Les zombies, dernier stade de l’horreur capitaliste

Par Denis Dargent

Wal­king Dead, Resident Evil, World War Z… Les zom­bies enva­hissent nos écrans, consoles de jeux et biblio­thèques. Il est vrai que les mythes fan­tas­tiques ont la peau dure, et celui du mort-vivant plus que tout autre. Parce qu’une fois effa­cée la fron­tière entre la vie et la mort, c’est à une autre image de nous-mêmes que nous sommes confron­tés. Un double en putré­fac­tion, mort et vivant à la fois, n’ayant qu’une obses­sion ins­tinc­tive : dévo­rer nos corps. Condam­nés, nous ne pou­vons que nous défendre avec les moyens du bord et sur­vivre dans un monde en voie de déshu­ma­ni­sa­tion.

La saga des morts-vivants consti­tue la plus for­mi­dable arme cri­tique du joyeux fou­toir ultra­li­bé­ral dans lequel beau­coup d’entre nous sur­vivent déjà. Si le zom­bie crève l’écran après la crise de 29, avec des films comme White zom­bie (Vic­tor Hal­pe­rin, 1932) ou I Wal­ked With A Zom­bie (Jacques Tour­neur, 1943), c’est sur­tout avec le for­mi­dable Plague Of The Zom­bies de l’Anglais John Gil­ling que les choses deviennent réel­le­ment effrayantes. Clas­sique des pro­duc­tions Ham­mer, ce film de 1965 est une vision radi­cale de l’industrialisation à la fin du XIXe siècle. Ici, le zom­bie c’est l’ouvrier mani­pu­lé et contraint de tra­vailler dans des condi­tions extrêmes au pro­fit d’un riche châ­te­lain, adepte du vau­dou. Le mes­sage du réa­li­sa­teur est sans appel : les vil­la­geois ayant pré­fé­ré se sou­mettre plu­tôt que de se révol­ter, ils dis­pa­raî­tront eux aus­si dans le grand incen­die final qui emporte les moyens de pro­duc­tion et leurs pro­prié­taires.

L’Américain George A. Rome­ro déve­lop­pe­ra cette approche nihi­liste tout en bou­le­ver­sant les codes du genre. Chez lui, le zom­bie ne relève plus de la magie noire, il est le résul­tat d’une conta­mi­na­tion sur laquelle le mys­tère res­te­ra tou­jours entier. Rome­ro a consa­cré six films aux morts-vivants depuis son fon­da­teur Night of the living Dead (1968), coup de gueule ter­rible contre la socié­té ségré­ga­tion­niste. Mais c’est avec Dawn of the Dead (com­mu­né­ment appe­lé Zom­bie), dix ans plus tard, que Rome­ro fait mouche avec une cri­tique jouis­sive de la socié­té de consom­ma­tion. Retran­chée dans un gigan­tesque com­plexe com­mer­cial, une poi­gnée de res­ca­pés s’organisent pour sur­vivre dans ce temple aban­don­né du consu­mé­risme. Dehors, mal­gré leur absence totale de facul­tés cog­ni­tives, les zom­bies se mettent à repro­duire les gestes et habi­tudes de leur vie d’avant. Et se dirigent tout natu­rel­le­ment, en masse, vers le centre com­mer­cial… Superbe plan que ces corps ani­més errant sur de vastes par­kings déserts, avant d’envahir une fois encore les allées des grandes sur­faces.

Le monde d’aujourd’hui tient en ces quelques images et dans l’essentiel de la pro­duc­tion zom­biesque contem­po­raine. La méta­phore est claire. Les zom­bies, c’est déjà nous. Nous dont l’imagination semble avoir abdi­qué ; nous, adeptes d’une pen­sée molle et condi­tion­née, exer­cée sous l’œil vigi­lant et réduc­teur des médias de masse ; nous qui spo­lions nos espaces vitaux ; nous, tri­bu­taires d’une classe poli­tique inca­pable de la moindre créa­ti­vi­té.

Avant le géné­rique de fin, une ques­tion demeure : est-ce qu’on mérite d’être sau­vé ? (Dia­ry Of The Dead, Rome­ro, 2008).