’ordre éta­bli du monde dans lequel on vit et ça, c’est inquié­tant pour le pou­voir, cette émer­gence qui n’est certes pas vio­lente, mais qui est en dehors du cadre légal. Et qui de sur­croit porte une reven­di­ca­tion que tout le monde ou presque recon­nait comme bien légi­time !

La ques­tion de la léga­li­té est cru­ciale. D’une part, ce n’est pas parce qu’une action est illé­gale qu’elle est for­cé­ment vrai­ment vio­lente (voyez par exemple les expé­riences auto­ges­tion­naires comme celle des usines des montres LIP). Et d’autre part, ce n’est pas parce qu’une action est illé­gale qu’elle n’est pas juste. Par exemple la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, qui a réus­si à empê­cher la construc­tion de l’aéroport sur une zone humide pré­ser­vée : ça a été une vraie vic­toire pour les mou­ve­ments contes­ta­taires. Macron a fini par céder car la majo­ri­té des gens consi­dé­raient que c’était une aber­ra­tion éco­lo­gique de conti­nuer à construire des aéro­ports sup­plé­men­taires et donc que c’était juste de s’y oppo­ser.

Est-ce qu’il n’y a pas un paradoxe à gauche : personne ne cautionne ou commande les violences politiques (à de rares exceptions peut-être comme les mouvements autonomistes), mais tout le monde sait, y compris les syndicats, qu’elles peuvent « muscler » les luttes, que la perte de contrôle à un moment donné par les autorités syndicales peut effrayer le pouvoir. Est-ce qu’il y a un jeu dupe à gauche en la matière ?

Oui, cer­tai­ne­ment, mais la poli­tique, c’est un jeu de dupes depuis tou­jours ! C’est un rap­port de force per­ma­nent qui est en grande par­tie stra­té­gique. Je déteste l’idée de « récu­pé­ra­tion » par exemple, quand on vient poin­ter un risque qu’un mou­ve­ment soit récu­pé­ré par tel ou tel cou­rant poli­tique. Car les cou­rants poli­tiques font en fait leur job en essayant de s’adosser aux luttes sociales. Selon moi, la vraie ques­tion c’est de savoir dans quelle mesure est-ce que, en s’adossant à ces luttes sociales-là, ce qu’ils vont sug­gé­rer est apte ou non à trans­for­mer quelque chose dans le monde concret ? S’y ados­ser sim­ple­ment pour le dis­cours et sans faire de pro­jets de loi, en effet, là pour le coup c’est tota­le­ment un jeu dupe. Mais c’est là que jus­te­ment les citoyens ordi­naires tiennent le poli­tique par le bas ventre en jouant le jeu de la démo­cra­tie. Je crois que les gens dans les mani­fes­ta­tions le savent en par­tie et en tirent leur par­tie. On va jouer le rap­port de force, et ce jusqu’à ce que cer­tains prennent en cause nos reven­di­ca­tions et les portent réel­le­ment, avec un désir d’impact réel au-delà de l’idéologie.

Ensuite, je crois aus­si qu’il faut faire très atten­tion à la ques­tion de la vio­lence. Il y a plu­sieurs formes de vio­lences. On met ain­si très sou­vent der­rière la notion de vio­lence des actes qui en fait ne sont pas spé­cia­le­ment vio­lents. Si on prend par exemple le phé­no­mène des ZAD, qui concerne en France des dizaines de mil­liers de per­sonnes. Il y en a aus­si une en Bel­gique [La ZAD du Kel­beek à Haren contre le pro­jet de maxi-pri­son NDLR], mais qui est en voie de dis­pa­ri­tion. Avec les ZAD, il n’y a abso­lu­ment aucune forme de vio­lence autre que celle de résis­ter à l’État et aux poli­ciers qui essaient de venir nous délo­ger d’un ter­ri­toire sur lequel on estime être légi­times parce qu’on se bat au motif de prin­cipes de jus­tice clairs : l’écologie, la nature, contre un bar­rage ou un aéro­port inutile, etc. En tant que telles, elles ne sont pas vio­lentes : l’occupation est paci­fique. La vio­lence est pro­vo­quée par l’intervention éta­tique qui envoie la police armée jusqu’aux dents, voire son armée, pour délo­ger ces occu­pa­tions paci­fiques. C’est quand même com­plè­te­ment dingue de se dire qu’on en est là aujourd’hui… Et dans les mou­ve­ments des Gilets jaunes, les vio­lences poli­cières sont indé­niables. On ne peut pas se limi­ter à affir­mer que l’État a le mono­pole légi­time de la force et qu’il peut donc par là-même se per­mettre d’aller cas­ser du Gilet jaune s’il en a envie : en démo­cra­tie, ça ne marche pas comme ça. Bref, il faut d’abord pou­voir se deman­der : par qui est ini­tiée la vio­lence ?

Les médias diront que les violences policières répriment la « violence gratuite » des « casseurs »…

L’autre ques­tion qui se pose c’est : quelles formes de vio­lence ? Or, les médias télé­vi­suels ne vont en effet jamais cher­cher à déter­mi­ner exac­te­ment ce qui est détruit, pour­quoi et de quelle manière ça l’est, et si sur­tout il y a ou non des vio­lences phy­siques contre des per­sonnes, de la part de ceux qui sont qua­li­fiés de « van­dales », « vio­lents », « fac­tieux », « cas­seurs », sans foi ni loi ». etc.

Or, en ce qui concerne les vio­lences poli­tiques aujourd’hui, on est quand même très loin des celles per­pé­trées dans les années 70, quand des mou­ve­ments de gauche radi­cale enle­vaient des patrons de grosses entre­prises ou de banques et les exé­cu­taient… On est plu­tôt dans des vio­lences en mani­fes­ta­tion, sous forme de vio­lences maté­rielles, avec un aspect sym­bo­lique et poli­tique dans les cibles de ces des­truc­tions qu’illustrent les pra­tiques des Black Blocs. Ces groupes, que les médias qua­li­fient volon­tiers de « cas­seurs », font géné­ra­le­ment très atten­tion à leurs cibles : ils ne cassent pas des biens publics, mais vont taguer des banques, cas­ser des vitrines d’assurances pri­vées ou de maga­sins de luxe. Il y a der­rière ces actes un mes­sage poli­tique clair qui est expri­mé. Et bien sûr, ils ne cherchent pas à bles­ser qui que ce soit.

Ne pas voir cette dimen­sion sym­bo­lique dans ce que char­rient ces « cas­seurs » et ren­voyer ça à une ultra-vio­lence gra­tuite propre à un groupe d’excités, c’est se leur­rer. À part dans des situa­tions de guerre radi­cale, et encore, où des gens ont été dro­gués pour aller au com­bat, les humains ne portent pas natu­rel­le­ment en eux un désir quel­conque de vio­lence, ce n’est pas vrai. Per­sonne n’est spon­ta­né­ment ou natu­rel­le­ment violent — sauf évi­dem­ment dans cer­tains cas qui relèvent de la psy­chia­trie.

Dans les discours militants, quel est le cadre du débat qui peut agiter la gauche dans son rapport aux violences politiques ?

Chaque fois qu’il y a des mani­fes­ta­tions de vio­lence, c’est qu’il y a un pro­blème démo­cra­tique puisque le prin­cipe même de la démo­cra­tie c’est d’organiser le conflit, de manière paci­fiée, entre des gens qui ont des repré­sen­ta­tions du monde, de la vie, des prio­ri­tés sociales dif­fé­rentes. Toute mani­fes­ta­tion de vio­lence peut donc sys­té­ma­ti­que­ment se lire comme un défi­cit ou un échec de démo­cra­tie.

Mais à gauche, par rap­port aux vio­lences, il faut faire la dis­tinc­tion entre inter­dire, jus­ti­fier et opé­rer un tra­vail de com­pré­hen­sion sur. La pre­mière posi­tion, qui vise à déplo­rer una­ni­me­ment toutes les vio­lences, à les inter­dire et les reje­ter du débat et appe­ler à les répri­mer sous pré­texte qu’elles seraient anti­dé­mo­cra­tiques n’est en réa­li­té pas une posi­tion de gauche, mais une posi­tion réac­tion­naire. À l’autre bout du spectre, la posi­tion qui consiste à jus­ti­fier aveu­glé­ment les vio­lences sous quelque forme que ce soit au motif que l’État et nos socié­tés sont deve­nus invi­vables n’est pas tenable non plus. Il existe une posi­tion inter­mé­diaire, la plus pro­gres­siste à mes yeux, qui consiste à ten­ter de com­prendre ce qu’il se passe et à ne pas condam­ner uni­la­té­ra­le­ment des actes dits vio­lents. Et par­fois même, dans une cer­taine mesure, à par­tiel­le­ment jus­ti­fier cette vio­lence si ten­tée qu’elle ne s’en prenne pas aux per­sonnes. Dire « je ne vois pas de pro­blème à ce qu’on casse une vitrine de banque » est pour moi une réflexion d’une gauche qui cherche à renouer avec ce qui est sa voca­tion ini­tiale à savoir : contes­ter l’ordre éta­bli qui depuis tou­jours pro­fite à cer­taines caté­go­ries de la popu­la­tion beau­coup plus qu’à d’autres. Par contre, rajou­ter « Et qu’on attaque les ban­quiers », pour le dire cari­ca­tu­ra­le­ment, ça devient plus pro­blé­ma­tique.

Dans votre livre « Résister au quotidien » vous évoquiez une « crise de la conflictualité sociale », à la fois pour la penser et pour l’organiser, où il manquerait un sujet d’émancipation et des adversaires clairement identifiés. Est-ce qu’on n’est pas en train de sortir de ça avec, pour le dire vite, les « gueules cassées » du néolibéralisme qui se rebiffent face aux institutions financières, aux multinationales et à leurs relais dans les gouvernements ?

Depuis le début des années 2000 et les mou­ve­ments alter­mon­dia­listes, ce qui se res­taure, c’est en tout cas une cer­taine forme de conscience de classe qui avait dis­pa­ru. On réa­lise aujourd’hui que dire « la lutte des classes, c’est ter­mi­né » ou « les classes sociales n’existent plus », ça a été de l’enfumage : les classes sociales existent même si elles se recon­fi­gurent un peu. On est confron­té à des formes de pré­ca­ri­té sociale par­ta­gées par un nombre mas­sif et tou­jours plus crois­sant d’individus (inté­ri­maires, indé­pen­dants pré­caires, ceux qui bossent à la tâche pour des pla­te­formes ou cumulent les petits bou­lots etc.). Ils sont rejoints par ceux qu’incarnent les Gilets jaunes. Com­mence à émer­ger une conscience de leur condi­tion com­mune et inté­rêt com­mun de pré­caires. On assiste donc pro­ba­ble­ment au réavè­ne­ment d’une conscience de classe.

Après, la vraie ques­tion, c’est quelle forme ça va prendre ? Parce que pour le moment en Europe, force est de consta­ter que ça a ten­dance à filer plu­tôt vers l’extrême droite comme en Hon­grie ou en Ita­lie. La ques­tion qui se pose dès lors, et ce n’est pas très ori­gi­nal de dire ça, c’est : est-ce que la gauche va être en mesure de contri­buer à ce que ces luttes sociales soient des luttes pour l’émancipation et non pas des luttes pour la dis­cri­mi­na­tion ?

Bruno Frère a coordonné (avec Marc Jacquemain) le livre Résister au quotidien ? (Les presses de SciencesPo, 2013) et prépare son nouvel ouvrage Penser l’émancipation (avec Jean-Louis Laville).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

code