L’État social actif, source de tous nos mots ?

Illustration : Lucille Killmayer

Régu­liè­re­ment cri­ti­quée et poin­tée du doigt dans les médias ou la sphère poli­tique, la nov­langue décrit une série de pra­tiques lan­ga­gières qui per­mettent tan­tôt d’atténuer une réa­li­té ou un fait, tan­tôt d’exercer une réelle mani­pu­la­tion de masse basée sur le chan­ge­ment des repré­sen­ta­tions et de sens. Ces mots, qui changent nos pra­tiques autant que notre voca­bu­laire, s’immiscent éga­le­ment dans le quo­ti­dien d’organisations socio­cul­tu­relles. Outre le lan­gage mana­gé­rial, une des grandes sources du nou­veau vocable pro­vient des poli­tiques de l’État social actif menées en Bel­gique ces der­nières décen­nies. Mesures et dis­cours dont le sec­teur asso­cia­tif mili­tant se méfie pour­tant for­te­ment.

Il est cou­rant et quo­ti­dien que les mani­pu­la­tions lan­ga­gières soient repé­rées et dénon­cées quand elles sont uti­li­sées par les représentant·e·s poli­tiques et relayées par les médias. Sou­vent, le phé­no­mène est plu­tôt gros­sier et peu sub­til. Lors d’un évè­ne­ment, les mêmes mots et les mêmes expres­sions sont uti­li­sés mot pour mot par les élu·e·s dans leurs décla­ra­tions pour qua­li­fier ce fait. Ils sont ensuite mar­te­lés par les médias afin que notre per­cep­tion de ce fait soit cali­brée et orien­tée dans le sens vou­lu, afin de modi­fier notre per­cep­tion et notre juge­ment.

Pour autant, le sec­teur poli­ti­co-média­tique n’est pas le seul à pra­ti­quer la nov­langue, les admi­nis­tra­tions publiques et le non mar­chand connaissent aus­si leur langue de bois et leurs mots toxiques. Cepen­dant, il est par­fois plus com­pli­qué de repé­rer ces phé­no­mènes lan­ga­giers car ils se mani­festent dif­fé­rem­ment dans notre quo­ti­dien. Le phé­no­mène n’est pour­tant pas nou­veau, Franck Lepage, fon­da­teur de la SCOP Le Pavé, dénon­çait déjà l’usage de la nov­langue par le socio­cul­tu­rel dans la confé­rence ges­ti­cu­lée Inculture(s) 1 créée en 2006[1]. À l’époque, il poin­tait avec brio l’usage de mots vides, d’expression bien-pen­santes, et leurs effets à tra­vers un exer­cice de dis­cours à la volée aus­si drôle qu’inquiétant. Des mots tels que « pro­jet », « vivre ensemble », « déve­lop­pe­ment », « éva­lua­tion », « média­tions » y étaient pré­sen­tés comme des coquilles vides uti­li­sées à toutes les sauces et dans tous les contextes, et visant à gom­mer les véri­tables enjeux du sec­teur social et cultu­rel, ren­dant flou les forces en pré­sence et les conflits d’intérêts liés. En somme, des mots pour nous empê­cher de pen­ser trop, réflé­chir assez et lut­ter effi­ca­ce­ment.

Aujourd’hui, les mots cri­ti­qués par Franck Lepage sont tou­jours omni­pré­sents. Ils sont uti­li­sés par les admi­nis­tra­tions publiques dans les docu­ments d’appel à pro­jets et dans les docu­ments offi­ciels défi­nis­sant le tra­vail socio­cul­tu­rel au sens large. Mais, force est de consta­ter qu’ils sont tout aus­si abon­dam­ment usi­tés dans nos propres dis­cours et pro­duc­tions.

Depuis 2006, le champ lexi­cal de la nov­langue asso­cia­tive s’est consi­dé­ra­ble­ment étof­fé, notam­ment sous l’influence des poli­tiques de l’État social actif (ESA) et du cli­mat aus­té­ri­taire qui l’accompagne.

ETAT SOCIAL ACTIF : 20 ANS DE VIOLENCE SOCIALE

Les poli­tiques de l’ESA sont mises en œuvre depuis les années 90 en Bel­gique. Ces poli­tiques sociales se sont déve­lop­pées dans un pre­mier temps dans le sec­teur de l’emploi et de la remise à l’emploi face à un État pro­vi­dence en crise. Sous cou­vert d’une « néces­saire » aus­té­ri­té éco­no­mique, d’une réduc­tion obli­ga­toire de la dette publique et donc des dépenses publiques, il n’était plus ques­tion d’octroyer à tous·tes et sans contre­par­tie l’aide sociale garan­tie par la sécu­ri­té sociale. Les allo­ca­tions sociales devraient être octroyées uni­que­ment à celles et ceux qui par leur com­por­te­ment prou­vaient leur volon­té de se réin­sé­rer sur le mar­ché du tra­vail ou plus lar­ge­ment dans la socié­té active. Peu à peu, les poli­tiques d’emploi ou de réin­ser­tion sociale ont bas­cu­lé d’un objec­tif de résul­tat (trou­ver un emploi ou retrou­ver un emploi) à un objec­tif de moyen (prou­ver qu’on essaie). Et dès lors, l’accompagnement de ces citoyen·ne·s s’est consi­dé­ra­ble­ment modi­fié. Les poli­tiques publiques d’insertion pro­fes­sion­nelle et sociale aug­mentent la pres­sion sur les indi­vi­dus et se détournent des mesures plus macro d’analyse et d’action sur le mar­ché du tra­vail lui-même. L’important c’est de cher­cher un emploi, qu’importe si celui-ci existe ou pas.

Cette vision méri­to­cra­tique de la soli­da­ri­té sociale s’accompagne d’une série de bas­cu­le­ment séman­tique et de nou­veaux termes qui tra­duisent un chan­ge­ment rela­tion­nel insi­dieux entre l’État social et ses citoyen·ne·s. Après 20 ans de poli­tiques de l’ESA, travailleur·euse·s sociaux[2] et uni­ver­si­taires[3] dénoncent aujourd’hui lar­ge­ment les effets per­vers de ces mesures et la vio­lence sociale et ins­ti­tu­tion­nelle qu’elles pro­duisent sur les citoyen·ne·s.

ACTIF, ACTION, ACTIVATION

Ce nou­veau para­digme, cette vision res­pon­sa­bi­li­sante voire culpa­bi­li­sante de l’aide sociale et de l’accompagnement des per­sonnes en situa­tion de pré­ca­ri­té sociale, cultu­relle ou pro­fes­sion­nelle condi­tionne hélas nos pra­tiques de ter­rain, par­ti­cu­liè­re­ment quand elles concernent un public dit pré­ca­ri­sé.

En effet, il n’est pas rare aujourd’hui de voir dans des des­crip­tifs de pro­jets rédi­gés par les asso­cia­tions et ser­vices publics d’aide ou dans des appels à pro­jets lan­cés par nos pou­voirs sub­si­diants des termes direc­te­ment issus de cette ten­dance à la sur­es­pon­sa­bi­li­sa­tion des citoyen·ne·s.

Les publics visés par ces pro­jets y sont non plus qua­li­fiés de « citoyen·ne·s » mais de « béné­fi­ciaires ». Or, il parait évident, une fois poin­tés du doigt, que ces deux termes ins­ti­tuent très dif­fé­rem­ment la rela­tion entre l’association qui mène un pro­jet et le public qui y prend part. La métho­do­lo­gie de tra­vail, les outils et les objec­tifs des dits pro­jets en sont pro­fon­dé­ment mar­qués. De plus, ces effets sont per­cep­tibles avant même que le pro­jet com­mence notam­ment par la seg­men­ta­tion des publics impo­sés par les orga­nismes publics. Les asso­cia­tions doivent déve­lop­per des actions ou des pro­jets pour un « public cible » qua­li­fié par son niveau d’étude, par son sta­tut social ou par son acqui­si­tion ou non d’une com­pé­tence visée comme la mai­trise d’une langue. Dès lors la pos­si­bi­li­té pour l’association de pen­ser, construire et déve­lop­per des actions est for­te­ment cade­nas­sée par ces cri­tères impo­sés.

De manière iden­tique, on peut sou­le­ver l’omniprésence du mot « coa­ching » direc­te­ment issu du jar­gon spor­tif dans les des­crip­tifs de pro­jets ou de sub­ven­tion. Comme coach, on attend des travailleur·se·s sociaux qu’ils aident les citoyen·ne·s à mettre tout en œuvre pour se réin­sé­rer, mais le terme per­met sur­tout d’insister sur la res­pon­sa­bi­li­té de l’individu dans ce tra­vail. Dans le sport, celui qui pro­duit l’effort c’est en effet avant tout le spor­tif, c’est son job. Dans ce contexte, il est aus­si ques­tion de « favo­ri­ser l’autonomie » des « béné­fi­ciaires » face aux dif­fi­cul­tés qu’ils ren­contrent. Et au préa­lable, cha­cun doit éta­blir un « plan d’action », un « pro­jet de vie », une « stra­té­gie de chan­ge­ment » qu’il ou elle pour­ra mettre plus ou moins en œuvre grâce aux asso­cia­tions socio­cul­tu­relles et aux ser­vices publics concer­nés.

Ici encore, ce bas­cu­le­ment séman­tique appli­qué au sec­teur de l’éducation per­ma­nente pose ques­tion : le déca­lage entre les visées por­tées par ces poli­tiques et les objec­tifs défi­nis du sec­teur sont évi­dentes. Les mis­sions des asso­cia­tions d’éducation per­ma­nente consistent notam­ment à per­mettre aux citoyen·ne·s adultes de prendre conscience des réa­li­tés de la socié­té, à s’émanciper des dif­fé­rentes alié­na­tions, à poser sur la socié­té un regard cri­tique et le cas échéant à agir col­lec­ti­ve­ment pour y créer un chan­ge­ment jugé néces­saire. Au regard de ces mis­sions, les mots « béné­fi­ciaires », « auto­no­mie », « pro­jet de vie » et « coa­ching indi­vi­duel » prennent un tout autre sens. Et pour­tant, il n’est pas rare que des asso­cia­tions recon­nues en édu­ca­tion per­ma­nente soient pour par­tie sub­ven­tion­nées par des poli­tiques de l’ESA, qu’elles soient régio­nales ou euro­péennes. De fac­to, elles sont alors confron­tées en leur sein à des orien­ta­tions poli­tiques dif­fé­rentes, un ser­vice tra­vaillant avec des citoyen·ne·s sur leur auto­no­mi­sa­tion via des méthodes de coa­ching et un autre sur leur éman­ci­pa­tion via un tra­vail de décons­truc­tion cri­tique de la socié­té. Un grand écart périlleux, mais hélas néces­saire, auquel nous sommes nom­breux à être confron­tés dans le contexte bud­gé­taire actuel.

AGIR EN CONSCIENCE

Mal­gré ce tableau inquié­tant, plu­sieurs constats s’imposent. Pre­miè­re­ment, il est un exer­cice néces­saire et utile de faire un tra­vail d’autoscopie[4] au sein de nos asso­cia­tions pour scru­ter, cibler et iden­ti­fier là où, de gré ou de force et bien sou­vent mal­gré nous, nous sommes nous-même pro­duc­teur de nov­langue. Il s’agit de faire ce tra­vail en équipe, tous ser­vices confon­dus, pour com­prendre pour­quoi nous uti­li­sons ces mots, quels sont leurs impacts et sur­tout quels autres mots ils ont rem­pla­cés. Certes, on nous a volé des mots, mais nous en avons aus­si aban­don­né toute une série d’autres par habi­tude et par confor­misme. Une fois mis en lumière, ces mots nous sautent aux yeux et il est dif­fi­cile de faire fi des réa­li­tés sociales qu’ils masquent.

Enfin, il est pri­mor­dial de ne pas lais­ser ces mots enva­hir d’autres sphères que celles dont ils sont ori­gi­nel­le­ment issus. Déjà pré­sents dans les des­crip­tifs de pro­jets liés à la réin­ser­tion pro­fes­sion­nelle ou sociale, il n’est pas rare aujourd’hui de voir ces termes appa­raitre dans des offres d’emploi du sec­teur socio­cul­tu­rel, dans des des­crip­tifs de for­ma­tion pour les pro­fes­sion­nels du sec­teur ou dans les échanges entre col­lègues. À force d’utiliser ces mots et d’être confron­tés à ces logiques au quo­ti­dien, il appa­rait que les travailleur·se·s entrent eux-mêmes dans cette même spi­rale de la sur­es­pon­sa­bi­li­sa­tion : à chacun·e de trou­ver les res­sources néces­saires pour mener ses mis­sions à bien, en étant auto­nome, acteur et actrice de sa car­rière, flexible et dis­po­nible.

Comme pour les dif­fi­cul­tés des publics avec qui nous tra­vaillons, veillons à ne pas faire l’économie d’une ana­lyse cri­tique poli­tique, sociale et cultu­relle du sec­teur dans lequel nous évo­luons plu­tôt que d’endosser doci­le­ment et indi­vi­duel­le­ment la res­pon­sa­bi­li­té de ses pro­blèmes. Et pour­quoi pas s’émanciper col­lec­ti­ve­ment des effets néga­tifs — y com­pris lexi­caux — de l’austérité et des diètes bud­gé­taires subies par nos sec­teurs depuis des dizaines d’années au lieu d’en assu­mer indi­vi­duel­le­ment les dérives ?


[1]Confé­rence en libre accès vidéo sur le site de la SCOP Ardeur,

[2] Guiller­mo Koz­lows­ki, Carac­té­ri­sa­tion de l’État social actif, Col­lec­tif For­ma­tion Socié­té.

[3] Pour aller plus loin dans la cri­tique de l’État social actif, nous vous recom­man­dons cette vidéo réa­li­sée en copro­duc­tion par l’Université Paul Ver­laine-Metz et l’Université Ouverte des Huma­ni­tés avec notam­ment Didier Vran­cken, cher­cheur à l’ULG,

[4] Auto­sco­pie : tech­nique péda­go­gique consis­tant à fil­mer un sujet qui peut ain­si obser­ver son com­por­te­ment de l’extérieur. (Wik­tion­naire)

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